AVRIL
— Noce, favori du Régent, lui a parlé très haut sur le cardinal Dubois et lui a dit qu'il pouvait bien faire d'un cuistre un cardinal, mais non pas du cardinal Dubois un honnête homme. H lui a fait aussi entendre que ce cardinal le trahissait, et qu'il avait des intelligences en Espagne, pour faire déclarer le second infant héritier de la couronne de France en cas de mort du Roi. Pure folie. Une autre fois, trouvant le cardinal qui travaillait avec le Régent, Noce a dit : « Faitil là quelque maquerellage ? » sur quoi le Régent, sans se fâcher, lui a dit : « Tu n'en parles que par envie, parce que je ne me sers plus de toi. »
Le cardinal a mis de son parti Madame et madame la duchesse d'Orléans, qui n'aiment point le Noce; il a fait entendre au Régent qu'il était de conséquence, pour la nation et pour le bien de l'État, que le ministre des ajffaires étrangères ne fut pas traité ainsi, que tous les ambassadeurs ne voudraient plus travailler avec lui et le reconnaître. Cela a paru sérieux, et le Régent a résolu d'exiler Noce, qui, l'ayant appris, est venu trouver le Régent et lui a dit qu'il venait pour l'empêcher de faire une mauvaise action en exilant un homme qui lui était attaché depuis si longtemps. « Peux-tu croire cela, lui dit le Régent, toi qui me connais si bien? — C'est parce que je vous connais, a-t-il répondu, que je n'en doute point* » Aussi, le même jour (12 avril),
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il a reçu ordre d'aller en Normandie dans ses terres, et on a aussi exilé madame du Tort, ça sœur, qui est un bel esprit du temps, fort amie de Fontenelle, grande approbatrice du nouveau langage et des sentiments métaphysiques dans le discours ; et il n'y a pas grand mal que ce bel esprit soit hors Paris, car cela ne fait que gâter le goût. Pour Noce, il disait trop hardiment la vérité (l'exil est changé et est à Tours), et le Régent en a bien souffert.
— Le poète Arouët, à présent Voltaire, a été arrêté dans sa chaise au pont de Sèvres par un officier, qui l'a bien bâtonné et l'a marqué au visage. Quelques jours auparavant, Arouët, trouvant cet officier à Versailles, avait dit assez haut pour qu'il l'entendît que c'était un malhonnête homme et un espion. L'officier lui dit qu'il s'en repentirait et lui a tenu parole en le payant à coups de bâton. On dit qu' Arouët, qui est hardi, aurait dit à M. le Blanc, ministre de la guerre, chez qui il avait vu cet officier à table : « Je savais bien qu'on payait les espions, mais je ne savais pas encore que leur récompense était de manger à la table du ministre. » (n est vrai qu'il y a bien des espions partout : il m'est arrivé à moi, étant aux Tuileries sur un banc, que M. le comte de Matton, de la maison de la Rochefoucault, qui est un jeune seigneur fort aimable, m'avertit en passant de ne point parler, parce qu'il y avait à côté de moi un homme connu pour espion, ce dont je le remerciai fort. Tous les gens du banc se levèrent et laissèrent l'espion tout seul). Arouët dit que cet officier est celui qui Fa dénoncé il y a deux ou trois ans et qui l'a fait mettre à la Bastille. J'ai su que cet officier ayant dit son dessein à M. le Blanc, lequel dessein allait même jusqu'à assommer le poète, M. le Blanc lui dit : « Fais donc en sorte qu'on n'en voie rien. »