DÉCEMBRE I72O
— Il y a eu bal public au Palais-Royal, la nuit du dimanche au lundi 2 décembre. Le Régent y a paru, tenant sous le bras une nouvelle maîtresse, qui se nomme la duchesse de Failari. Son mari est Gorge d'Entragues, fils de Gorge, fameux partisan, qu'on a vu porter la livrée, et qui avait épousé en secondes noces une Vallançay. Ce fils, après la mort d'une première femme, qui était mademoiselle de Nangis, et qui mourut misérablement dans sa première couche, non sans soupçon de violence, il y a six ou sept ans, passa en Italie, vit le pape, à qui il parla de la maison de Vallançay, dont était sa mère, et s'étant trouvé que le cardinal de Vallançay avait été autrefois bienfaiteur des an-
cêtres de Sa Sainteté, le pape, en reconnaissance, lui donna le titre de duc de Fallari, qui ne lui a pas plus coûté qu'une indulgence.
Le nouveau duc, revenu en France, où il avait été interdit plusieurs fois pour sa dissipation et mauvaise conduite, trouve une jeune personne en Dauphiné, chez sa mère mal à son aise, mais passant pour fille de condition. H lui propose un mariage ; elle l'épouse. Quelques jours après ses noces, il est arrêté pour dettes et friponneries, on lui veut faire son procès. H s'échappe, passe en Espagne, où il est encore. La duchesse, désespérée, trouve une personne qui en prend pitié (madame de Vauvray), qui l'amène à Paris, la met dans un couvent où elle en prend soin, et au bout de quelque temps, la jeune duchesse d'Olonne la reconnaît pour sa parente et la met dans le monde.
Elle joue à trois ou quatre amants à la fois, ne manque pas de beauté, ni de certain esprit propre à séduire. L'intrigue de la cour s'en mêle, on veut faire tomber la Parabère, qui fait semblant de ne pas s'en soucier, et voilà la duchesse de Fallari déclarée maîtresse du Régent. Elle se dit d'Harancourt, de la grande maison de Lorraine, mais elle en est bien loin, son nom est de Raucourt. Son père, homme bien fait, venant de rien, passa à la cour de Savoie, où il fut valet de chambre de Madame Royale, et très avant dans ses bonnes grâces, à ce que dit la chronique. H revint en Dauphiné, où il épousa mademoiselle de la Blache, fille de condition assez belle, qui fut très galante, qui est encore au monde et qui a donné à sa fille l'éducation qu'on lui voit. Le président de Tencin, de Grenoble, galant de la mère, trouvant la fille à ce bal, voulut lui serrer la main. Le Régent lui dit : «Masque, c'est trop de la fille et de la
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mère, » et le président se retira, sans se le faire dire deax fois. Mais on entendit, quelque temps après, chanter dans le bal un vaudeville plaisant sur le nom de Fallari. C'est une très ancienne chanson que Ton chante en canon :
Fallarira dondëne, fallarira dondé.
Trois petits couteaux dans une gaine :
L'un est rouge et Tautre est blanc.
L'autre est emmanché d'argent, £illarira, etc.
Les trois petits couteaux: sont les trois amants de la duchesse, qui sont le marquis de Tessé, Levy et Préaux. (Préaux est conseiller de la cour et fils de M. de Vauvray.) Et ainsi le Régent a appris qu'il avait des précurseurs.
— La fortune de la duchesse de Fallari a passé comme une ombre. L'étoile de madame de Parabère a été plus forte que la sienne. On a tant couru, intrigué et tourmenté le Régent, qu'il est revenu à sa première maîtresse, et dès ce soir même, 5 décembre, il a spupé avec elle et ses favoris, et a fait dire à l'autre, qui venait pour souper avec lui, et à madame de Sabran, qui l'accompagnait, qu'il était malade et s'était couché. Il ne l'a point congédiée autrement. Tant tenu, tant payé. Les amis de la duchesse disent que cette aventure n'a pas le moins du monde intéressé son honneur; mais on sait bien que penser d'une femme galante, qui a mangé plusieurs fois avec le Régent en secret, et qui a été publiquement au spectacle et au bal avec lui.
— Un gentilhomme de Bretagne, nommé Marsilly, de la maison de Roucy, oflScier des chevau-légers de la garde, revenant des États avec la maréchale d'Estrées, est devenu amoureux d'elle jusqu'au point qu'un jour il fit, par jalousie, du bruit dans la maison où était le maréchal, à qui on
NOUVELLES A LA MAIN t6i
dit qu'il était ivre. La chose s'était passée assez doucement, mais on a appris depuis que ce gentilhomme a été trouvé mort dans un puits de la ville d'Avranches^ étant revenu de Bretagne par la Normandie. On ne sait s'il s'y est jeté ou si on l'y a fait jeter; quoi qu'il en soit, c'est un amant de moins à la maréchale, qui en sera bientôt consolée et qui en a bien d'autres. Le jeune et beau Chavelin, avocat général, mort en août 1715^, et qui s'était fait grand-trésorier de l'ordre pour avoir le cordon bleu et lui plaire davantage, n'ayant pu accorder le travail pénible de sa charge et de ses amours, y a bientôt succombé.
— D court un bruit que la comtesse de Saint-Maure (qui est mariée depuis peu et fille de M. de la Vieuville, maître des requêtes, intendant en Béarn) est aimée par le duc de Chartres. Le duc d'Olonne, faisant la guerre à ce prince de cet amour, lui a dit : « Pourquoi avez-vous pris cette bête à quatre pieds ? » Le mot de l'énigme est qu'elle a ses deux pieds ordinaires, un pied de nez et un pied de ce qu'on ne nomme pas. Saint-Évremont, dans des vers à madame de Mazarin, dit que, dans l'autre monde, il parlera aux ombres de sa beauté et leur dira tout ce qu'il en a vu, puis il ajoute :
Mais si, voulant m*embarrasser,
Elles me font une demande,
Si Marion (Delorme) veut s'informer
De cet endroit caché qui se dérobe au monde
Et que je n'ose ici nommer,
Qiie voulez-vous que je répohde ?
Ceux qui parlent de la comtesse de Saint-Maure en savent plus que Saint-Évremont n'en savait de madame de Mazarin.
— La duchesse de Fallari, que l'on croyait noyée, est rêve-
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nue sur Teau. Elle a soupe aujourd'hui, 6 de ce mois, avec le Régent et entretient encore des espérances. C'est le petit jeu ; je l'ai vu vif y je l'ai vu mort :je l'ai vu vif après sa mort. Chirac, premier médecin du Régent, lui a dit que, s'étant trouvé dans une assemblée de chirurgiens, il avait appris que cette dame était gâtée, et qu'ils avaient manqué deux fois M. de Lévy, son amant, parce que sa v est incurable. Le Régent a répondu : « Je ne m'an soucie guère : si elle me donne des pois, je lui donnerai des fèves. » — On a su aussi que le jour qu'elle fut présentée par madame de Sabran, après quelque discours, madame de Sabran se retira pour aller tenir, disait-elle, compagnie à son prince (qui est le prince d'Isenghien). Elle écouta à la porte, et entendit de ses oreilles mille choses offensantes que disaient contre elle le Régent et la duchesse. Elle rentra et voulut faire des reproches à l'un et à l'autre. A quoi le Régent dit : «Tout ce que j'ai dit de toi est vrai, et il y en a encore cent fois davantage, que je dirai si tu veux retourner écouter à la porte. »
— On a vu des lettres de Marseille, du 2^ novembre, qui disent que la peste y est déclarée plus que jamais, que 40 personnes saines ont été attaquées, en un même jour, de cette maladie, avec tous les signes de peste les plus caractérisés, et tels que l'on n'en avait point vu de pareils ; qu'elles sont mortes en deux jours; que l'on attribue ce nouveau malheur aux jours chauds que l'on a eus depuis peu, qu'on n'a d'espérance qu'à la gelée, mais qu'on craint qu'au printemps cela ne reverdisse; c'est le terme de la lettre. Brunes, fameux négociant de Marseille, écrit qu'on ne soit point étonné de ne plus recevoir de ses lettres, parce qu'il est à sa dernière feuille de papier.
— Les mouvements sont plus grands que jamais pour faire tomber Law. On ne doute pas que pour cette fois il ne succombe. La partie est très bien faite. Il a contre lui madame de Parabère, qui ne veut s'accommoder avec le Régent qu'à condition qu'il sera chassé. Le Régent en est comme un fou, et court après elle comme un enfant. D'un autre côté, le Parlement, qui est tout prêt à revenir, et dont on a besoin, demande son expulsion. M. le Duc, qui le protégeait, est obligé de céder, peut-être malgré lui. Law s'est fait une affaire avec M. de Vendôme, qui lui avait reproché le prêt des actions. Il lui a répondu que le Régent l'avait voulu. Sur quoi, M. de Vendôme en ayant parlé au Régent, il lui a dit que c'était une invention de Lav^, et que, pour lui, il n'y avait aucune part. Sur cette réponse, M. de Vendôme a dit à Law qu'il était un malheureux, qu'il l'avait trompé; il lui a voulu passer son épée au travers du corps, et l'est venu dire au Régent, qui lui a dit qu'il aurait bien fait. Le voilà mal avec les princes, avec les femmes et avec tout le peuple. On ne le croit pourtant pas si mal avec le Régent lui-même, qui en a tiré tout l'argent, qu'il garde et qu'il ne veut point lâcher. On recommence à parler de la souveraineté de Flandre, qu'il veut acheter de l'Empereur, pour se faire une retraite honorable.
— Le bruit se répand ce soir que Law est renvoyé, qu'il y a un contrôleur général nommé et des intendants des finances, et que toute l'administration va changer. Dieu veuille que cela soit pour notre bien.
— Le duc de Richelieu a été reçu à l'Académie française à la place de M. Dangeau, et M. l'abbé Roquette à la place de l'abbé Renaudot. Le Duc a fait un très beau discours, où il a fort loué le maréchal de Villars, qui est de l'Aca-
demie, et, en parlant du Roi, il a bien parlé du maréchal de Villeroy, son gouverneur. L'abbé Gédouyn, directeur, lui a répondu, et en louant l'abbé Renaudot, homme d'un esprit solide, il s'est jeté sur ces gens subtils dont les pensées échappent à l'esprit et sur ces poètes dont les vers sont beaux quand ils sont récités, et sur le papier ne se soutiennent plus ; voulant par là désigner M. de Fontenelle et M. de la Motte. Lequel M. de la Motte a lu une ode sur la mort de madame Dacier, où il parle encore contre Homère. C'est sa marotte.
— On a joué pour la première fois l'opéra de Thisà, qui a été remis au théâtre, et où il s'est trouvé beaucoup de monde. Paris a été étonné d'y voir Law, avec sa femme et ses enfants, et l'impudence anglaise a joué son jeu. Il a un fils et une fille, assez bien faits tous deux, et impudents comme leur père. Sa disgrâce est une chose fort équivoque. Le duc de la Force, qui a toute honte bue, était avec eux.
— Law a pris son parti de sortir de Paris le 1 3 sur les trois heures et n'a pas voulu attendre qu'on l'en ait mis dehors. U s'est retiré à Guermande, à cinq ou six lieux de Paris, avec
son fils et le mylord Mar. Sa femme et sa fille doivent partir demain. C'est comme si la peste avait cessé dans Paris, mais les restes en dureront encore longtemps. On dit qu'il ne doit rester que trois jours à Guermande, et que de là il doit aller à Effiat avec escorte.
J'ai appris que ce matin il a eu une dernière audience du Régent, à qui il avait écrit la veille une lettre de six pages. M. de la Houssaye s'y est trouvé, et a répondu vivement à toutes ses méchantes raisons. Le fief Écossais est sorti imprudemment, et a dit qu'on n'avait point voulu suivre son Système, et qu'il avait donné de bons avis dont
on ne s'étaît pas servi, et que Ton s'en trouverait mal, et M. le Régent tout le premier. Il a dit cela quand il a été dehors.
— On a su qu'il y a eu un passeport expédié pour permettre à Law de sortir hors du royaume. Cela fait tenir bien des discours. On dit qu'il va suivre l'argent qu'il a emporté. H doit la plupart des terres qu'il a achetées. Il est venu à Paris aujourd'hui, où il a passé trois heures avec les principaux commis de la Banque, puis il est parti avec des gens de la livrée de M. le Duc. Dieu le conduise et ne le ramène pas! Sa femme et sa fille sont restées à Paris.
— La duchesse de Fallari continue toujours d'aller au Palais-Royal. Elle soutient son poste par son esprit. Le Régent lui dit qu'elle n'est pas belle et qu'il ne l'aime pas, et elle répond qu'elle est bien sûre qu'il l'aimera un jour; sur quoi elle reste et elle l'amuse.
— Law, avant de partir, a adressé un Mémoire à l'abbesse de Chelles, fille du Régent, qui est à Paris, au Val-de- Grâce. Il le finit par dire que si on n'exécute pas son Système jusqu'à la fin, la France est ruinée; mais elle se trouve ruinée dès à présent et il n'y a donc plus rien à faire. Le malheureux qu'il est eût bien mieux fait de demeurer joueur, et d'aller piller les banques de jeu des Génois et des Vénitiens, comme il faisait autrefois, que de s'attacher à détruire un si beau royaume. H n'y à pas dix ans qu'on l'a vu tenir un jeu à V Hôtel de Transylvanie, où, par la connaissance de ses calculs, il gagnait beaucoup. U s'est insinué peu à peu chez le Régent, qui aime les choses singulières; il en a fait son ministre et son confident, et il a été le fléau de la France. En Angleterre, il a eu une affaire
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pour laquelle il aurait été pendu, s'il ne s'était échappé de sa prison. Sa femme n'était point sa femme; elle avait un mari qui n'est mort que depuis un an et demi, et les deux enfants qu'il a d'elle sont venus pendant cette parenthèse qu'elle a faite à son mariage. L'origine de cet homme, qui faisait le seigneur, est très basse. Il est fils d'un orfèvre d'une ville d'Ecosse, moqué de généalogistes qui l'ont monté bien haut.
— Le bruit s'est répandu depuis que le prince de Horne, gouverneur du Haynaut, frère du comte de Horne, supplicié et roué à Paris depuis peu, avait fait assassiner Law, à son passage sur ses terres; mais cela ne s'est pas trouvé vrai, et l'on a su, au contraire, qu'il courait la poste à plusieurs chevaux du côté de Bruxelles, et qu'il avait passé à Valenciennes, où le lieutenant du Roi et l'intendant, qui est fils de M. d'Argenson, l'ont arrêté pendant quinze heures, sous prétexte de visiter ses passeports et de lui faire honnêteté. Il avait deux passeports, l'un du Roi, l'autre du Régent. Ces MM. de Flandre espéraient qu'il y aurait quelque contre-ordre, qui n'est point venu, ce qui a fait qu'il est parti le lendemain, à porte ouvrante, et continue sa route vers Bruxelles.
— La femme de Law et sa fille sont à Paris dans leur maison. Elles vendent leurs meubles inutiles. Les ouvriers, comme les selliers et autres, ont repris leurs carrosses en nature. C'est une petite consolation pour Paris, que de voir tout ce remue-ménage, pendant que cette disgrâce devrait produire des punitions exemplaires.
— Le 30, on a joué le ballet du Roi, avec la comédie Folies de CardeniOy dans la salle des machines au Louvre. La pièce a paru longue et ennuyeuse, les paroles mauvaises,
la musique médiocre. Toute la cour y était, et la salle brillait plus de pierreries que de bougies. Les lustres ont paru trop petits pour la salle, qui est grande, magnifique, et où on a entendu peu les acteurs. Le Roi y a dansé deux fois très bien, et plusieurs seigneurs avec. lui. Baron faisait le rôle de Cardenio.