DÉCEMBRE I
— Le 4, le cardinal Dubois a été reçu à TAcadémie française, à la place de M. Dacier. Il a été traité de Monseigneur, contre l'usage d'égaliser tous les rgjigs entre les savants. Mais on a remarqué que monseigneur le cardinal de Rohan, ni monseigneur le cardinal de Polignac, académiciens, n'étaient cardinaux quand ils ont été reçus. Le premier minisire a bien prononcé son discours. Fontenelle lui a répondu comme directeur, et a commencé par dire « que le cardinal de Richelieu, fondateur de l'Académie française, serait bien étonné d'y voir tant de dignités, cardinaux ou évêques, ducs et pairs, premiers présidents, etc., et jusqu'à des premiers ministres. »
— Madame, mère du Régent, est très malade, et l'a toujours été depuis le sacre. On n'en espère plus rien. Les médecins empiriques viennent de tous côtés qui lui promettent beaucoup. Mais elle leur dit à tous que ce sont des charlatans et qu'elle en mourra. Elle a bien du courage et de la force d'esprit. Elle a vu sa famille de Lorraine à Reims et ne s'est pas embarrassée du voyage, disant qu'on mourait fort bien partout.
Le Régent l'a toujours aimée et respectée. Elle a dit à son fils : « Pourquoi pleurez- vous ? ne faut-il pas mourir ?» A une dame de sa Cour, qui lui voulait baiser la main, elle a dit : « Vous pouvez m'embrasser, je vais dans un pays où tout est égal. » M. le duc de Charost lui paraissait triste : il a dit que l'état où elle était lui donnait cette douleur. Elle
a répondu : « Vous êtes aussi affligé que si madame de Cany se mourait. » C'est qu'il aurait voulu l'épouser.
— Le 8, à trois heures du matin. Madame est morte à Saint-Cloud. Voilà un deuil pour toute l'Europe, non seulement de Cour, mais de famille. Elle est bisaïeule du Roi, du moins femme et veuve de son bisaïeul par la duchesse de Savoie, fille de Monsieur d'un premier lit dont est venue la duchesse de Bourgogne, mère du Roi. Elle est aussi sa grand' tante. L'Espagne, la Lorraine, la Savoie, l'Angleterre, par le Hanovre, l'Électeur palatin et toutes les cours d'Allemagne, tout lui tient. Le deuil sera grand et complet de six mois entiers. Elle était sur sa soixante et onzième année. Le Roi y gagne plus de 50,000 écus de pension, et il revient au Régent l'apanage de Montargis dont elle jouissait.
On perd une bonne princesse, et c'est chose rare. On a fait cette épitaphe satirique contre Madame :
G-gît l'oisiveté, là mère de tout vice.
Cela tombe sur elle, qui ne faisait ni bien ni mal à personne, et sur le Régent, son fils, qui n'est pas de même.
— On ne parle que des brutalités du premier ministre. Madame de Feuquières, autrefois mademoiselle Mignard, fille du peintre, lui demandait quelque grâce; il répondit :
Je suis accablé d! affaires ^ et il faut encore que desp viennent
m'embarrasser. Elle lui répondit : Monseigneur, ne parlons point dupasse, vous y perdriez plus que moi. Le ministre rentra
un peu en lui-même, l'envoya prier à dîner où elle vînt, et voulant excuser son humeur, il lui dit qu'il n'en faisait pas moins du bien à ceux qu'il maltraitait : — Si cela est. Monseigneur, vous m'en devez faire beaucoup; » et aussi Ta-t-il fait.
On s'est souvenu du distique ou épitaphe 'fait après la mort du cardinal Mazarin :
Ci-glt rËmiaence deuxième, Dieu nous garde de la troisième !
Voilà la troisième venue, et la prédiction était bonne.
— L'abbé Dangeau est mort le 4. H était de l'Académie française et était fort âgé. Il n'a jamais écrit rien de bon; c'était un difficultueux ridicule sur la pureté de la langue, aussi bien que le marquis de Dangeau, son père. Laine avait fait sur eux ce quatrain :
Je sens que je deviens puriste, Je plante au cordeau chaque mot, Je suis les Dangeaux à la piste; J'ai bien la mine d*être un sot.
Il a résigné son prieuré de Goumay à l'abbé Alary, qui montre l'histoire au Roi. Alary le père était un charlatan et un chercheur de pierre philosophale, qui a laissé un fils honnête homme et savant.
— Le premierministre n'est pas toujours occupé auxaffaires, il a des plaisirs secrets et nocturnes. On lui mène des Vénus à juste prix, qu'il contente le moins mal qu'il peut, et les renvoie le matin avec leurs habits dans, une garde-robe, d'où elles s'écoulent. H se relève la nuit pour travailler, puis retourne à sa maîtresse, puis revient au travail, et dort
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quand il plaît au sommeil. C'est un rare prélat qui aura bien quelque jour la Milliade, comme le cardinal de Richelieu. Cette Milliade a de certains vers excellents. Le P. Lelong, dans sa Bibliothèque^ dit bien des choses curieuses sur l'auteur, que le cardinal de Richelieu soupçonna, et qu'il ne put convaincre.
— Le service de Madame s'est fait à Saint-Denis. Les princesses, qui avaient été au bal la nuit, n'y sont venues que fort tard. La messe n'a commencé qu'à midi un quart passé. H y est arrivé dispute sur ce que le célébrant et les évêques officiants ont prétendu que le grand-maître des cérémonies s'était absenté exprès. Le grand-maître n'a point voulu y aller et a disparu en un instant. Les évêques n'ont eu que le maître des cérémonies de l'abbaye, et ils en ont été si fâchés qu'ils n'ont point voulu dîner à la table qui leur avait été préparée, et ils sont tous revenus dîner à Paris. L'évêque de Clermont, autrement le P. Massillon, a fait l'oraison funèbre, que personne n'a entendue ; il s'était préparé dès six heures du matin, il n'était en chaire qu'à deux heures et il n'avait plus de voix. Son oraison a paru longue et plate comme l'épée de Charlemagne.
— Le Roi étant né à huit heures du matin, le 1 5 février 1710, est entré aujourd'hui mardi 16, dans sa quatorzième année : Attigit annum quatuordecimum suivant l'édit de Charles V du mois d'août 1374. Ainsi, il est majeur et il n'y a plus de Régent ni de régence. Dieu veuille que ce soit pour sa gloire et pour notre bonheur !
198 LA KÊGEKCE
— Le public, qui veut parler de ce qu'il ne sait pas^ dit que le Régent va se faire déclarer Dauphin. Mais, pour être Dauphin, il faut être fils aîné du Roi et héritier présomptif de la couronne. Et il n'est ni l'un ni l'autre. S'il a la couronne par les traités et les renonciations du roi d'Espagne, cela ne fait pas une succession légale et présomptive, mais plutôt une succession contractuelle : Edictum successaruniy qui n'est point entrée dans les clauses de la donation du Dauphiné.