‹ [Chroniques du XVIIIe siècle] (volume 2)Chapitre 42 sur 61 · DÉCEMBRE I72I · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE I72I

— Grande tracasserie dans les femmes du Palais-Royal, Madame de Brossay dit en soupant avec le Régent, et étant

en joie : « M. le Duc a donné la v à Madame de Prie,

Madame de Prie Ta donnée à M. de Livry; M. de Livry Ta donnée à sa femme; sa femme l'a donnée à la Peyronie et la Peyronie les guérira tous. » M. de Fargis, qui était du souper, et qui n'aime point Madame du Brossay, à cause qu'elle a brouillé Madame du DeflFant avec Madame d'Averne, a publié ce discours, dont tout le monde a été fâché, et il est disgracié du Régent. H a fait une liste de cinquantet deux personnes qui ont eu Madame du Brossay. Le Régenl'a lue, il n'en a fait que rire, et voyant venir Noce, il lui dit : « Voilà notre philosophe qui va faire quelque critique. » — <c Cela peut être, dit-il, voyons. » — H lit : « Il en faut mettre un cinquante -troisième qui est moi. » Quelques jours auparavant, à l'Opéra, le Régent s'arrêta à une loge où étaient Madame de Flavacourt, Madame de Sabran et Madame du Brossay, et elles lui dirent : « Monseigneur^ arrêtez un peu quelque temps à votre vieux sérail. »

— M. le duc de Chartres est tombé malade d'une grosse fièvre : saigné plusieurs fois du bras, du pied, émétique, abcès vidé par le nez parce qu'il ne s'était jamais mouché;

mais la fièvre ne le quitte point; on dit qu'il s'est épuisé auprès de la petite Qjiinault, comédienne, qui est sa maîtresse, et grosse de lui de quatre ou cinq mois. Le Régent, son père, lui a dit : « Nous ne sommes pas de fer, il faut se ménager. » Cette Q.uinault est très jolie et bien faîte. Elle a été auparavant au marquis de Nesle, et a commencé par Samuel Bernard, qui Ta eue le premier pour 50,000 livres, et Ta eue longtemps. Il viendra d'elle quelque prince ou au moins quelque seigneur, comme le Régent a eu l'abbé de Saint-Albin de la Florence, fille de l'Opéra, et une autre fille qu'il a eue de la Desmares, comédienne, qu'il a mariée à M. de Ségur, qui ne sont point reconnus. Le chevalier d'Orléans, qui est reconnu, est d'une meilleure mère, car il est de mademoiselle de Séry, comtesse d'Argenton, et il y en a plusieurs de madame de Parabère, qui ne sont point encore nommés. H met en pratique ce que le poète Laîné lui dit un jour après la bataille d'Hbchstoedt :

Tout un peuple alarmé n*a plus qu'une espérance, Prince, à mille plaisirs livre tes jeunes ans ; Reçois plus que jamais la Séry, la Florence : Dans Pétat où l'Anglais vient de mettre la France, On ne peut trop avoir de bâtards d'Orléans.

— Les Français jouent Romulus, qui a été très bien reçu. Cette pièce est de M. de la Motte, qui s'est avisé sur le tard d'être poète tragique. Depuis trente ans, il tâte son génie, et s'est amusé à faire des opéras, des odes, des fables, des critiques d'Homère, qui n'ont eu du succès que parmi les estimateurs du mérite médiocre. Enfin, il s'est fait poète de cothurne, et ses amis l'ont encore beaucoup élevé. J'ai

voulu voir cette pièce, les vers m'ont paru assez faciles, mais point du style dramatique. Il y a des situations très intéressantes; tout cela roule sur l'amour de Romulus pour une Sabine, fille de Tatius, et on ne s'attend point à tant d'amour dans le fondateur du peuple romain. Despréaux, dans son Dialogiu des romans, a bien firondé tous ces héros amoureux. La conduite n'est point bonne : il y a un siège, une bataille, une conjuration et une autre bataille dans les vingt-quatre heures. Baron y déclame dans la sublime perfection, et j'ai admiré cet acteur de soixante-huit ans, qui rend tous les autres acteurs très imparfaits. La pièce paraît finie au quatrième acte, mais la déclaration fait valoir le cinquième, et on en passerait tocore un sixième pour l'entendre.

— Les Marionnettes ont critiqué cette pièce et ont joué Pierrot Romulus. La critique est plaisante, et est de Lesage et Fuselier, qui travaillèrent autrefois pour les danseurs de corde, quand ils parlaient, ce qui a donné lieu à cette chanson :

Lesage et Fuselier, évitant du haut style

La beauté, Pour le Polichinelle ont abandonné Gille

La rareté !

Il ne leur reste plus qu'à montrer par la ville

La curiosité.

Les comédiens ont voulu se plaindre de cette critique et faire taire Polichinelle. Baron fit un beau discours à M. de la Vrillière sur cela. Le compère ou voisin de Polichinelle, qui y était appelé, dit qu'il n'avait point l'éloquence nécessaire pour répondre à ce discours, qu'il ne dirait que deux mots : que, depuis plus de cinq cents ans, Polichinelle était

en possession de péter et de parler, et qu'il demandait d'y être conservé. Cela lui fut accordé sur-le-champ, et les comédiens s'en retournèrent avec leur courte honte. Ridiculum acriy etc.

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