‹ [Chroniques du XVIIIe siècle] (volume 2)Chapitre 31 sur 61 · JUILLET · texte numérisé non relu

JUILLET

— Capel, joaillier, a été assassiné, le premier de ce mois, à dix heures du soir, sur le quai des Morfondus^ par trois hommes qui l'ont volé et laissé mort sur la place.

— Le 6 juillet, le Parlement a envoyé des députés au Régent, pour se plaindre de ce que la Banque est fermée et qu'on ne voit point d'argent dans le public. Il les a renvoyés, et a dit qu'il ne pouvait pas miçux faire. Ils sont revenus l'après-dînée : le Régent ne leur voulait point parler; mais ils ont insisté, et ont dit qu'ils .ne s'en retourneraient pas. Sur quoi le Régent les ayant fait entrer, il leur a promis qu'il ferait doimer de l'argent. Us ont demandé quand. U a répondu : «Âh! quand, quand, quand, je n'en sais rien; c'est quand je le pourrai. »

Le 9, on a ouvert la Banque pour donner de l'argent. Il s'est présenté une foule infinie de gens; mais on n'a doimé que dix francs à chacun sur les billets de lofr., et on n'en a pas voulu payer deux à la même personne. Les commissaires ne donnent plus rien. Ainsi, voilà la Banque royale ouverte, à une pistole par tète et à pique-nique. . La Banque ayant été ouverte pour payer les billets de 10 £r., on a refermé la porte, quand il y a eu un certain nombre de gens assemblés dans la cour. Ceux de dehors, impatients, ont voulu forcer la porte, et ont jeté quantité de pierres par-dessus le mur à ceux de dedans, qui, de leur côté, ont rejeté les pierres au dehors, et se sont ainsi blessés les uns les autres, quoique tous du même parti, et par une fureur populaire qui n'a jamais aucune raison. Ce combat s'est terminé par vouloir enfoncer la porte delà Banque, où il y a un petit guichet par lequel les mutins regardaient,

et comme la garde du dedans a vu qu'il y avait tout à craindre, elle a tiré un coup de fusil par le guichet, qui, d'une balle, a jeté par terre un cocher, et de l'autre balle a cassé l'épaule d'un homme. Le peuple assemblé a prb le corps du cocher, qu'ils ont cru mort, et ils ont dit : « Portons-le au Palais -Royal! » et en eflfet ils le portaient, suivis de quatre mille âmes, quand cet homme a donné signe de vie et a demandé un confesseur. Aussitôt, on l'a mis contre une borne; on lui a été chercher un confesseur, et le peuple, à qui il ne faut pas plus pour s'apaiser que pour s'émouvoir, l'a laissé là et s'est dissipé de lui-même. Cette émotion si heureusement cessée, et qui pouvait aller si loin si le peuple était entré au Palais-Royal, doit être mise au nombre des bonnes fortunes du Régent et des bonheurs de son étoile. Le cardinal de Retz, dans ses Mémoires, dit que : « Qui assemble le peuple^ l'émeut. » Il n'y a rien de plus vrai. Voilà un beau prétexte pour ne plus payer, et on commence à sentir l'effet des billets mis dans les mains d'une populace. Au reste le signe de vie du cocher est un grand bien pour les Parisiens. Cette résurrection nous a peut-être tous sauvés, et on peut bien l'appeler les Pâques historiques ou les Pâques parisiennes.

— Le Roi a créé un régiment de tous les jeunes seigneurs qui sont auprès de lui. Il est distribué en quatre compagnies, qui montent et descendent la garde tous les soirs, après l'étude de S. M., sur la terrasse des Tuileries. Le Roi leur a donné le nom de Royal-Terrasse. Chaque compagnie a son capitaine, un lieutenant, un enseigne, un sellent, un caporal. Elles font régulièrement l'exercice et observent une discipline très exacte.

— Le Régent passant le soir le bac d'Asnières, pour aller

voir madame de Parabère, qui y a uïie maison, s'amusait à faire pencher le bateau des deux côtés. Le batelier, qui ne

ie i^onti^issait pas, dit : «Voilà un b de bateau qui va

comme la régence, sens dessus dessous. »

— On m'a dit aujourd'hui que mademoiselle de Chârollais (Louise-Anne de Bourbon-Condé), princesse du sang, a épousé le duc de Richelieu, qxi'elle aime depuis longtemps; que le mariage s'est fait ces jours passés dans la chapelle de Vîncennes; que la princesse a attendu qu'elle ait vingt-cinq ans, étam née le 23 juin 1695 ^^ ^^ trouvant majeure au 23 juin 1720; qu'elle a fait des sommations respectueuses à madame la Duchesse sa mère, qui avait toujours résisté à ce mariage aussi bien que la famille royale, et qu'elle est plus contente d'avoir épousé un duc et pair fort galant, qui a 50,000 écus de rente, qu'elle aime, et qui la fait rester dans la cour de France, que d'être souveraine ailleurs.

Le duc de Richelieu est né le 5 avril 1695. Il est fils d'Armand-Jean de Vignerod, duc de Richelieu, qui était •fils de René Vignerod et de Françoise Duplessis, sœur du cardinal de Richelieu. Ce duc est petit-neveu du cardinal de Richelieu, qui a proprement régné dans son ministère et porté la France à un si haut point d'élévation, qu'il peut bien y avoir des exceptions pour sa famille..

Je trouve plusieurs filles de Bourbon qui ont épousé des gentilshommes :

Catherine de Bourbon, mariée à Gilbert de Chabannes, seigneur de Curson;

Charlotte de Bourbon, à Volfand de Corselle, seigneur de Vire, maréchal de France ;

Gabrielle de Bourbon, à Louis, seigneur de la Trémouille;

Jeanne de Bourbon, à Hugues de Châtrllon;

Jeanne de Bourbon, à Jean de la Tour, comte d'Auvergne;

Jeanne de Bourbon, à Louis de Joyeuse^ comte de Grand- Pré;

Isabelle de Bourbon, k François d'Escars de la Vauguyon;

Louise de Bourbon, à André de Chauvigny, seigneur de Châteauroux ;

Marguerite de Bourbon, à Jean II, sire de Sully, en pre* roières noces ; et en deuxièmes à Hutin de Vemeuille ;

Marguerite de Bourbon, à Armand Amanjeu, sire d'Albret;

Marie de Bourbon-la-Marche, à Jacques, seigneur Des-

croix ;

Marie de Bourbon, dame de Dangu, à Gannain de Verrières ;

Suzanne de Bourbon de la Roche«Guyon, à Qaude, sire de Rieux;

Béatrix de Bourbon, à Eudes, seigneur de Grancey en Bourgogne.

Le duc de Richelieu est déjà veuf de Catherine de Noailles,. qu'il avdt épousée le 12 février 1711. Ilaétéà la Bastille trois fois : l'une du vivant du Roi, parce qu'il aimait madame la duchesse de Bourgogne. Il l'a été une deuxième fois pour duel avec M. de Gacé. Et la troisième depuis la régence, étant entré, à ce que l'on prétend, dans la conjuration d'Espagne, et devenu, par son goût pour le sang royal, amoureux de mademoiselle de Valois, mariée à présent au duc de Modène. A peine a-t-il vingt-quatre ans.

Le 17, le peuple s'est assemblé dès le grand matin à la Banque, parce que c'est jour du marché et qu'on ne donne

plus d'argent aux commissionnaires. La foule a été si grande qu'il y a eu plusieurs personnes d'étouffées, que Ton a portées sur la porte du Palais-Royal, qui a été fermée surle-champ (seize personnes étouflfées). M. le gouverneur de Paris (le duc de Tresmes) y est arrivé. Ensuite Law, avec son impudence anglaise, y est venu. Tout le monde est en larmes dans les rues, Tun réclame sa femme, l'autre son mari. On ne veut point ni billets parce qu'ils sont discrédités, ni argent parce qu'il diminue tous les jours. Il ne s'est jamais vu une pareille misère^ et on est surpris comment Paris subsiste.

Le duc de Tresmes n'a pu dire autre chose au peuple sinon : <c Hé, messieurs, messieurs ! qu'est-ce que xela ? messieurs, messieurs! » Voilà toute sa harangue.

Qliand Law a passé dans le petit marché des Quinze* Vingts, il a eu grand'peur. Une femme s'est jetée à la portière de son carrosse et s'est fait trahier. Elle lui a demandé son mari, qui venait d'être tué. Il lui a demandé si elle voulait de l'argent, elle lui a dit : «Non, je veux mon mari.» Le cocher a en même temps fouetté ses chevaux de toute sa force. Le peuple ne s'est aperçu que c'était lui que quand il a été passé, et il a ainsi abordé au Palais-Royal plus pâle que la mort. Le peuple a jeté des pierres à son carrosse et a cassé les glaces et enfoncé le cuir de derrière quand il a repassé, mais il n'était plus dedans. On est allé à sa maison en grande foule lui porter des corps étoufifés : les Suisses, qui le gardent depuis longtemps, sont sortis et se sont opposés à la violence. On a disposé des gardes Jdans son quartier avec le pistolet à la main. Tout est dans une émotion extraordinaire, et voilà l'état où Paris est à midi. Le cocher de Law est fort blessé. Ses laquais se sont enfuis; leur

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maître est resté dans le Palais-Royal et craint d'en sortir. Ses autres valets et commis sont insolemment aux fenêtres de sa maison qui regardent ce qui se passe, mais ils n'y sont pas restés longtemps, car le peuple, malgré les gardes, a cassé les vitres des appartements qui sont sur la rue, et les gardes eux-mêmes ont favorisé le peuple, à qui ils disent qu'ils seraient tous les premiers à tuer ce b -là. M. Leblanc, secrétaire d'État de la guerre, a fait emporter les corps que Ton avait portés au Palais-Royal, et a jeté quelque argent au peuple pour l'apaiser. On dit que cette émotion a pénétré dans tous les faubourgs, et que c'était une partie faite dès trois heures du matin. J'apprends que le carrosse de Law n'est sorti du Palais-Royal que parce que le peuple, que l'on a laissé entrer dans les cours, avait résolu de le brûler, et on a mieux aimé le laisser sortir que de risquer les événements. Une femme était auprès qu'on a voulu faire ranger; elle a dit : « On approche bien du carrosse du Roi. »

Pendant que cela se passait dans Paris, les chambres étaient assemblées au Parlement, où l'on a présenté un édit que l'on n'avait point encore vu, par lequel le Roi accepte les offres de la Compagnie des Indes de payer pour 600 millions de billets de banque pendant six mois, moyennant quoi la Compagnie sera perpétuelle au lieu d'être à temps, et on lui accorde encore d'autres commerces exclusifs. Cet édit, examiné, a été rejeté par trois raisons. La première, que l'on ne sait point la quantité de billets qui ont été faits et le soulagement que cela apporterait au public. Sur quoi les députés ont dit que, dans les conférences, le Chancelier et M. Deffors avaient déclaré qu'il y en avait pour 2 mil^ liards 200 millions, mais qu'ils n'avaient point voulu garantir

qu'il n'y en eût que pour cette quantité. La deuxième, que les directeurs n'obligent ni leurs personnes ni leurs biçns au payement de ces 600 millions, ce qui rend ces offres nulles. On parle bien de la Compagnie qui est un corps, mais on ne veut point obliger les membres. La troisième raison est que ce sera une occasion de feire toutes sortes d'usures et d'injustices pour faire diminuer les billets et les retirer à bon marché; en sorte que ces 600 millions ne coûteront peut-être pas 100 millions. Sur lesquels motifs il a été délibéré que S. M. serait très humblement suppliée de retirer son édit. Pendant cette assemblée» le premier Président est sorti pour une nécessité. En rentrant, il a dit : « Messieurs, je viens d'apprendre une nouvelle, c'est que le carrosse de Law a été mis en pièces. » M. Fraguyer s'est levé et a dit : «Et lui? — Oh! il n'était pas dedans, a répondu le premier Président. — Tant pis ! » a-t-on dit.

On a affiché l'après-dînée à la Banque qu'attendu le tumulte arrivé, on ne payerait point et on ne couperait point de billets jusqu'à nouvel ordre. Il y a toujours du peuple à la porte de Law, mais les gardes empêchent d'approcher. On a su qu'il est au Palais-Royal, chez madame de Nancré, où il mange, et couche chez Coche, valet de chambre du Régent et concierge du Palais-Royal.

Le soir, on a publié une ordonnance du Roi en ces termes : « S. M. étant informée du désordre qui est arrivé à la Banque à l'occasion du payement des billets, et voulant prendre les mesures convenables pour y remédier, a jugé à propos de suspendre, à la Banque seulement et jusqu'à nouvel ordre, le payement des billets. Fait très expresse défense à toutes personnes, de quelque état, qualité et condition qu'elles soient, de s'attrouper ni s'assembler, sous

quelque prétexte que ce soit, à peine de désobéissance et d'être punis comme perturbateurs du repos public, suivant la rigueur des ordonnances. Enjoint S. M. au sire de Baudry, lieutenant général de police, de tenir la main à l'exécution de la présente ordonnance, qui sera affichée, et de faire arrêter en vertu d'icelle tous ceux qui seront trouvés en contraventions. Fait à Paris, le 17 juillet 1720; signé Louis et plus bas Phélipeaux.

— Madame de Torcy passant le bac à Brie, les paysans, qui crurent que c'était madame Law, à cause de ses livrées rouges, voulurent la jeter à l'eau. M. de Torcy leur dit : «Mes enfants, c'est ma femme, ce n'est pas madame Law.» Us dirent : «Je la connaissons bien la Law, la femme de Law, elle a une tache à la joue, et je la voulons voir de près. » Madame de Torcy s'est montrée à ces gens, qui l'ont laissée passer, quand ils ont vu qu'elle n'était point tachée; sans cela ils l'auraient noyée.

— Dans un conseil, tenu le mercredi, 29 juillet, au Palais- Royal, le Régent a eu une absence d'esprit. Il s'est mis à crier tout d'un coup : « Ah ! ah ! on investit le Palais, voilà qu'on tire. » M. Leblanc s'est levé, et a vu par la fenêtre qu'on secouait des tapisseries; il l'a dit au Régent, qui ne l'a point entendu, tant il était saisi de peur, et il a encore recommencé à crier : Abl abl voilà qu'an tire. C'est qu'on continuait à secouer. Enfin, on lui a donné de l'eau de la Reine de Hongrie et il est revenu dans son bon sens. Le soir, allant à Âsnières avec ses gardes, et passant par le Roulle, les habitants ont crié : « Ab Laoul Ah Laoul Voilà l'homme qui emporte notre papier et notre argent.» Et tant qu'ils l'ont pu voir, ils ont toujours crié : Ah Laoul Ah Laoul Les gardes n'ont pas osé dire un mot.

La peste est à Marseille, et y a été apportée par des vaisseaux dont on a fait une fausse déclaration, pour éviter la quarantaine. Elle n'aura point de suite^ par le bon ordre qu'y a apporté M. Moustier, consul. Les pestiférés ont été portés aux infirmeries. Après leur mort, leurs parents et ceux qui demeuraient dans leurs maisons y ont aussi été conduits et leurs maisons murées. Les équipages des trois bâtiments pestiférés ont été envoyés à une île déserte, à 2 lieues de Marseille (Hyères), avec les marchandises.

L'évêque de Marseille, grand constitutionnel, a fait une longue ordonnance, pour faire dire l'oraison des rois à la messe. Il y dit : «Pour apaiser la colère du Seigneur, ayez recours à la pénitence, et soumettez-vous aux sacrées décisions de l'Église, moyen sûr et infaillible pour, etc. » Il attribue partout ce fléau aux appelants : aussi n'a-t-il pas envoyé son ordonnance aux Pères de l'Oratoire, et il voudrait qu'ils fussent tous morts de la peste. C'est comme s'il disait : « Pour les Pères de l'Oratoire, la peste les crève. » Un chanoine de la cathédrale dit, de la part de l'évèque, à la supérieure des byzantines, qu'il était indigné contre elle. Elle répondit qu'elle n'avait rien fait ni sa communauté pour s'attirer sa colère. «C'est pourtant à vous, dit-il, que M. l'évèque attribue les fléaux qui affligent son diocèse. » A quoi la supérieure répondit d'un air tranquille : « Ainsi les païens autrefois accusaient les chrétiens de tous les maux qui arrivaient à l'empire, parce qu'ils n'adoraient pas leurs idoles. » Le chanoine ne sut que répondre.

— Samuel Bernard, âgé de soixante-dix ans, qui a deux fils.

1)8 LA RfiGBNCE

Tun maître des requêtes et l'autre conseiller au Parlement, se remarie et épouse mademoiselle de Saint-Chamans, fille du comte de Saint-Cbamans, officier des gardes du corps, que la reine d'Espagne (sœur du Régent) aimait, avec qui elle lia une amitié très secrète, sur la route de France en Espagne, où tout se passa très amoureusement^ comme avec la fiancée du roi de Garbe, et à qui elle fit beaucoup de présents. Ce mariage a fort étonné sa famille. Mademoiselle de Saint-Chamans, qu'il épouse, est propre sœur de la première femme de son second fils, qui a épousé en deuxièmes noces mademoiselle de Boulainvilliers , fille d'une très grande maison. Et le maître des requêtes a épousé mademoiselle de la Cosse (Frotier), qui est aussi d'une grande maison, et qui descend directement d'un grand écuyer de France du temps de Charles Vn. La mère de mademoiselle de Saint-Chamans est Chastelux, qui est une très ancienne maison de Bourgogne. Il est parlé dans le Journal de Henri IV de Mercure de Saint-Chamans, baron du Péché, qui remit Château-Thierry, dont il était gouverneur, à l'obéissance de Henri IV en l'année 1 5 94, et de François de Saint-Chanrans-Hautefort, qui fiit condamné à mort par arrêt de Bordeaux du 2 mai 1608, pour avoir fait donner les étrivières au lieutenant général de Tulle et à qui Henri IV ne voulut jamais donner sa grâce. M. de Roquelaure le demandant quand le Roi allait communier, le Roi lui dit : «Allez et me laissez en paix; je m'étonne comme vous m'osez faire cette requête lorsque je vais protester à Dieu de faire justice, et lui demander pardon de ne l'avoir pas faite. » La famille de Saint-Chamans est originaire du Limousin. Celle de Chastelux est de Bourgogne, dont il y a un maréchal de Chastelux qui fut fait chanoine

d'épée à Auxerre, pour avoir délivré la ville, et ses descendants ont le même privilège. La première femme de Samuel Bernard était Marie Clergeau, fille de la bonne faiseuse de mouches de la rue Saint-Denis, et lui fils d'un célèbre peintre en miniature. C'est le plus riche particulier de l'Europe . Il a rendu de grands services à l'État dans le règne de Louis XIV, et y a aussi beaucoup gagné. L'argent a fait faire tous ces mariages, et voilà ce que devient la noblesse.

— PROPHÉTIE EXPLiaUÉE :

QjaaQd on verra femme rasée, Corps en sac, cul en panier, On verra la France ruinée Par le papier.

Pour entendre cette prophétie, il faut savoir qu'à. présent toutes les femmes se font raser la tête, et ne gardent que quelques cheveux courts par derrière qu'elles font firiser, ce qu'elles appellent un tignon : voilà la femme rasée. — Le Corps en saCy c'est qu'elles vont partout, et même dans les églises, avec des robes longues, boutonnées et non troussées, qu'elles appellent tm sac. — Le cul en panier ^ c'est que, depuis deux ou trois ans, elles portent, sous leurs jupes, pour les rendre plus arrondies et moins plates, une sorte de vertugadin, qui s'élargit fort par le bas et qu'elles ont pris des femmes anglaises. Cela s'appelle un panier. Il y a eu des chansons faites^ sur les paniers.

— Un poëte, nommé Labat, a imaginé de nouveaux vers à cinq pieds qui n'ont point de césures au second, çonmie en ont tous les vers à cinq pieds, et il en a fait une pièce, adressée à M. de la Motte, qui, amoureux comme il est de

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toutes nouveautés, ne manquera pas d'approuver cette belle poésie irrégulière. H se plaint que.

On fit si bien qu'à force d'être pure, La poésie acquit dans son allure Un certain mouvement toujours égal, G>mme le traquenard d'un vieux cheval, A cette allure sans cesse uniforme, n ne se peut qu'à la longue on ne dorme...

Tout ce que nous disons, que nous sentons.

Emprunte divers rbyibmes et divers tons.

Ce M. Labat ne sait pas que Ronsard a voulu faire de pareils vers, qui n'ont pas réussi, et que, depuis, Tabbé Régnier, en badinant, s'est exercé avec le même succès sur cette sorte de poésie, qui est une vraie prose. Si ces messieurs ne veulent pas s'assujettir aux règles des poètes, ils n'ont qu'à être orateurs, mais bientôt ils nous feront de la prose rimée et des vers sans rimes. Laissez, messieurs, les choses comme elles sont, tout n'en ira que mieux, et voyez comme vos camarades novateurs, écrivains du Système, sont approuvés par toute la France, qui les voudrait voir pendre.

— On a fait des règlements plaisants pour le régiment Royal-Terrasse du Roi. Us sont en vers. En voici quelques-uns :

A l'égard de l'habUlement Uunîforme étant nécessaire, Voulons que dans le régiment Chacun s'habille à sa manière.

Le soldat chez soi par billets Logera, vivra sans reproche,

Et pour sa solde, s'il lui plait»

Il la cherchera dans sa poche.

Pour le pain de munition, Le soldat, sans tant de mystère, Le prendra de son propre fond Chez son boulanger ordinaire.

— La peste continue à Marseille, et ils ont aussi la famine, car ils n'ont ni vivres ni argent; les bourgeois n'ont pu aller à leurs bastides; ils ont négocié leurs piastres à I4fr. 10 sous; il ne leur reste que du papier. Le parlement d'Aix a défendu la communication, sous peine de la vie. Tous les voisins sont sur leurs gardes; c'est un vrai enfer que d'être ainsi sans secours et sans espérance. On dit que l'évèque y Élit merveille. L'origine de cette peste est bien malheureuse. La peste était à Seyde; une Française et plusieurs marchands se retirèrent dans le château avec des marchandises. Cette Française, qui faisait broder un habit à la turque dans la ville, attachée comme toutes les fenmies à sa parure, voulut avoir sa robe, et se la fit apporter dans un panier qu'elle tira avec une corde. Elle ne fut pas habillée que la peste la prit, et elle mourut au bout de trois heures. Tous les autres sortirent du château, dans un petit bâtiment avec leurs marchandises, et abordèrent à Marseille, où ils ont porté la peste qui afflige aujourd'hui cette ville. Voilà le second tome de la fatale tunique que le centaure Nessus donna à Déjanire et qui empoisonna Hercule.

— Madame Dacier, si célèbre par ses traductions et principalement de l'/Z^We et de 1' Oiyj5& d'Homère, est morte le 17 août. Elle s'appelait Anne Le Févre et était fille du fameux Tanneguy Le Fèvre, Tanneguy Le Fèvre était de

Caen. «Tanneguy Le Fèvre, qui, après avoir été trente ans ministre en Suisse et en Angleterre, avait embrassé la religion catholique, et qui était distingué par sa capacité dans les langues et dans les mathématiques, est mort à Saumur, ces jours passés^ dans de grands sentiments de piété, » dit Eusèbe Renaudot dans sa Galette du 24 décembre 17 17. C'était le frère de madame Dacier. Il y a quarante ans qu'elle avait épousé M. Dacier. Leur mariage a été secret pendant quelque temps; ils ont eu trois enfants; une religieuse à LoDgchamps, une autre fille qui est morte jeune^ à dix-neuf ou vingt ans, et dont madame Dacier a fait l'éloge dans la préface de son Homère, et im fils qui est mort à neuf ou dix ans. Personne n'a mieux connu le mérite des anciens; elle a soutenu leur parti fortement contre les La Motte, Terrasson et autres novateurs qui ont écrit pour les modernes. Son mari lui est de beaucoup inférieur en style, en goût et en grâces. C'était le sentiment de Despréaux, qui disait que Dacier n'était qu'un grammairien et que sa femme écrivait mieux que lui. Il y a une anecdote assez particulière dans sa vie. Elle avait épousé en premières noces un nommé Laisner, libraire de Saumur; elle était veuve de ce libraire lorsque M. Dacier l'épousa, et cependant elle a toujours passé pour une fille jusqu'à k déclaration de son mariage avec Dacier, et a toujours mis à la tète de ses livres le nom de mademoiselle Le Fèvre. J'ai su cette particularité d'un gentilhomme de Saumur, qui l'a vue avec son premier mari, et qui m'a conté l'histoire d'une galanterie avec un officier suisse, dont son mari était très jaloux. L'amant le maltraita, et le mari mourut quelque temps après. Elle était déjà veuve lorsqu'elle fit, en 1681, la traduction à'Anacréon, dont Despréaux parle dans sa pré-

face du sublime^ et où il l'appelle cette savante fille. M. Baillet dit qu'il eût été à souhaiter qu'elle eût eu autant d'égard à la pudeur qu'à la curiosité des personnes de son sexe, qui ne savent point d'autres langues que la leur, quand elle leur a traduit les monuments de la galanterie et du libertinage d'une fille (de Sapho) que l'antiquité considérait plus pour son esprit et sa délicatesse que pour sa sagesse et sa modestie. En 1686, M, Baillet dit : «Cette dame qui a changé de nom depuis peu. y> Elle était pourtant mariée en 1678, ou on le disait ainsi. Son mari et elle ont été loués dans un édit, et c'est un honneur bien singulier. L'édit qui porte la réunion de la charge de garde du cabinet des livres du Louvre, dont était revêtu M. Dacier, à celle de garde de la bibliothèque du Roi (du mois de janvier 1720, registre au Parlement le 2 mars suivant), dit du mari « qu'il s'est acquis une grande réputation par un grand nombre d'ouvrages dignes des éloges de toutes les nations». Et de la fenmie, « que le Roi a bien voulu lui marquer, par une grâce singulière, Y estime qu'il fait d'une personne qui a su joindre, à la vertu et à la modestie de son sexe, ce que les talents et l'érudition, héréditaires dans sa famille, ont de plus distingué.» Cette grâce est que, nonobstant la réunion, M. Dacier doit exercer la charge pendant sa vie, jouir de tous les droits et avoir son logement au Louvre, lui et sa femme; et dans le cas du décès de l'un ou de l'autre, le survivant en jouira; leur faisant de ce présent don par forme de récompense. Outre cela, M. l'abbé Bignon, garde de la bibliothèque du Roi, leur donne 30,000 livres pour le brevet de cette charge.

— A la place de Law, madame de Parabère est venue loger au Palais-Royal; elle est grosse à pleine ceinture, et est k, h

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vue de tout le public^ à l'Opéra et dans la propre maison de madame la duchesse d'Orléans, qui souffre tout cela sans rien dire. C'est une princesse d'un tempérament froid et tranquille, que rien ne trouble et qui ne fait que des filles. Le Régent a pensé périr en passant le bac d'Asnières. La corde s'est rompue; il a donné 30ofr. au baqueur, et veut que sa maîtresse change de maison.

— L'état de la ville de Marseille a touché la cour. On a envoyé 4,000 louis à M. Le Bret, intendant de Provence, pour les distribuer avec des petits billets et des remèdes. Les médecins ont fait ouvrir les corps morts ; on les a trouvés pleins de vers. On a mis ces vers dans de l'eau froide, dans de l'eau chaude, dans du vinaigre, dans du vin, dans de l'eau-de-vie; ils ne sont pas morts. On les a mis, pour dernière expérience, dans du citron et de l'huile, ils sont morts, et les médecins croient avoir trouvé un remède à cette maladie contagieuse qu'ils disent n'être pas la peste.

— Le Régent prend un appartement dans le Louvre, où il logera. Il dit que le Roi commence à être assez grand pour lui faire sa cour, et qu'il veut être son premier courtisan et en donner l'exemple; et qu'il sera bien aise de l'instruire, la veille des conseils, des affaires qui s'y doivent traiter. Il parait qu'il veut voir de près ce qui se dit et se fait au Louvre. Il craint toujours la déclaration d'âge et de majorité, qui pourrait être pratiquée à son insu, et il ne se croit pas en sûreté au Palais-Royal, qui est une maison ouverte de tous les côtés, et où il y a plusieurs maisons qui ont des entrées. Ses ennemis font courir un quatrain abominable. Ce sont des vers tirés des Philippiques :

Nocher de la rive infernale, Prépare-toi sans t'effrayer

A recevoir l'ombre infernale Qjie P... va t'envoyer.

D'ailleurs, tout Paris est rempli de satires, de libelles, et on commence à voir les PUlippiqueSy dont Tauteur est un nommé Lagrange, autrefois page de madame la princesse de Conti, qui a fait Asdrubal, mauvaise tragédie, et quelques opéras. Il est exilé, par lettre de cachet, pour une affaire qui lui est arrivée chez le duc de la Force, dont il était commis pour les finances. C'est contre lui que Rousseau a fait la chanson : Petit noble à chaumièrCy poudré d^amidoUy et qui finit par ces vers :

Si Tesprit de Dnière Te vient agiter, Ta sœur poulinière T'offre une matière.

Tu peux la chanter.

n avait une sœur qui avait des amants et qui avait eu des enfants de M. de Pointis, chef d'escadre. Enfin la poésie et la colère de la lettre de cachet l'ont conduit à faire ces Philippiques, que l'on dit être très emportées, et qu'on a montrées au Régent, qui n'en doit pas demeurer là. On dit déjà Lagrange arrêté* L'esprit de Liniire le conduira peut-être à la Grève, comme dit Despréaux.

— Ce jour, 22 août, entre onze heures et minuit, M. Vergier, commissaire général de marine, âgé de soixante et onze ou soixante-douze ans, autrefois connu sous le nom de l'abbé Vergier, a été assassiné à l'entrée de la rue du Bout-du-Monde. On lui a dit : «Est-ce vous, monsieur Vergier ?» Il a dit : « Oui »; aussitôt on lui a tiré un coup de pistolet, qui lui a cassé l'épaule, et on lui a dit : « Voilà

pour toi, Simon.» H a crié au meurtre, et, dans le moment, trois ou quatre assassins l'ont percé de coups d'épée et de poignard et l'ont laissé mort sur la place. On ne l'a point volé; il avait sur lui de l'argent et des billets de banque et une montre. Il a été porté à la Morgue et mourut le lendemain. Personne ne pénètre la cause de cet assassinat. C'était un très galant homme, de beaucoup d'esprit, d'aimable conversation, et qui s'est distingué par une infinité de chansons, parodiées sur les airs de Lully, et par beaucoup de petits contes et lettres en vers et en prose, à la manière de La Fontaine, dont il avait attrapé le caractère. Dans les Œuvres posthumes de ce poète, qui était son ami, on trouve une lettre de lui à La Fontaine et une de La Fontaine à lui. Il était encore alors abbé, et il y est nommé le beau berger Fergier.. C'est lui qui a dit de La Fontaine :

Il se promène, il va sans dessein, sans sujet, Il se lève au matin sans savoir pourquoi faire Et se couche le soir sans savoir d'ordinaire Ce que dans le jour il a fait.

Tous les gens de bon goût courent après ses chansons, dont quelques-unes sont imprimées dans les recueils de Ballard. On a ses contes et ses lettres en manuscrit. Il est le premier et l'unique dans ce genre, pour le sens, la finesse et la propriété heureuse des termes. Il était né sans biens ; mais étant devenu commissaire particulier, puis commissaire général, il a gagné beaucoup et vivait fort à son aise. Sa mort est bien malheureuse. Si sa muse avait été satirique, on pourrait le soupçonner d'avoir chanté nos maîtres ; mais c'était une muse douce et prudente. Il a dit dans une chanson :

Parle ici sans crainte Bois-y sans contrainte.

Voici le cri de la fidélité :

Sur les dieux et sur les rois silence ;

Tout le reste est mis dans notre balance.

Après tout, la poésie est un misérable talent, qui nuit presque toujours à celui qui le possède, et le berger Vergier pourrait bien avoir eu part aux Adieux du Parlement ^ qui sont de bonne main. Cette mort s'éclaircira peut-être.

— Le comte de Revel (Broglio) est mort d'une indigestion. C'est lui qui pria le Régent, un jour, de le laisser entrer à son souper. Le Régent lui dit non seulement d'y entrer, mais de venir souper avec lui : « Non, dit-il, il est nécessaire que je sois debout^ car je serai bien aise de voir Lam^ bert assis. » Il voulait se moquer du marquis de Lambert, homme de peu de mérite, que le Régent faisait manger avec lui. Law parlait devant lui et beaucoup d'autres gens de son système; il dit qu'il le trouvait excellent; sur quoi Law, qui le croyait de bonne foi, le cita pour exemple à toute l'assemblée; mais le comte reprit : «Je le trouve si bon que je l'ai toujours pratiqué, car, toute ma vie*, j'ai fait des billets à tout le monde sans savoir comment je les payerais. » Le bon de la chose est qu'il disait vrai et qu'il doit de tous les côtés.

Il y a de la brouillerie avec Law. Il est sorti du Palais- Royal. Il veut que l'on donne quelque argent aux honnêtes gens sur les billets de loofr. Le Régent a dit : «J'ai pris ton système pour avoir l'argent et non pas le rendre. » M. le duc le veut faire revenir et court après.

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