‹ [Chroniques du XVIIIe siècle] (volume 2)Chapitre 19 sur 61 · MADEMOISELLE DE LA CHAUSSAIE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE LA CHAUSSAIE

Elle était fille d'un gentilhomme poitevin, nommé le Petit de Verno, et d'une Brissac, veuve de la Porte-Vesins. Ayant perdu père et mère, elle serait restée dans l'indigence, ou du moins dans l'obscurité, si le marquis de Vesins, son frère utérin n'en eût pas pris pitié. Il lui procura de l'éducation, et engagea, par son exemple, plusieurs personnes puissantes à s'intéresser à une orpheline qui leur appartenait par ses ancêtres du côté maternel. Elle leur fut présentée, et leur pljert par sa figure et ses manières; ils la

firent entrer chez Madame^ belle-sœur de Louis XTV, en qualité de fille d'honneur. Grande, bien faite et d'une figure agréable, elle avait beaucoup d'esprit et encore plus de jugement ; elle y joignait une physionomie de candeur et de naïveté dont elle eut l'adresse de conserver l'extérieur et le ton, lors même que l'usage de la cour y aurait dû apporter de l'altération. Le roi, qui la vit souvent chez Madame, prit pour elle le goût qu'inspirent naturellement celles qu'on nomme communément de bonnes créatures, espèce si rare dans les cours, et à qui ce titre, une fois confirmé, permet des familiarités que d'autrejs n'oseraient pas prendre. Elle eut des amis dans tous les camps, dans toutes les classes, sous les partis les plus opposés, et obligea les ministres à des égards pour elle, sans les rendre ses ennemis. Ils lui firent une fortune considérable, qu'elle augmenta encore dans la régence. Elle se retira à un certain âge de chez Madame^ dont elle conserva les bontés, et continua d'aller 'de temps en temps faire sa cour au roi, qui lui donnait toutes les audiences paniculières qu'elle voulait; elle a passé toute sa vie dans l'intrigue, dit Duclos, et l'habitude lui en avait fait un besoin; elle a rendu mille services, ignorés souvent de ceux qui les recevaient, et qu'elle ne connaissait pas, pour le plaisir d'intriguer ou de nuire à des intrigantes à gages.

Quand elle allait passer quelques jours à Versailles, elle logeait chez la duchesse de Ventadour, son amie, le rendezvous de la cabale jésuitique. L'intimité qui régnait entre la duchesse et elle, l'indifiérenee, l'inaction que celle-ci avait et affectait encore davantage pour les affaires des jansénistes et des molinistes faisait que, sans lui confier précisément ce qui se machinait, on ne se cachait pas d'elle ; mais, pour

cette fois, le cardinal de Rohan, qui était du parti des jésuites contre le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, et janséniste, supposant que tout ce qui se^trOuVait dans sa société ne pouvait avoir d'autres intérêts que les siens, confia le secret à Mademoiselle de la Chausseraie, afin, dit-il, qu'étant notre amie, elle jouisse d'avance du triomphe de la bonne cause. Il lui déclara donc que Tordre d'enlever le cardinal de Noailles devait s'expédier le lendemain; elle applaudit à cette violence avec un transport dont le cardinal de Rohan fut la dupe, et conçut dès l'instant le projet de sauver l'autre ; elle se procura en conséquence le jour même une entrevue avec le roi; elle avait avec lui cette liberté qu'on prend avec quelqu'un qu'on a bien persuadé qu'on l'aime.

« Sire, lui dit-elle, je ne vous trouve pas aussi bon visage qu'hier; vous avez l'air triste; je crois qu'on vous donne du chagrin. — Tu as raison, répondît le roi, j'ai quelque chose qui me tracasse ; on veut m'engager dans une démarche qui me répugne : cela me fâche. — Je respecte vos secrets, sire, poursuivit-elle ; mais je parierais que c'est pour cette bulle où je n'entends rien ; je ne suis qu'une bonne chrétienne, qui ne m'embarrasse pas de leurs disputes. Si ce n'est que cela, vous êtes trop bon; laissez-les s'arranger comme ils voudront; ils ne pensent qu'à eux, et ne s'inquiètent ni de votre repos, ni de votre santé. Voilà ce qui m'intéresse, moi, et ce qui doit intéresser tout le royaume. — Tu fais bien, mon enfant, reprit le roi en secouant la tête ; j'ai envie de faire comme toi. — Faites donc, sire, dit-elle; au diable toutes ces querelles de prêtres ! reprenez votre santé, et tout ira bien. »

Ce fut avec de pareils propos que Mademoiselle de la

Chausseraie dérangea toutes les batteries dirigées contre le " cardinal de Noailles, qui s'était rendu très important par sa résistance aux folies et aux persécutions des jésuites. Le lendemain, dès quatre heures du matin, elle monta en chaise de poste, et se fit précéder à Tarchevêché par un homme avec qui elle avait depuis .longtemps des liaisons. Elle rendit compte de tout* au cardinal ; lui recommanda de ne pas sortir de P^tis, où Ton craindrait de révolter le public par un acte de violence, repartit aussitôt pour Versailles, et rentra dans sa chambre avant que personne eût encore paru. Vers midi, elle trouva chez la duchesse de Ventadour la cabale fort consternée, et sut qu'après la prière le roi avait dit au père Le Tellier qu'il ne fallait plus penser au parti proposé ; que le confesseur ayant voulu insister, le roi avait coupé court si sèchement, et avec tant d'humeur, qu'il n'y avait pas lieu d'y revenir sans s'exposer à se perdre. Mademoiselle de la Chausseraie en instruisit le cardinal par un exprès, et tout fut fini à cet égard.

Ce fut encore cette même demoiselle de la Chausseraie qui, trois ans après, empêcha le régent de punir le premier président de Mesme, pour avoir trempé dans la conspiration de Cellamarç, dont l'objet était de s'emparer du régent, et de confier le gouvernement du royaume au roi d'Espagne.

Peu après que le duc et la duchesse du. Maine furent arrêtés, le premier président de Mesme, inquiet sur son propre sort, pressa mademoiselle de la Chausseraie, dont il connaissait le crédit sur l'esprit du régent, de lui en obtenir une audience qui fût secrète; elle la demanda, et ne l'obtint qu'avec beaucoup de peine. Lorsque le président fut admis devant le prince, il lui fit les protestations les plus

fortes de fidélité et d'attachement, et n'oublia rien pour démêler, dans l'air froid et sérieux du régent, s'il était instruit à son égard de quelque particularité, sans avoir pu d'abord y réussir, tant il sut se mesurer et se renferiûçr eç lui-même; il prit même plaisix à lui donner lieu de redoubler ses protestations; mais, après lui ayoir laissé épuisa toute les ressources de la fausseté, il tira une lettre de s^ poche, et lui dit tout à coup : « Monsieur, tenez, lisez c^la, le connaissez-vous ? » C'était une lettre de la main du président, par laquelle il répondait du parlement à l'Espagne, et parlait sans ménagement et de la chose et des moyens. A l'instant, le magistrat se jeta à genoux aux pieds du prince 9 et se mit à demander pardon, à exprimer ses regrets et son repejatir.

Le duc d'Orléans reprit la lettre, se dépêtra les pieds que de Mesme embrassait ; et, sans dire un mot, se retira dans l'intérieur de son appartement. De Mesme, désolé et sans parole, avait peine à se reconnaître et à se relever de ce prosternement. Mademoiselle de la Chausseraie, éper due elle-même d'étonnement, lui reprocha sa folle hardiesse de l'avoir commise à lui obtenir cette audience, lorsqu'il se sentait si coupable ; sa réponse fut de la conjurer de le sauver, et d'aller trouver le Régent. Elle passa dans le cabinet où était le prince, et l'y trouva dans l'indignatioji de l'efironterie du premier président, et résolu à le faire arrêter. « Oh bon ! lui dit-elle, le faire arrêter; il le mérite bien, et pire; mais, avec cette pièce en main et son aveu, voilà un honmie qui ne peut plus qu'être à vous, et c'est la meilleure aventure qui vous pût arriver. Vous ferez de lui tout ce qu'il vous plaira, sans qu'il ose souffler, ni ne pas être en esclave à vos pieds, »

Quoique" rien ne fût plus selon l'esprit et le caractère du duc d'Orléans , qui préférait les voies obliques, et quoiqu'il n'aimât pas les grands engagements, tels que celui de faire le procès k un premier président, cependant Mademoiselle de la Chausseraie eut toutes les peines du monde à suspendre sa résolution. De Mesme, entre la mort et la vie, attendait sa médiatrice ; elle revint le trouver, le rassura comme elle put, appela le valet de chambre qui l'avait introduit et le renvoya comme il était venu. Le Régent lui fit grâce, se croyant désormais bien assuré de son dévouement, et l'aventure resta secrète.

L'on doit beaucoup regretter que mademoiselle de la Chausseraie ait brûlé , par l'ordre de son confesseur, les mémoires qu'elle avait écrits sur la cour et les personnes de la régence; Ton y aurait appris bien des choses qui sûrement ne seront jamais connues.

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