‹ [Chroniques du XVIIIe siècle] (volume 2)Chapitre 26 sur 61 · LE SYSTÈME DE LASS IO · texte numérisé non relu

LE SYSTÈME DE LASS IO

néfices, ces billets eurent longtemps un très grand cours ; et les actions de commerce, ainsi que celles de la banque qui faisait de grands bénéfices, montèrent très haut.

On remboursa en billets de banque une infinité de charges et les rentes sur FHôtel-de-Ville ; on réunit la banque et la compagnie des Indes, et on fit Lass con* trôleur-général.

Son système consistait donc, comme on voit, à mettre en circulation deux sortes de papiers, dont l'un, les actions, avait le caractère de bien fonds y et portait des revenus susceptibles d'accroissement; l'autre, des billets au porteur ou papier-monnaie d'une valeur égale à l'argent, et d'un usage plus commode. L'abus de ce système fiit de porter successivement la valeur idéale des actions de commerce, et la somme des billets de banque, à un excès insoutenable; et cet abus fut d'autant plus criant, qu'il fut volontaire et amené à force d'art et de manœuvres frauduleuses, sans aucune nécessité.

Cependant, la hausse subite des actions d'un jour à l'autre, jointe à la fureur de s'en procurer, dans l'espérance d'en partager lés bénéfices, fit faire des fortunes énormes à des particuliers, par la revente des actions et par l'emploi qu'ils firent des sommes qui en provenaient, à acheter des rentes, des terres, des maisons, des meubles précieux : tout le monde connut le luxe.

Lass, bientôt séduit lui-même par son système, fit ce que nous avons vu ensuite pour les assignats; il créa tant de billets de banque, que leur valeur chimérique valait quatre-vingt fois tout l'argent qui pouvait circuler dans le royaume. Le gouvernement fit comme les républicains plus tard, il remboursa en papier tous les rentiers de l'État. .

Io8 LA RÉGENCE

Le régent ne put plus bientôt gouverner une machine si compliquée, si inmiense ; la crainte que les choses ne tournassent mal porta les gros financiers à tirer des sommes considérables sur la banque; ils l'eurent bientôt épuisée. Chacun, dès lors, chercha à convertir ses billets en espèces; mais la disproportion était énorme : le régent voulut ranimer le crédit par des arrêts; il ne fit que l'anéantir; on ne vit plus que du papier ; une misère réelle succéda à tant de richesses factices. Enfin, en 1720, tout le système croula; les billets furent refusés, les formnes et les finances de rÉtat bouleversées. Lass, chargé de l'exécration publique, fiit obligé de fiiir du pays qu'il avait voulu enrichir; il partit, n'emportant avec lui, disent les historiens, que deux mille louis d'or^ reste d'une opulence qui avait pendant quelque temps égalé celle des plus grands princes.

n fallut, après la ruine du système, s'occuper de remédier aux maux les plus pressants qu'il avait causés ; c'est ce qui donna lieu à l'opération du visa. On fit un recensement des fortunes de tous les citoyens : ce qui était une entreprise non moins extraordinaire que le système ; on la commença vers 1721. Elle fut imaginée, rédigée et conduite par les frères Paris, conseillers au parlement : ces hommes instruits et protégés méritèrent, par leurs lumières, qu'on leur confiât la fortune de l'Ëtat : ils établirent des bureaux de maîtres des requêtes et d'autres juges où chacun porta ses demandes, ses réclamations et ses titres de créance; cinq cent onze mille citoyens, la plupart pères de famille, portèrent leur fortune en papier à ce tribunal. Toutes ces dettes innombrables furent liquidées à près de 1,631,000,000 en numéraire effectif, dont l'État fut chargé.

C'est ainsi, dît Voltaire, que finit ce jeu prodigieux de

Page 1