SEPTEMBRE I72O
— L'abbé Renaudot, de l'Académie française, est mort Je i«' septembre, âgé de soixante-douze ans. C'était un homme
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très savant dans les langues orientales; il avait le privilège de la GazftU et y travaillait depuis très longtemps avec une approbation universelle. M. Thuillier, son beau-frère, qui est doyen de la Faculté de médecine, âgé de quatre-vingtquatre ans, et qui se porte à merveille, m'a dit qu'il était mort par sa faute pour n'avoir pas fait de remèdes. Il les craignait et vivait d'une façon assez particulière* Ses opinions étaient graves, et il refusa le premier l'introduction en France du Dictionnaire de Baylty qui lui répondit d'une manière railleuse et plaisante. Saint-Évremond prit aussi le parti de Bayle contre l'abbé Renaudot. Despréaux lui a dédié son épitre de V Amour de Dieu, et c'est lui qu'il appelle Docte abbi. Il a fait quelques ouvrages, dans le goût de M. Arnaud et Nicole, pour la perpétuité de la foi de l'Eucharistie dans les Églises orientales. (Défense de la perpàuiti de la foi, in-8®, 1709, Martin, à Paris^ contre un nommé Aymon qui s'était fait protestant.) Ce n'est pas un style net et clair, et son faitn'était pas de faire des livres, mais d'en juger et d'aider les autres à en Êiire.
Qiioiqu'il fÙt ami de Despréaux, ce satirique n'estimait pas sa Ga:(ette, et disait qu'il mettait toujours les Turcs en campagne dès le mois de mars, et qu'ils n'y étaient qu'au mois d'août; encore c'était pour se faire battre. Enfin, ses mœurs étaient pures, religieuses, et on l'a vu, à la tète du clergé de Saint-Eustache, porter la lettre de ce clergé sur l'appel de la Constitution au cardinal de Noailles. Il n'était que simple clerc. Il n'avait point signé la lettre et dit au cardinal qu'il ne l'avait point signée sur ce qu'il avait appris, par la connaissance de l'antiquité, que la fonction des clercs était seulement de porter les lettres des évoques et des prêtres. Comme le curé de Saint-Eustache n'avait point
signé cette lettre^ le cardinal lui dit en riant qu'il était bien mal à des prêtres et à un clerc de se séparer de leur curé. L'abbé Renaudot se justifia en répondant que c'était pour être plus unis à leur évêque.
La Bruyère, dans sa célèbre harangue à l'Académie, l'a désigné en disant : « Si l'on est curieux du don des langues, joint au double talent de savoir avec exactitude les choses anciennes et de narrer celles qui sont nouvelles avec autant de simplicité que de vérité, ces qualités si rares ne vous manqueront pas. » Il a donné sa bibliothèque, qui était très considérable, aux religieux de l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés. Ces moines en ont déjà assez. Il valait tout autant et mieux la laisser à sa famille. Son neveu, M. de Verneuil, fils d'une de ses sœurs, a la survivance du privilège de la Ga:(eitey qui rapporte beaucoup. L'abbé Renaudot faisait toujours l'article de Rome, et ce n'était pas par amitié pour le pape, car c'était un des plus grands jansénistes qu'il y eût, et des plus ennemis de la Constitution.
— La fille de Lav^', qui n'a que douze ou treize ans, et qui est plus insolente que son père, a été attaquée dans son carrosse par le peuple, qui lui a jeté des pierres. Elle était aux allées du Roule, qui voyait le retour de la foire de Bezons. Son père lui avait fait mettre une losange, comme à une fille de condition, et elle a été obligée de l'ôter depuis peu.
— La peste de Marseille est plus forte que jamais. On y a envoyé M. Chicoineau, médecin de Montpellier, chancelier de l'Université, gendre de Chirac, médecin du Régent, avec un M. Loutre, habile chirurgien. Ils ont écrit de là à M. de Roquelaure, commandant en Languedoc, qu'ils venaient de voir le plus affreux spectacle que la nature puisse pré-
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senter à des hommes : une infirmerie où il y a plus de cinq cents malades mourants, abandonnés sans aucuns secours, et qui n'ont pas même d'eau pour boire, un amas de cadavres que Ton n'emporte point, qui sont entre les salles de cette infirmerie , une ville désolée et gémissante, des familles entières détruites, les médecins et chirurgiens presque tous morts, les religieux de la Mercy, de quatre-vingts réduits à quatre, dont trois se sont enfuis, les environs de la ville remplis de pillards et de voleurs qui pillent les bastides des bourgeois, et qu'eux-mêmes ne savent comment ils pourront s'échapper, ou de la peste ou de ces voleurs.
Les Génois, par pitié, leur viennent d'envoyer 8,000 quintaux de blé, et leur ont fait dire qu'ils le leur donnaient s'ils n'étaient pas en état de le rendre. Le cœur de l'étranger s'ouvre, tandis que le nôtre est fermé. La grande disette des pauvres de cette ville augmente encore le désordre. Ils ont mangé du blé gâté, plutôt que de le jeter dans la mer, et le fruit vert a achevé de les perdre. On fait la garde à Montpellier. Tous les corps, à commencer par le clergé, font cette garde, et personne n'y entre. A Aix, il est mon un homme de la peste dans le faubourg; on a muré sa maison, et, à la porte de la ville, on a tué trois hommes de Marseille qui y voulaient entrer. Le Parlement, par arrêt, a jugé cet homicide nécessaire et a ordonné une garde exacte. A Lyon, on commence aussi à faire la garde aux portes. M. l'archevêque l'a commencée lui-même, et quelque personne que ce soit n'entre point sans un billet de santé. Dieu nous préserve de cet horrible fléau !
— M. le marquis de Dangeau est mort le 10 septembre et a laissé vacante la grande maîtrise de l'ordre de Saint-Lazare et une place à l'Académie. M. le prince de Conti est venu
demander au Régent la place 4e grand-maître. Il lui a dit : « Mais croyez-vous que cela convienne à un prince du sang? — Oui, a-t-il répondu, je m'en suis bien instruit. — Vous en êtes bien instruit et cela se peut; oh bien, a dit le Régent, puisque cela est, je la donne à mon fils. s> Ainsi M. le duc de Chartres est grand-maître de l'ordre de Saint-Lazare« On ne sait pas pourquoi on protège cet ordre, puisqu'il y a déjà en France l'ordre du Saint-Esprit pour les grands seigneurs et celui de Saint-Louis pour les officiers. Ce troisième ordre paraît assez inutile. M. de Dangeau laisse aussi un cordon bleu vacant.
— Le Régent couche de temps en temps au Louvre. Le maréchal de Villeroy lui faisant sa cour un matin, le Régent parut être fort content du Roi et de son esprit déjà avancé. « Mais, dit-il, je voudrais savoir s'il est discret.» Le maréchal répondit qu'il l'était beaucoup, et qu'il avait de certains détours dans l'esprit, très fins, pour dépayser ceux qui le voulaient pénétrer. « Puisque cela est, dit le Régent, je veux l'entretenir en secret de bien des choses qu'il est nécessaire qu'il sache. » Sur cela, le maréchal lui dit : c< Monseigneur, il faut que je conte à V. Â. R. ce qui est arrivé à feu mon père, pendant qu'il était gouverneur du roi Louis XIV. Il me l'a souvent répété. La Reine-mère et régente vint un jour voir le Roi; elle le prit en particulier et lui parlait assez bas. Mon père se retira, par respect pour ne point entendre la conversation. La Reine lui dit : « Monsieur le Maréchal, il faut que je vous apprenne votre métier. Un gouverneur de Roi ne doit jamais souffirir qu'on lui parle en secret, pas même à moi qui suis sa mère. Approchez, vous n'êtes point de trop. » — Le Régent dit que le fait était curieux et qu'il était bien aise de le savoir.
— On a fait imprimer et débiter publiquement un état général des dettes à la mort du feu roi Louis XTV, arrivée le i«' septembre 17 15, leur réduction et payement avec la suppression et extinction d'un grand nombre d'offices et droits à la décharge des peuples jusqu'au i^** septembre 1720. Cet état contient, par dates très bien . suivies, toute l'opération de la Régence, les suppressions de charges, les remboursements de rentes de la ville, et autres de pareille nature, ce qui est fort instructif; mais il n'y est parlé, en aucune façon, ni des actions ni des opérations de la Banque et de la Compagnie. Le résultat est que le Roi devait 1,977,120,061 livres. Que la Compagnie en a payé ou doit payer 1,600 millions, pourquoi le roi lui fait 48 millions de rentes, que le Trésor royal en a payé encore 37,23 1,299 fr., et qu'ainsi le Roi ne doit plus en principal que 339 millions, qui ne lui coûteront d'intérêt que 6,797,775 fr., qui, avec les 48 millions, font 54 millions d'intérêts. On ajoute que les États du Roi sont déchargés, par année, de 35 millions; que les sommes dont les sujets sont soulagés, pour droits éteints, sont aussi de plus de 35 millions, et que les revenus du Roi sont augmentés de 12,450,000 francs. En sorte que les finances du royaume sont améliorées, depuis la Régence de M. le duc d'Orléans, par chacun an, de 83,317,972. Ce mémoire est très beau et les calculs justes. Mais on oublie une petite bagatelle qui est de dire où la Compagnie a pris les 1,600 millions pour payer les dettes (JJbi prenusf dit Panurge). Et comme elle ne les a pris que sur le peuple, et par mille tromperies et extorsions, qui lui ont ôté tout son bien et qui ont ruiné le royaume, on peut bien mettre pour résultat à ce mémoire : partant, le Roi ne doit plus que 330 millions et la France est ruinée.
— Madame Law ayant été voir madame la duchesse de Lauzun à Passy, M. le duc de Lauzun, qui est un vieux courtisan méchant et ironique, lui dit : « Mon dieu, madame, que nous vous avons d'obligation de cette visite; nous savons les risques que vous courez en vous exposant à une populace qui est mutinée contre vous, sans raison. Mon Dieu, madame, ne vous est-il rien arrivé en venant ? je crains bien qu'il ne vous arrive quelque chose en retournant; je veux vous donner mes gens, mon carrosse, etc. » Et ainsi madame Law fut turlupinée qu'il n'y manqua rien, et c'est bien la moindre chose qu'elle mérite.
— H n'y a plus ni parole, ni honneur, ni bonne foi. Le duc de la Force, président du Conseil des finances, avait fait une obligation à son frère, le marquis de Caumont, de 1,600,000 L, payable dans vingt ans. Il a dit qu'un débiteur pouvait toujours se libérer; il a fait offrir à son propre frère ces 1,600,000 fr. en billets; il a fallu s'accommoder avec lui et lui faire une remise de 700,000 livres pour sauver le reste, qui sera payable dans les délais portés par une transaction dont j'ai été l'arbitre. Le frère est armé contre le frère, le père contre le fils, et les hommes ne se connaissent plus.
Le même duc de la Force, qui a gagné plus de 40 millions et qui n'a point d'enfants, a fait une pareille infidéUté à madame de Locmaria, à qui il devait 400,000 francs payables dans un temps. HT a payée en billets avant l'échéance. La dame, qui a de l'esprit, forcée de recevoir, vit, en signant la quittance, qu'on avait donné des qualités de tris haut et très puissant seigneur y monseigneur, au duc de la Force. Elle raya toutes ces qualités de sa propre main ; dont le duc s'étant fâché et ayant dit que c'étaient ses qualités et celles
de TobligatioD, madame de Locmaria répondit : a Alors je vous regardais comme un homme de qualité et de bonne foi et je vous les ai passées ; à présent je vous regarde autrement et je vous ai réduit à votre valeur intrinsèque. » Elle se servit de ce terme du temps, dont le duc s'était servi plu* sieurs fois, en lui voulant faire entendre qu'il avait raison. La dame est fort applaudie et le duc déshonoré, qui ne s'en soucie guère.
— La peste est plus forte que jamais à Marseille. M. de Langeron, commandant sur les galères, est entré dans la ville, avec des troupes et des galériens, et ils l'ont nettoyée en trois jours, de tous les corps morts et immondices; mais, trois jours après, elle s'est trouvée en aussi mauvais état. Il y a eu un arrêt du conseil du 14 septembre, en 26 articles, qui est un très beau règlement sur la peste et les précautions.
L'évèque Belzunce, qui a fait merveille jusqu'à présent, voyant qu'il n'y a plus de remède, s'est enfermé avec des vivres dans sa maison qu'il a fait murer. Le peuple (qui n'a jamais guère de raison et qui en a encore moins 4^iis cet état de douleur, car la douleur est injuste), s'est fâché contre l'évèque; ils ont entouré sa maison de corps morts pour le faire périr; ils en ont jeté par-dessus les murs, et c'est un siège d'un nouveau genre qu'il est obligé de soutenir. Le mal gagne la Provence et a détruit plusieurs gros villages.