TROISIÈME PARTIE
uiN 1720. — Le poète auteur du nouvel Œdipe, ArouSt, étant à la comédie avec le prince de Cond, la Lecouvreur, actrice, entra sur la scène. Le prince battit des mains son arrivée. Le panerre aussitôt en t autant. Arouët lui dit : « Monîigneur, vous ne croyiez pas avoir tnt de crédit. » Cet Arouët est un le homme qui fait bien des vers et : beaucoup de génie. Son Œdipe a i. 11 a fait une seconde pièce qui u nul succès; il a l'esprit satirique, " s
est mêlé avec les gens de la cour, fait des couplets et a été mis à la Bastille pendant quelque temps, soupçonné d'avoir fait des chansons contre le Régent. n s'en est voulu justifier dans les lettres qui sont jointes ^ son ŒdipCy où il a critiqué hardiment V Œdipe de Sophocle» celui de Corneille et le sien propre. Il a trouvé de plus sensés et de plus judicieux critiques que lui-même, mais on ne lui peut pas ôter un tour libre, galant, et même éloquent dans ses vers. II est fils d'Arouët, ci-devant notaire et receveur des épices de la Chambre des Comptes, qui n'a jamais pu guérir son fils de la poésie. Le fils a changé de nom et s'appelle Voltaire à présent. Il travaille à un poëme épique sur Henri IV, où il fait entrer toute l'histoire de la Ligue. On en parle comme d'une merveille.
— Il y a de grands mouvements au Palais-Royal pour chasser et pour rétablir Law. On ne sait quel nom lui donner. Les amis du Régent qu'on appelle les Rouis sont contre lui. Madame de Parabère, maîtresse du Prince, ne le soutient que faiblement ; mais tous les grands seigneurs, à qui il a tant fait gagner, le protègent. Monsieur le Duc a été plusieurs fois chez lui le voir. Aujourd'hui il est triomphant, demain abattu. Il a autant d'amis combattus par autant d'ennemis. Je l'ai vu w/, je l'ai vu mort, je l'ai vu vif après sa mort. Il est aussi difficile à qualifier qu'une proposition théologique.
— Le jeune Roi a donné un soufflet au chevalier de Pezé, son favori et colonel du régiment du Roi, au sujet d'une contestation arrivée au^eu. Pezé lui dit : « Voilà le premier Roi qui ait donné un soufflet à un gentilhomme. Si V. M. avait treize ans, je ne me montrerais jamais devant lui. » Le Roi lui dit en colère qu'il pouvait se retirer et qu'il ne
le voulait plus voir. On a mis le Roi en pénitence pendant quelques jours, et cela s'est accommodé.
— L'abbé Dubois a été sacré archevêque de Cambray au Val de Grâce par M. le cardinal de Rohan. Le Régent s'y est trouvé avec toute la France. Le clergé est bien surpris de voir dans son corps et à une telle place, un homme d'une naissance très-basse, qui a été petit pédant dans un collège, qui était parvenu à être précepteur du duc d'Orléans dans sa jeunesse et qui n'est estimé ni pour son esprit ni pour ses mœurs. Le Régent, après l'avoir employé dans plusieurs négociations en Angleterre et en Hollande, l'a élevé à toutes les dignités. Il l'a fait ministre des aflfaires étrangères, secrétaire d'État, et enfin, après avoir eu bien de la peine à être prêtre, parce qu'aucun évêque ne voulait lui donner une attestation de vie et de mœurs, le Père Massillon, de l'Oratoire, célèbre prédicateur et à présent évêque de Clermont, ayant bien voulu lui en donner une par une complaisance peu chrétienne, il a obtenu du Régent l'archevêché de Cambray qui titre de Duc et de Prince, et le Pape, qui a longtemps refusé l'induit et les bulles, les a enfin accordés avec le gratis, en attendant le chapeau. On dit qu'en répétait sa messe, ne pouvant apprendre l'introït, il dit : Mord je n'apprendrai jamais ce b.... de verset-là, et un laquais de l'archevêque de Reims ayant eu querelle quelque temps auparavant avec un des siens, et étant entré en dispute sur les qualités, celui de l'abbé Dubois dit à l'autre': <c Ton maître sacre les rois, mais le mien sacre Dieu tout le long du jour ».
n y a eu au Palais-Royal un dîner magnifique ensuite de ce sacre, que les petites gens appellent Massacre. Le repas a
été servi dans les appartements du Régent et par les officiers de sa bouche.
Le billet pour son sacre est curieux à garder, le voici :
Vous lus prié de la part de M. Vabhi Dubois, ci-devant précepteur de M. le duc d'Orléans, ministre et secrétaire d'État^ nommé par le roi à l'archevêché de Cambray, de lui faire l'honneur d'assister à la cérémonie de son sacre, qui se fera dimanche ^ juin 1720, à neuf heures précises du matin, dans l'élise de l'abbaye royale du Val de Grdce, faubourg Saint^ Jacques.
Le ci-devant précepteur ne sonne guère bien avec le ministre et secrétaire d'État. Basse flatterie que le bon esprit du Régent désavoue. Quelques jours avant ce sacre, le Régent, qui connaît bien ce qu'il est, lui avait donné des coups de pieds dans le derrière, en disant qu'il savait bien qu'il battait un prêtre, mais que c'était un prêtre indigne, et qu'il n'enverrait pas à Rome pour cela.
Je sais très-certainement que l'abbé Dubois étant en Angleterre en 17 18, il se vanta qu'il aurait l'archevêché de Paris. Cependant il n'avait pas encore d'ordres en ce tempslà. Mais il comptait que l'archevêque serait déposé ou excommunié par la Constitution, et que ce morceau lui tomberait. Ces Anglais furent très-étonnés de ce discours, et j'en ai vu à Paris des lettres de l'ambassadeur de Savoie à Londres. Il a eu Cambray à la place, vacant par la mort de Tabbé d'Estrées. Law catholique et l'abbé Dubois archevêque sont deux grands miracles dans la religion.
— On a fait ce quatrain très-méchant sur l'état présent des affaires :
Jean Law a mérité la corde Et Philippe le coutelas.
Voilà d'où provient la concorde De notre Régent avec Lass.