‹ [Chroniques du XVIIIe siècle] (volume 2)Chapitre 34 sur 61 · NOVEMBRE I72O · texte numérisé non relu

NOVEMBRE I72O

— Le 3 1 octobre, je suis parti pour Gros-Bois qui appartient à M. Bernard, maître des requêtes, où je suis demeuré jusqu'au lendemain de saint Martin.

Avant de partir, j'ai porté mes actions à la Banque. D'abord, on les donne à un commis qui les compte et les met dans un grand carton avec les autres, puis il vous donne une reconnaissance imprimée qui porte promesse d'en faire tenir compte parles teneurs du livre des comptes des actions et de les passer à votre crédit. On porte cette reconnaissance au sieur de la Nauze qui vous fait signer en haut et il la signe. De là, vous l'allez porter à un autre bureau, où vous dites votre nom de baptême, et on vous renvoie à un dernier bureau, où est le teneur de livres, qui prend et garde votre reconnaissance, qui vous inscrit sur le livre par votre nom de baptême et qui vous fait signer sur ce hvre à l'endroit qui vous regarde. Vous ne remportez qu'une petite note non signée, où est voire nom, le nombre de vos actions et le feuillet de ce livrej. qui est à partie double par

crédit et débit, et non pas un simple livre de dépôt. On a fort murmuré sur cette opération dont l'arrêt ne parle point; mais enfin tous les actionnaires ont passé par là; tout le monde s'y étouffe, et on ne sait pas ce qui en doit arriver.

— La misère commence à se montrer dans Paris. H n'y a pas un sol. On ne rend pas chez les notaires les contrats de la ville, afin d'avoir occasion de ne les point payer. Les billets et les actions ne produisent rien. Les procès se prolongent, s'embrouillent et ne se jugent pas. On parle de faire d'autres billets royaux et d'acquitter le papier par un papier nouveau. C'est un abîme impénétrable et au fond duquel la France gémit inutilement.

Au milieu de cette misère, on a ouvert le bal de l'Opéra, qui se fait publiquement depuis trois ans, et où l'on donne six francs par personne. Il y a une machine singulière qui élève, du fond du parterre, un plancher égal au théâtre, et qui fait toute la salle du même niveau. C'est un frère Augustin qui est auteur de cette machine très simple. Ce plancher est soutenu par des barres de fer, qui se repUent lorsqu'on veut l'abaisser. La salle est toute peinte et ornée de lustres et bougies, et le bal dure jusqu'à sept heures du matin. H y a été beaucoup de monde la nuit de la saint Martin, et on a vendu ses billets à perte presque du tout pour aller danser, pendant qu'on meurt de faim chez soi. Voilà les Français et les Parisiens.

— On dit deux gros mots du Régent, qui n'en est pas chiche. Le Chancelier le pressant de reprendre les sceaux, il lui a dit : « Va te faire f..... avec tes sceaux. » C'est une manière assez nouvelle de laisser les sceaux à un Chancelier; et au Nonce, qui le pressait, de la part du Pape, sur l'affaire deî la Constitution, il a dit : « Oh ! que votre Pape y

vienne lui-mêmey pour voir s'il pourra mettre à la raison tous ces

b là («n parlant du Parlement et des évêques). Pour

moi, je ne puis pas faire mieux, »

L'amour, qui est un petit brouillon, prend aussi plaisir à mêler les cartes. Le Régent est en querelle avec madame de Parabère, sa maîtresse. Madame de Sabran veut reprendre sa place^j ou faire prendre cette place à une autre personne de ses parentes, que l'on appelle la duchesse de Fallari; et c'est au milieu de la translation du Parlement, de la retraite prochaine du Chancelier, de la destitution du Cardinal et de la ruine publique que se joue cette nouvelle comédie, qui rend cette pièce tragi-comique.

Le Régent était à table avec madame de Parabère, l'archevêque de Cambrai et Law. Il s'enivra. Sur la fin du repas, on lui apporta un papier à signer; il voulut prendre la plume et ne put signer, tant il était ivre. Il la donna à

madame de Parabère à qui il dit : « Signe, put » Elle

lui dit que ce n'était pas à elle à signer cela; il la donna à

l'archevêque de Cambrai à qui il dit: « Signe, maq »;

il le refusa aussi; ensuite il la donna à Law et lui dit : « Signe donc, voleur » ; il ne signa pas, non plus que les autres, et ensuite le Régent fit cette belle réflexion :

« Voilà un royaume bien gouverné, par une put , Un

maq.,.., un voleur et un ivrogne, » et signa.

— Le 20, j'ai été à la comédie, qui se jouait sur le théâtre du Palais-Royal, où Baron représentait le Comte d'Essex^ tragédie du jeune Corneille. Il a joué ce rôle dans une perfection qui est le chef-d'œuvre de la déclamation, et j'ai admiré comment un homme de soixante-huit ans peut avoir conservé ces sons variés et naturels qu'il a dans la voix, et ce geste, toujours propre à son action, qu'il contient dans

des bornes que lui seul peut coimaitre. Il fait là le personnage d'un homme condamné à mort; il parait sans chapeau, sans ëpée, sans canne, mais sans aucun embarras que celui qui convient à son état, et on peut dire que lui seul peut bien jouer cette pièce. Il y avait un monde prodigieux, malgré le malheur du temps : les femmes pleines de pierreries, les honmies avec des habits magnifiques et superbes. Le Régent y parut avec sa maîtresse, d'un côté; M. le duc, de l'autre, avec la sienne; et qui ne voit que cette salle de théâtre croit le royaume bien riche, mais, au sortir de là, la pauvreté est bien effective. Un officier de dragons y prit querelle avec un nommé Morant, lieutenant des Cent- Suisses ; ils descendirent à la porte du Palais-Royal, se battirent, et Morant fut tué. C'est lui qui avait insulté l'autre, en s'appuyant sur son épaule, et disant qu'il ne s'en retirerait pas, parce que cela lui était conmiode.

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