‹ [Chroniques du XVIIIe siècle] (volume 2)Chapitre 52 sur 61 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

— Il a paru des Mémoires pour servir à l'histoire d'Anne d'Autriche^ femme de Louis XIII, par madame de Motteville, sa favorite, en 5 volumes in-12; Amsterdam. Il n'y a jamais

eu ensemble tant de faits secrets, tant de caractères bien marqués, tant de portraits ressemblants et une connaissance si grande de la Cour et des familles. Il fallait une historienne, pour bien dire tous les détails de la vie d'une Régente, et il n'y a qu'une femme qui puisse bien savoir certains secrets des femmes. Tous les historiens de la minorité de Louis XIV n'approchent pas de ces Mémoires, J'ai lu les cinq tomes, qui m'ont été prêtés par M. l'ambassadeur de Hollande, homme fort aimable et de beaucoup d'esprit. Il y a bien des traits singuliers sur Christine, reine de Suède, et sur ses deux voyages en France. Le dernier tome contient la mort du cardinal de Mazarin et celle de k Reine, avec des circonstances très particuUères. Enfin, hors quelques réflexions un peu trop dévotes et quelquefois déplacées, on peut dire ces Mémoires excellents, et faisant grand honneur à celle qui les a composés avec une vérité qui brille partout et qui n'est point ordinaire. Ce qui est rare, c'est que madame de Motteville n'est rien dans tout ce qu'elle raconte, et qu'elle n'a fait qu'écrire ce qu'elle a vu et entendu, au lieu que tous les faiseurs de Mémoires sont toujours de quelque parti.

— Il y avait trop longtemps que le duc d'Orléans était sans maîtresse, au moins publiquement (car secrètement on lui donnait madame de Ségur, qui n'est que sa fille bâtarde). On lui en a fait venir une de Provence, mademoiselle Houel, nièce de madame de Sabran, très jolie, qui n'a point fait la diflScile, et qui est maîtresse déclarée : il commence par lui donner 20,000 écus de meubles; il y fait le mieux qu'il peut, et ce mieux-là est très peu de chose, mais la pucelle s'en contente.

— Il s'est répandu un nouveau vaudeville qu'on appelle

le Mirliton. On y fait des couplets de toutes les sortes, et il y en a sur toute la cour, qui y est fort maltraitée, sans épargner les princesses. Un poète en a fait sur le jugement de Paris. En voici quelques couplets, que faisait entendre la fin de ce Mirliton^ qui est fort impertinent et licencieux :

Le berger aux trois déesses Fit ôter les cotillons;

Il vit trois paires de f

Et trois paires de t ,

Et trois mirlitons, mirlitène, Et trois mirlitons, ton ton.

D'une pareille corvée, Paris ne s^épouvanta, Mais il fut tête levée Et tour à tour feuilleta. . .

Chaque mirliton, etc.

Junon promet la richesse Au jeune berger Paris, Pallas vante la sagesse.

Mais qu'of&it dame Cypris?. . .

Un beau mirliton, etc..

— A cette douce parole On vit le combat cesser.

Car Paris était un drôle Qjii se faisait cul fesser Pour un mirliton, etc.

Un homme de la coui, qui a voulu venger toutes les dames, a fait un couplet contre l'auteur inconnu, qu'on soupçonne pourtant être M. de Meuse ;

Les sottises que tu craches, Auteur anonyme et plat.

Sentent de loin le bardache

Qui voudrait qu'on laissât là Tous les mirlitons, etc.

On fit contre Bussy un pareil couplet :

On ne fait pas sur Monglat Des chansons de débauche ; Savez-vous pourquoi cela?

C'est que Bussy l'auteur la chevauche, Chevauche, chevauche.

Il y a un couplet sur la nouvelle maîtresse du duc d'Orléans :

La Sabran, pourquoi produire Houel au défunt Régent ?

Ne devais-tu pas l'instruire Qp'il rate depuis longtemps Tous les mirlitons? etc.

— On sait qu'il lui a donné 12,000 fr. de rentes sur la ville, qu'il est content de dormir auprès d'elle, et qu'elle en est aussi très contente. A peine avait-elle une chemise, et à présent elle a les plus belles garnitures du monde. Elle est grande, bien faite, possède de belles dents, mais elle est brune et n'est pas belle de visage. Elle n'a que seize ans.

— Le cardinal Dubois s' étant trouvé plus mal, les médecins ont jugé à propos de lui faire l'opération à la vçssie. On l'a transporté de Meudon à Versailles, le 9 au matin ; quand il y a été, il n'a plus voulu qu'on fît l'opération et a demandé qu'on le laissât mourir en repos. La Peyronie a écrit à M. le duc d'Orléans, qui était au conseil quand la

lettre est arrivée. Il l'a lue tout haut et s'est déterminé à partir pour Versailles, où étant arrivé, il a enfin, après bien des peines, persuadé au cardinal de se laisser mutiler. H a été confessé, tant bien que mal, par un Père récollet, et aussitôt on lui a sauté sur le corps. Trois ou quatre per* sonnes l'ont tenu; il criait et jurait comme un enragé, et l'opération a été faite en six minutes. On a bien vu alors que le mal était incurable et que l'abcès était intérieur. Mais il n'y avait plus de remède. H est tombé en pâmoison et défaillance, n n'avait point tonné tout l'été. H y a eu, ce jour, un très grand tonnerre et une chaleur affreuse, et il semble que le ciel vengeur ait voulu, comme on dit, rengriger cette plaie, qui s'est tout d'un coup gangrenée.

Le 10, jour de Saint-Laurent, on a levé l'appareil : la gangrène a paru, et sur les cinq heures après midi, le cardinal est mort. Et voilà ce grand cardinal, premier ministre de France, en plomb comme les autres; mais il n'a pas eu la consolatoin d'emporter ses pièces en l'autre monde, car on lui avait coupé tout, rasibus. Il ne s'est pas mis trop en peine des derniers sacrements.

Il était premier ministre du 22 août 1722; il ne l'a pas été un an.

— Boudin, médecin du Roi, ayant mandé à M. de Noce que la vessie du cardinal était toute percée, Noce lui a répondu : « Vous ne me ferez pas accroire que des vessies sont des lanternes. »

— Le 1 1 août, M. le duc d'Orléans a été déclaré premier ministre, et en a fait le serment entre les mains du Roi. M. le Duc lui avait fait entendre, une heure avant la

mort du cardinal, que si on faisait un premier ministre, c'était à lui, M. le Duc, comme prince du sang, à l'être.

Sur quoi, le duc d'Orléans lui dit qu'il y aurait toujouris quelques difficultés, à cause du duc de Chartres, qui était avant lui, qui avait la charge de colonel-général d'infanterie, et qu'il É^udrait accommoder tout cela. L'accommodement a été qu'il l'a pris pour lui, et on est assez étonné de voir un fils de France, premier ministre d'un royaume en majorité. Cela n'a point d'exemple ; mais il n'a voulu se fier qu'à lui-même. Il a aussi retenu la place de surintendant des postes. Un paysan de Neuilly demanda : « Est-il vrai que M. le duc d'Orléans soit voiturier ? »

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