‹ [Chroniques du XVIIIe siècle] (volume 2)Chapitre 24 sur 61 · REQUÊTE AU RÉGENT · texte numérisé non relu

REQUÊTE AU RÉGENT

Jadis, suivant le rituel antique, Pour apaiser rEiemel irrité, Un bouc portant TiniqUité publique, Du haut du roc était précipité.

Renouvelez cette sainte pratique.

Prince régent, dont un conseil menteur

Osa tromper la politique ;

En détruisant la chambre inique, Aux Français indignés, livrez Timmonde auteur

De ce tribunal frénétique : Que Rouillé soit le bouc expiateur.

RÉPONSE A LA REQUÊTE Sur l'air : Vous m'tnttnde^ bien.

Soit fait ainsi que tu le veux ,

Mais que ferons-nous de Fourqueux ?

Qpe le bouc il encroupe. eh I bien,

Qiie Lass les f..... en groupe, Vous m'entendez bien.

CET homme célèbre dans Thistoire de nos finances, et si connu par son système et ses suites funestes, n'était point sans mérite; le mauvais succès des opérations de la banque et de ses mesures d'administration sous le régent l'ont décrié ; mais s'il eût pu contenir la fougue de

sa cupidité et travailler sous un prince plus ferme que le duc d'Orléans, on aurait sûrement tiré parti de ses projets, dont quelques-uns, celui de la banque entre autres, ont été depuis tentés avec succès.

Lass était gentilhomme écossais; c'était un homme grand, bien fait, d'une figure agréable et noble, de beaucoup d'esprit, d'une grande politesse, grand calculateur et parlant bien.

Sa femme était une Anglaise de qualité, à qui on a reproché' de la hauteur.

Lass se rendit catholique en 1720, et fut fait contrôleurgénéral des finances; il suffisait qu'il fût dans le parti du duc d'Orléans pour avoir contre lui les princes légitimés et leurs partisans. On raconte que le prince de Conti lui joua une fois le tour d'envoyer à la banque demander le paiement d'une si grande quantité de billets qu'on en ramena trois fourgons chargés d'argent. Lass s'en plaignit au régent, qui fit au prince de Conti une vive réprimande.

Cet étranger parvint en peu de temps à la plus haute fortune en France ; il devint seigneur de plusieurs terres considérables, ministre d'État et tout-puissant. Je l'ai vu, dit Voltaire, arriver dans les salles du Palais-Royal, suivi de ducs et pairs, de maréchaux de France et d'évêques.

Le maréchal de Villeroi disait à cette occasion : « Il faut tenir le pot de chambre aux ministres tant qu'ils sont en place, et le leur verser sur la tête quand ils n'y sont plus. » Il ajoutait : « Quelque ministre des finances qui vienne en place, je déclare d'avance que je suis son ami, et même un peu son parent. »

Lass n'ayant pas pu appuyer son système de l'approbation du parlement, conçut le projet d'anéantir cette compagnie.

Appuyé de Tabbé Dubois et du duc de La Force, il persuada au régent de rembourser en papier toutes les charges de judicature, moyennant quoi le roi deviendrait maître des parlements.

Celui de Paris voulut instruire secrètement le procès de Lass; des commissaires, nonmiés d'office,^ avaient déjà entendu des témoins, et l'on ne se 'proposait pas moins que de se saisir du coupable, de terminer son procès en deux heures de temps, de le faire pendre dans la cour du palais, les portes fermées, et de les ouvrir ensuite pour donner au public le spectacle du cadavre. Le régent fut averti de ce projet; on sauva Lass dans une voiture que lui prêta le duc de Bourbon.

Il est mort, dans un état à peine au-dessus de la gène, à Venise. Sa veuve avait de F esprit et une conversation agréable.

Après sa fiiite, le plus grand désordre régna à Paris; plusieurs citoyens furent écrasés pour aller réaliser en argent leur papier qui avait perdu toute sa valeur ; il fallut remédier au désordre, et ce tut l'objet du visa dont nous parlerons à l'article du Système.

Madame de Bavière, mère du régent, dont nous citons souvent les Lettres, rapporte sur Lass plusieurs traits qui font connaître et sa personne et le temps où il vivait.

« M. Lass est très poli, dit-elle ; et quoiqu'il soit Anglais, il ne parle pas mal le français. U accueille ceux qui ont à lui parler avec égards et attention.

» Un médecin, nommé Chirac, fut appelé chez une dame; dans l'antichambre, il apprit que les actions venaient de baisser. Ce docteur, qui avait beaucoup d'actions dans la compagnie de Mississipi, prit la nouvelle de la baisse si fort

à cœur, qu'étant auprès de la malade, il lui tâta le pouls en disant : « Ah ! bon Dieu I cela diminue, diminue, diminue, baisse, baisse, baisse ! » La malade se mit à sonner de toutes ses forces, et appela ses gens en s' écriant : « Ah ! je me meurs! M. Chirac vient de répéter en me tenant le pouls^ qu'il diminue, qu'il baisse; il faut donc que je meure? — Vous rêvez, madame, dit le médecin en se levant; votre pouls est excellent, et vous vous portez à merveille; c'était des actions que je parlais, et j'y perds considérablement, parce qu'elles diminuent. »

» Si Lass voulait, continue la même princesse, les femmes JÊrançaises lui baiseraient le derrière; elles lui ont montré déjà combien elles tiennent peu aux minuties de la bienséance. Un jour qu'il donnait audience à des dames, il voulut se retirer, ayant un si grand besoin de pisser qu'il n'y pouvait plus tenir. Ces dames le retinrent; il leur fit confidence du besoin qui le pressait : « Oh! si ce n'est que cela, dirent-elles, cela ne fait rien; pissez toujours, et écoutez- nous. » Elles restèrent avec lui pendant tout le temps.

» Jamais personne n'a été couru comme Lass; il n'y avait point de ruses dont ne se servissent les femmes pour arriver à lui; car il ne pouvait parler à toutes. Une dame avait fait tout au monde pour être d'un dîner chez madame de Simiane, où Lass dînait; on avait été obligé de la refiiser, le ministre ne voulait pas la voir. Elle se mit dans son carrosse, et alla devant la maison de madame Simiane ; au moment où l'on était à table, elle fit crier par son laquais : au feu! Tous les convives se levèrent précipitamment de table, et coururent pour voir où était le feu ; lorsque Lass sortit comme les autres, madame de Boucha (elle s'appelait

lOO LA RÉGENCE

ainsi) sauta de son carrosse pour aborder Lass, qui s'enfuit dès qu'il l'aperçut.

» Une autre dame se fit verser exprès pour parler à Lass; elle criait à son cocher : Verse donCy coquin^ verse donc. Il la versa; et, comme elle l'avait bien prévu, Lass, qui était à portée, courut à son secours : elle lui avoua qu'elle n'avait cherché qu'à lui parler.

» Le cocher de Lass a tant gagné, qu'il a demandé son congé à son maître. Lass le lui apromis, à condition qu'il lui procurerait un autre bon cocher. Le lendemain, cet homme lui en amena deux, et dit à son maître qu'ils étaient bons tous les deux, et qu'il prendrait celui dont il ne voudrait pas.

» Un laquais ayant gagné beaucoup à l'agiotage des actions, se donna un carrosse. Le premier jour qu'il s'en servit, entraîné par ses anciennes habitudes, au lieu de se mettre dedans, il monta derrière. Le cocher lui cria : Eh ! monsieur ! que faites-vous ? le carrosse est à vous ! — Ah ! il est vrai, répondit le maître, je l'avais oublié.

» Une vieille dame voulant dire à Lass, faites-moi une concession, lui cria tout haut : faites moi une conception. Lass lui répondit : « Vous venez trop tard, madame, il n'y a pas moyen à présent, »

» Plusieurs femmes de qualité (c'est toujours madame Charlotte de Bavière qui parle) virent descendre d'un beau carrosse une femme très bien mise, et couverte de diamants; elles étaient curieuses, ne la connaissant pas, de savoir qui elle pouvait être ; elles firent demander son nom à ses laquais : un d'eux se mit à rire et dit : « C'est une dame qui est tombée du quatrième étage dans le carrosse ; c'était apparemment une dame, comme la cuisinière de madame Begond. »

ANECDOTES SUR LASS lOI

» Cette dame, madame Begond, étant un jour à l'Opéra avec sa fille, y vit arriver une femme mise magnifiquement, avec de très beaux bijoux; mais elle était fort laide. La fille de madame Begond poussa sa mère, en disant : « Je suis bien trompée, ou cette dame si parée est Marie, notre cuisinière, » Sa mère lui répondit : « Taisez-vous, ma fille, ne dites point de ces sottises. » Mais le mot avait été entendu, et les jeunes gens de l'amphithéâtre marmottaient entre eux : Marie la cuisinUrCy Marie la cuisinière. Alors la dame endimanchée se leva, et dit à madame de Begond : « Oui, madame, j'étais votre cuisinière; je suis Marie; j'ai beaucoup gagné dans la rue Quincampoix; j'aime les beaux habits, les beaux bijoux, et à être parée; j'ai tout payé, je ne dois rien à personne : qu'y a-t*il à dire à cela, je vous prie ? »

Nous ne savons pas si les cuisinières et les cochers, enrichis de nos jours, auraient l'esprit d'en dire autant : ce n'est pas probable; mais ce qui est certain, c'est que toutes les métamorphoses de la rue Quincampoix n'approcheraient pas de celles qu'a opérées notre grande révolution. Il paraît que les enrichis de la régence se bornaient à singer les grands dans leur libertinage et leurs folies; mais ceux d'aujourd'hui ont l'ambition de les imiter dans leur air de cour et leur maintien de hauteur : ce qui donne lieu aux plus grotesques caricatures et aux insolences les plus indignes de risée. Mais revenons à Lass.

« Lass se meurt de peur, dit Madame dans une lettre du 26 juin 1720; mon fils (le régent) que rien n'intimide, quoiqu'il soit autant menacé que lui, ne peut s'empêcher de rire de l'extrême frayeur de cet homme. »

Dans une autre lettre du 17 juillet, même année, elle

continue le récit des événements de cette époque, et elle dit : « Âvant-bier, j'étais chez les Carmélites* Madame de .Château-Thierry vint m'y joindre, et me dit : « M. de Simiane arrive au même instant du Palais-Royal, et croit qu'il faut que vous sachiez que vous trouverez toutes les cours du Palais-Royal remplies de gens qui ne disent mot, mais qui ne veulent pas se retirer. Us ont apporté à six heures du matin trois corps morts que M. Le Blanc a fait enlever. M« Lass s'est sauvé auPalais«Royal; ils ne lui ont rien fait; mais, après qu'il a été sorti de son carrosse, le cocher voulant s'en retourner chez lui, le peuple a jeté des pierres au cocher, et a mis le carrosse en pièces. C'est aussi la faute du cocher qui a dit dans la place qu'ils étaient des canailles, qu'ils mériteraient tous d'être pendus. » Je vis d'abord, continue cette princesse, qu'il ne fallait pas que je témoignasse la moindre crainte. Je me mis donc dans mon carrosse, pour retourner chez moi ; mais il y avait un si prodigieux embarras de voitures, que j'attendis une bonne demi-heure avant de pouvoir entrer dans la rue Saint- Honoré. Pendant ce temps-là j'entendis à mon aise les discours du peuple. Il ne disait rien contre mon fils; il me donnait à moi mille bénédictions ; mais tous voulaient que Lass fût pendu. Mon fils accourut aussitôt auprès de moi; il n'avait cessé de rire de ce brouhaha. Il me raconta que le premier président ayant eu une envie de pisser, pour laquelle il était descendu dans la cour, avait appris là que le peuple avait brisé le carrosse de Lass, et que ce magistrat était rentré en disant très sérieusement :

Messieurs, messieurs, bonne nouvelie; Le carrosse de Lass est réduit en caneiie.

M. le duc de Bourbon n'était pas ami de Lass, d'abord ;

mais trois millions que celui-ci lui avait domiés, raccommodèrent les choses, et les rendirent amis ; Lass était généreux, comme on voit, mais du bien des autres.

Il avait fait abjuration de la religion protestante à Melun, avant d'être fait contrôleur-général; ses enfants se firent catholiques; sa femme ne changea point ; sans doute, parce qu'il n'y avait point de ministère à lui donner. Cette conversion de Lass lui attira, lorsque sa fortune changea, des quolibets et des chansons ; Madame, mère du régent, nous en a conservé quelques-uns que nous allons rapporter.

Lass, ne devais-tu pas attendre A faire ta conversion, Qjiç la justice te fit pendre Pour imiter le bon larron.

Et ces autres couplets :

Aussitôt que Lass arriva Dans notre bonne ville Monsieur le régent publia

Qpe Lass serait utile Pour rétablir la nation, La faridondaine, la faridondon, Mab il nous a tous enrichis, biribi, A la façon de barbari, mon ami.

Ce parpaillot pour attirer

Tout l'argent de la France, Songea d*abord à s*assurer

De notre confiance :

Il fit son abjuration, La faridondaine, la faridondon Mais le fourbe s'est converti, biribi, A la façon de barbari, mon ami.

Lass, fil» aine de Satan, Nous met tous à l'aumôpe.

Il nous a pris tout notre argent, 11 n'en rend à personne ;

Mais le régent humain et bon, La faridondaine» la faridondon, Nous rendra ce qu'on nous a pris, biribi, A la façon de barbari, mon ami.

Lass a soutenu son caractère de générosité jusqu'à la fin; nous venons de dire qu'il s'enfuit à Bruxelles, dans le carrosse de madame de Prie, que lui prêta le duc de Bourbon ; lorsqu'il renvoya cette voiture, il écrivit pour remercier cette dame, et y joignit une bague de cent mille francs.

Lass s'était fort earichi, car en moins d'un mois il avait acheté du comte d'Évreux, pour la somme de 800,000 fi:., le comté de Tancarville en Normandie; il avait offert au prince de Carignan 140,000 liv. de l'hôtel de Soissons. U avait offert 500,000 liv. à la marquise de Beuvron, pour sa terre de l'Isle-Bonne; enfin il n'avait tenu qu'au duc de Sully de recevoir 1,700,000 fr. de son marquisat de Sully.

Au reste, cette fortune, qui est attestée par madame Charlotte de Bavière, n'a rien que de très ordinaire dans des temps de troubles et de bouleversements ; nous en voyons de bien autrement extraordinaires aujourd'hui; mais ce qu'on ne voit plus, c'est qu'il y ait des gens qui, dans leur déroute, et lorsque la flûte retourne au tamboury fassent comme madame Lass. Elle ne voulut point quitter Paris, avant d'ayoir payé toutes les dettes de son mari; il devait jusqu'à 10,000 fi:, à son rôtisseur.

Finissons cette longue notice, par une remarque. La nation française offre constamment dans tous les temps l'exemple de la folie, de l'extravagance outrée dans les affaires politiques, de l'adoration excessive pour les per-

sonnes puissantes, et d'un mépris sans bornes lorsqu'elles sont dans le malheur : tout passe, tout s'oublie chez elle, le bien, le mal; le présent seul l'afFecte; l'avenir n'est rien, et personne n'a de mémoire.

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