NOVEMBRE I
— Le retour du sacre n'est pas favorable aux maîtresses. Le Régent, dès le même jour, a dit à madame d'Averne qu'il ne convenait pas qu'elle restât à Versailles, que cela donnerait un mauvais exemple au Roi, qu'il serait toujours de ses amis et son homme d'aflfaires, qu'elle pouvait venir manger avec lui à Paris et même y coucher, si elle voulait, et d'autres discours qui sentaient l'inconstance ou le dégoût.
On prétend que c'est un tour du premier ministre, qui n'a pas trouvé bon qu'elle eût des liaisons avec M. de Noce, qui était revenu pendant le sacre, et que l'on a bientôt renvoyé à Boran. On accuse aussi la dame d'infidélité avec le duc de Richelieu, qui s'est prévalu de l'absence du maître. Qjioi qu'il en soit, la voilà renvoyée, son règne n'a
duré que depuis le 12 juin 1721, qu'elle s'était livrée au Régent pour de l'argent. Son mari en reçut le poste de gouverneur de Navarrins et des cornes, et elle très peu de chose contre le déshonneur. Le Régent la faisait manger avec lui ; elle n'y gagnait, disait-elle, que des indigestions, et à quelqu'un qui lui dit que cela allait faire un grand vide dans sa vie d'être ainsi quittée, elle répondit que c'était tout le contraire.
Un courtisan a dit au Régent qu'il ne devait pas jouer au trictrac, parce qu'il perd toujours par Jean qui n& peut. Depuis la rupture, madame d'Âverne a soupe une fois avec le Régent, elle voulait se contenir, mais elle parla, comme piquée, et lui dit : « qu'il allait passer sa vie à ivrogner tous les soirs avec des p... » H se plaignit de ces reproches, dit qu'il lui avait laissé M. d'Alincourt et M. de Richelieu, qu'il avait eu toutes sortes de facilités et qu'il ne méritait pas d'être maltraité, que le seul exemple dû au Roi le faisait changer de manière. Sur quoi le prince d'Auvergne, qui était du repas, lui chanta une chanson de Bêler, qui finit par dire qu'il veut se retirer et être hypocrite; ce qui ne plut pas tout à fait au Régent. Ce repas a achevé de rompre, au lieu de renouer, et madame d'Averne, qui veut faire l'esprit fort, s'est montrée tous les jours depuis, à l'Opéra, avec le duc de Richelieu et d'autres, dont le Régent ne se soucie guère.
Comme il est capable de tout, il est retourné avec madame la duchesse d'Orléans, sa femme ; il mange, paraît avec elle dans une très grande liaison, et y couche.
C'est un Protée et une divinité fabuleuse, qui prend toutes sortes de formes, aujourd'hui amant transporté, demain mari galant, et toujours bien au-dessus de tous le s
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courtisans qui Tentourent et qui ne le pénètrent pas. Un Italien arrivé depuis peu de Rome, qui ne le connaissait pas, dit à la première vue : « Qpesto principe ha la cera d'ingannar tutti questi equanti. »
— Le Roi étant venu à T Opéra le 8 novembre à son retour, on a pris 7 livres 10 sous au parterre, et en proportion aux loges et à l'amphithéâtre, ce qui a été blâmé publiquement de tout le monde, qui dit qu'on vendait au peuple la vue de son Roi. Francine, le directeur, qui en a le profit, et qui a fait cette réforme, mériterait encore un autre Francinade que celle que Rousseau a faite contre lui. On joue Persée, et le goût est si tombé qu'on ne trouve plus les opéras de Lulli bons, et qu'on leur préfère de petits ballets, propres pour la Foire ou les danseurs de corde.
On s'est jeté aussi dans la musique italienne, et contre le goût de la nation. Et madame de Prie, qui a été en Savoie ambassadrice, et qui a beaucoup aimé cette musique, tâche d'attirer dans son parti le plus de gens qu'elle peut. Elle protège déjà les la Motte et tous les autres censeurs d'Homère; il ne lui reste plus qu'à nous dégoûter de Molière et de Lulli, et voilà la France dans un bel état, du côté des sciences et des lettres. Il ne faut qu'une femme pour tourner la tête à tout un siècle.
— Le Roi parle beaucoup depuis son sacre; il dit : JeveuXy et dit que la volonté du Roi fait U loi- H ne veut plus étudier, il se moque de M. Charost, son gouverneur, et de M. de Fréjus, son précepteur. Il a un jour ordonné à tout le monde de sortir; M. de Fréjus étant resté, il lui dit que l'ordre était pour lui comme pour les autres. Il monte à cheval assez souvent, il tire bien et aime beaucoup le feu, il joue dès le matin avant la messe. Il n'aime ni comédie, ni
opéra, ni musique ; et voilà les poètes et les musiciens mal à leur aise.