LES QUATRE FRÈRES PARIS
LES quatre frères Paris ont commencé à se faire jour sous la régence, et avaient eu, dès lors, de l'influence dans l'administration des finances; ils étaient opposés à Lass, dont ils n'approuvaient point les opérations. Il les fit exiler; mais, lorsqu'en 1720, il fut obligé de quitter la France, l'usage qu'on voulut faire de leurs talents les fit rappeler.
Le père des frères Paris tenait une auberge au pied des Alpes, où ses fils, grands et bien faits, l'aidaient à servir les passants. En 17 10, un munitionnaire, cherchant dans la montagne quelques chemins pour faire passer promptement des vivres en Italie à l'armée du duc de Vendôme qui en était fort pressée, arriva par hasard à l'hôtellerie de Paris, et dit l'embarras où il se trouvait. L'hôte lui promit de l'en tirer par le moyen de ses fils qui connaissaient tous les défilés des montagnes. Ils tinrent parole, et firent passer
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le convoi. Le munitioniudre les présenta an dnc de Vendôme, se loua beaucoup de leurs services, et les employa dans les vivres. Dès ce moment, la porte de la fortune leur fut ouverte. Nés avec du génie, une figure distinguée, étroitement unis, actifs et agissants de concert sur un plan suivi, ils devaient nécessairement réussir. Us eurent encore l'avantage d'être d'abord protégés par la duchesse de Bourgogne. Une des femmes de cette princesse, en la suivant en France, tomba malade, et fut laissée dans l'hôtellerie des Paris, à la tnoniagm, qui était leur enseigne, et dont un des Paris prit le nom. Cette femme y fiit si bien traitée, qu'à son arrivée à la cour elle en parla avec reconnaissance à la princesse, dont elle leur procura la protection.
Leur fortune était déjà assez bien établie en 1722, pour que Paris l'alné fiit un des gardes du trésor royal. On créa pour lui une troisième place ; la disgrâce de M. le duc, en 1726, entraîna celle des Paris. En 1730, ils reprirent faveur, et la charge de garde du trésor royal fiit donnée à M. de Montmartel, le cadet des quatre. Devenu banquier de la cour, il avait une si grande influence sur les finances et le crédit public, qu'il fixait le taux de l'intérêt des rentes, et qu'on n'aurait point placé ou déplacé un contrôleur des finances, sans le consulter.
ADEMOISELLE de Valois avait plus d'agréments que de beauté réelle. Elle avait de très beaux yeux, une
belle bouche ; ellç était gran4e et bien faite ; mais elle marchait mal, et se négligeait au point de n'avoir bonne grâce en rien de ce qu'elle faisait. Elle tenait beaucoup de sa grand'mère, madame de Montespan ; ses yeux peignaient la finesse des Mortemart; elle en avait tout l'esprit. Son teint brun et le nez un peu long lui donnaient un air fait qui semblait ajouter des années à son âge.
Madame Charlotte de Bavière, mère du régent, dit à l'occasion du mariage de mademoiselle de Valois : « Je n'ai vu de ma vie une si triste épousée ; depuis trois jours, elle n'a ni mangé ni dormi; ses larmes ne tarissent pas; elle passe les nuits à pleurer. Lorsque mon fils me l'amena pour qu'elle me dît adieu, elle n'était pas en état d'articuler un seul mot, tant elle pleurait; elle n'a pu que prendre mes mains, les baiser et les serrer dans les siennes. Elle joignait ses mains comme une personne au désespoir. Mon fils l'a ramenée de force, et avec beaucoup d'émotion de sa part ; il se faisait violence autant qu'à elle.
« Lorsque la princesse de Modène m'annonça qu'elle voulait aller à l'abbaye de Chelles prendre congé de sa sœur, je lui conseillai de nie pas le faire; je lui dis qu'il y avait trop peu de temps que la petite vérole avait été dans le couvent ; que l'abbesse elle-même avait eu la rougeole ; que ces maladies se gagnaient trop facilement. Elle me répondit : C'est ce que je cherche. Je lui dis : Prenez-y garde, cela se trouve plutôt que quelque chose de bon, et souvent la vie en dépend. Malgré tout ce que je pus lui dire, elle y alla et passa toute la journée avec sa sœur l'abbesse; le lendemain^ elle se trouva mal et avait déjà des taches de rougeur : ce qui lui plaît en cela, c'est que son voyage en est retardé. »
L'éloignement de cette princesse, pour quitter Paris, tenait à ses liaisons galantes, et surtout à celle qui la liait au duc de Richelieu; elle l'aimait avec passion, et leurs amours étaient encore dans toute leur activité, lorsqu'on la maria au prince de Modène qui n'était pas un Richelieu. On lui reprochait, outre la bêtise qui est si commune aux princes d'Italie, des goûts particuliers, et qui se sentaient du pays dans sa manière de faire l'amour avec les femmes. Ces bruits faux, réels ou exagérés, attirèrent dans le temps une foule de vers satiriques et d'épigrammes à la princesse, dont elle se moqua.
Le mariage de mademoiselle de Valois, fille du duc d'Orléans régent, avec le duc de Modène, se fit avec peu d'éclat. Les fiançailles eurent lieu dans le cabinet du roi, où il ne se trouva guère que les princes et princesses du sang, parce qu'il n'y eut point d'invitation.
Le lendemain, le duc de Chartres, chargé de la procuration du prince de Modène, épousa, dans la chapelle des Tuileries, mademoiselle de Valois, dont la queue était portée par mademoiselle de Montpensier, sa sœur, depuis reine d'Espagne. Le cardinal de Rohan donna la bénédiction en présence des curés de Saint-Eustaçhe et de Saint-Germain. Après la messe, le roi donna la main à la mariée, la conduisit jusqu'à son carrosse, et, suivant l'usage, dit au cocher : A Modène *.
Quoiqu'elle eût le même cortège que si elle fût réellement partie, elle retourna au Palais-Royal, et prolongea, autant qu'elle put, son séjour. La rougeole qu'elle eut et sa convalescence lui fournirent encore des prétextes pour différer
♦ Duclos, t. VI, p. 30.
son départ. Il fallut enfin s'y déterminer ; mais, s'éloignant à regret, elle fit les plus petites journées, les plus longs séjours sur sa route, et n'acheva son voyage que par des ordres réitérés qui lui attirèrent les plaintes du duc de Modène.
Elle songeait^ dès lors, à profiter de la leçon de la grandeduchesse de Toscane qui lui dit, quand elles prirent congé l'une de l'autre : « Mon enfant, faites comme moi, ayez un ou deux enfants, et tâchez de revenir en France : il n'y a que ce pays-là de bon pour nous. » Toutes les princesses de France ont eu, en effet, la maladie du pays, aussi la duchesse* de Modèile y est-elle revenue dès qu'elle a pu; elle préférait, avec raison, les agréments de Paris à la triste étiquette et à la représentation de sa petite cour de Modène.
L'on avait proposé le mariage de mademoiselle de Valois avec le prince de Piémont; mais des raisons de politique, et les vues secrètes du cardinal Dubois, qui étaient d'enlever la Sicile au roi de Sardaigne pour la donner à l'empereur, firent manquer la négociation.
Pendant qu'on s'en occupait, la princesse se prit de passion pour le duc de Richelieu. Il avait trempé dans la conspiration de Cellamare, et avait été mis à la Bastille ; l'intérêt que mademoiselle de Valois prenait à lui Ten fit sortir ; il parut dans le monde avec un nouvel éclat, et l'importance d'un jeune seigneur sortant de prison, où il avait été mis pour affaire d'État, et connu pour devoir sa liberté à l'amour d'une grande princesse. La fatuité de l'un et l'étourderie de l'autre firent assez d'éclat pour que Madame, mère du régent, en (Ût instruite. Elle prit la chose avec hauteur, retint sa fille auprès d'elle, et fit avertir le duc de Richelieu que, s'il se souciait de ses jours, il n'approchât
pas des lieux où elle serait. Le duc fut assez pradent pour profiter de l'avis; d'ailleurs, il avait tiré de l'aventure le fruit le plus précieux pour lui, celui de l'éclat;
L'abbé Dubois saisit ce moment pour laisser transpirer ce qui se négociait au sujet du mariage du prince de Piémont. Cela fut jusqu'à Madame qui entretenait, avec la reine de Sicile, une correspondance d'amitié suivie. Dans l'accès d'humeur où elle était contre sa petite-fille, elle n'eut rien de plus pressé que d'écrire à la reine de Sicile, qu'elle était trop son amie pour lui faire un aussi mauvais présent que mademoiselle de Valois. Quelques jours après^ et lorsque la lettre devait être rendue, Madame déclara au duc et à la duchesse d'Orléans, le bel acte de firanchise qu'elle avait fait. La duchesse d'Orléans en fut au désespoir; mademoiselle de Valois ne s'en soucia guère; l'abbé Dubois joua le fâché, et s'applaudit intérieurement de son manège ; le régent ne fit que rire de l'incartade allemande de sa mère, et s'inquiéta peu du chagrin de sa femme.
Cependant, il songea à se débarrasser de sa fille, craignant qu'elle ne suivit les traces de la duchesse de Berri, sa sœur* ; et quoiqu'il ne fât pas fort délicat sur les mœurs de sa famille, il voulut prévenir des écarts plus frappants encore de la part d'une fille que d'une veuve, et ne tarda pas à conclure le mariage de mademoiselle de Valois avec le prince, fils du duc de Modène, qui se trouva très honoré de cette alliance ; et quelques^ propos qui fussent parvenus ou non sur la princesse, il n'était pas en droit d'être difficile.
Mademoiselle de Valois ne prit pas son parti avec faci-
♦ Duclos, t. V, p. 411.
lité ; mais il fallait obéir : elle exigea du moins, pour prix du sacrifice, la grâce du duc de Richelieu qui obtint, de l'amour de la* fille, ce qu'un peu plus tard il eût obtenu de la bonté du père.
On fit contre cette princesse Tépigramme suivante :
Si la princesse de Modène Est honorée en souveraine Par les enfants de Loyola, ^ Même en présence d*une reine, Faut-il s'étonner de cela?
Elle est princesse italienne.
Voici ce qui donna lieu à cette méchanceté. La reine douairière d'Espagne, sœur de la princesise de Modène, suivait avec exactitude tous les genres de dévotions. Étant allée au sermon du père Neuville, jésuite, qui jouissait d'une grande célébrité, le 25 mars 1736, jour des Rameaux, elle y trouva la Princesse avec le carreau et le tapis que les jésuites lui avaient préparés; la reine n'en eut point. Elle envoya dire à sa sœur qu'elle prit garde, qu'où elle se trouverait elle devait se dépouiller des marques de la souveraineté. La princesse répondit qu'elle n'en ferait rien, et n'en fit rien en effet. On voulut exiger des excuses d'elle, elle refiisa; son mari les fit pour elle, mais le parti janséniste ne manqua pas de lui lancer le lardon que porte l'épigramme.
Madame la princesse de Modène arriva à Paris, le 12 de mars, avec mademoiselle de la Roche-sur- Yon, qui était allée au-devant d'elle jusqu'à la première poste. Elle avait à sa suite une douzaine de gens à cheval, et huit personnes, tant hommes que femmes, dans quatre chaises de poste qui accompagnaient la sienne. Elle logea à l'hôtel de Luynes
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qui est une maison garnie rue du Colombier, auprès de r Abbaye Saint-Germain.
Le prince, son époux, était arrivé à Paris plus de six mois auparavant. Malgré les raisons qui devaient déterminer la Cour de France à les bien recevoir, puisque c'était se déclarer tout à fait français, pendant que les troupes de l'empereur étaient dans le Modënois ou aux environs, le ministère et la maison d'Orléans s'y étaient opposés, au moins pour la princesse ; mais elle se servit, pour sortir de ses États, d'une supercherie concertée avec le chevalier d'Orléans. Elle lui demanda un cadeau dans sa galère qui était au port de Livoume ; et quand il fut question de se retirer, elle dit qu'absolument elle ne descendrait pas pour rentrer dans son pays. U prit son parti; ramena la galère et la princesse à Marseille. Elle eut d'abord ordre d'y rester; il lui (ut ensuite permis d'aller à Montpellier, puis à Lyon où elle séjourna longtemps.
On ne conçoit pas la peine qu'eut la maison d'Orléans de voir madame de Modène à Paris; on l'attribua au caprice de madame la duchesse d'Orléans mère, mais on ne fut point content de la faiblesse de tous ses enfants d'y déférer. Cela était pourtant au point que pour déterminer M. le duc d'Orléans à laisser venir sa sœur à Paris, il fallut que le prince de Modène feignit que le besoin de femmes le forçait de devenir infidèle à la sienne. La Carlon, de l'Opéra, servit à cette ruse; il lui fit les yeux doux : on en avertit le duc d'Orléans, et la crainte que lui inspira la fragilité de cette fille le fit consentir à l'arrivée de sa sœur, pour épargner un crime à son beau-frère. La pauvre princesse accourut donc de Lyon où elle était restée ; mais, de toute la Cour, mademoiselle de la Roche-sur-Yon fut la seule qui alla au-
devant d'elle. Peut-être quelque chimère de cérémonial défendâit-elle la même attention aux autres. Mais la maison d'Orléans se respecta-t-elle ? Quoi qu'il en soit, madame de Modène, isolée comme elle était, descendit au Palais- Royal où sa mère et son frère l'attendaient. On s'embrassa froidement, on parla de choses indifférentes, on bâilla, et au bout d'une demi-heure d'ennui, on se sépara sans qu'il fût question d'offrir à la nouvelle arrivée ni commodité ni rafraîchissement. Elle fut reçue à peu près de même chez ses sœurs, et depuis on dit qu'elle les a vues par dévoir et méprisées par raison.
Quelques jours après son arrivée, M. le curé de Saint- Paul, confesseur et chargé des aumônes du duc d'Orléans, annonça aux pauvres entre qui il les partageait, qu'ils ne les recevraient plus pendant que la princesse séjournerait à Paris, en sorte que tout le monde sut qu'elle vivait à leurs dépens, et sans doute avec leur malédiction. On disait cependant que le duc d'Orléans avait envoyé à cette princesse une cassette double de vingt-cinq mille écus.
Le prince et la princesse restèrent longtemps à Paris; ils vinrent loger à l'hôtel de Lyon, autre maison garnie qui est rue des Petits-Champs, et beaucoup plus à portée du Palais- Royal. Ils ne marchaient qu'à deux carrosses de remise, sans que rien les distinguât des étrangers ordinaires que la curiosité attire à Paris. Aussi n'y ftirent-ils pas plus considérés qu'eux : leurs livrées ftirent insultées à l'opéra et à la comédie, et dans ce dernier endroit l'insulte passa jusqu'à la princesse ; car on dit à son cocher, dans des termes absolument grossiers et obscènes, qu'elle eût bien fait de rester à Modène, et d'y accorder à son beau-père les faveurs qu'il lui demandait, puisqu'elle les avait bien accordées à son
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père ici ; ce qui ne serait assurènieac pas arrivé, si le prince et la princesse eussent logé au Palais-RoyaJ, et que le duc d'Orléans eût prêté ses carrosses. Elle était belle, quoique après quinze ans de mariage.
Madame Charlotte>Ëlisabeth de Bavière, mère du duc d'Orléans, régent, épousa le duc d'Orléais, Monsieur, frère unique de Louis XIV.
Avec des qualités supérieures et beaucoup d'esprit, madame de Ba.vière avdt des travers singuliers; son goù[ dominant était d'apprendre et d'écrire ses anecdotes. C'est à cette habitude que nous sommes redevables du recueil de lettres écrites au duc de Brunswick- Wolfembuttel, à la princesse de Galles, née d'Anspach, et à d'autres personnes distinguées, de 1715 à 1720. On est étonné d'y trouver des récits très licencieux, madame de Bavière ayant toujours professé des principes religieux; mais elle se plaisait à rendre les choses comme elle tes avait apprises et à faire connaître les gens tels qu'ils étaient.