MADAME DU BARRY
W>^VNAi^^^^^'^\/\^^^^'^^
LA plupart des biographes contemporains, même les plus récents, ont donné à la comtesse Du Barry une origine de fantaisie, de tous points contraire à la vérité. Ils ont pris au sérieux l'acte de naissance fabriqué pour ie$ besoins de la cause, à l'époque du mariage de la courtisane, et dont nous parlerons tout à l'heure. Mais Tacte véritable et o££ciel, bien qu'un procès célèbre sous le règne de Charles X l'ait suffisamment mis alors en lumière, a tout à fait échappé à leur attention, et ils ont tenu pour vraie quand mème^ et en dépit des arrêts de la justice, une pièce apocryphe, où l'état civil de la célèbre favorite est dénaturé et travesti de la matière la plus grossière, la plus bouflfonne et la plus maladroite.
Voici les termes de l'acte de naissance authentique, délivré à Saint-Mihiel, le 25 septembre 1827, aux héritiers Bèqus on Bécu, alors en procès avec les héritiers Gomard, au sujet de la succession, non encore liquidée, de M*"* Du Barry :
« Extrait des registres de l'état civil de la ville de Vaucouleurs, déposés aux archives du tribunal de première instance séant à Saint-Mihiel (Meuse) :
« Jeanne, fille naturelle d'Anne Béqus, dite Quantiny, est née le dix-neuvième aoust de l'an mil sept cent quarante-
MAITKE8SES I^QYALES I9S
trois, et a été bîiptisée le mèm^ jour* Elle a eu ppur parrain Joseph Démange, et poar marrai»e Jeanne Pirabin, qyi ont signé ^vec moi, »
Les signatures sont ainsi apposées sur r.açt§ ;
« Jeanne Birabine, L. Galon, vie. de Vaucouleurs.
Joseph Démange.
^«r Pour copie collationnée sur U seconde minute déposée aux archives. « Saint-Miliiçl, le 2$ septembre 1837.
« Le commis greffier,
François, »
C'est donc seulement çn 1827, à l'occasion du procès intervenu entre les héritiers vrais et faux de la favorite^ qm fut produite, pour la première fois, cette précieuse pièce, restituait à celle que beaucoup d'historiens appellent $&cc^§ de nos jours Marie-Jeanne Gomard fie Vauhrnier^ son simple, vulgaire, mais véritable ^ seul nom de jMtme Béqus, fill§ d'Ann$ Biqus et de, père inconnu, €'est-r^f<di|:e &k natu* reik.
Au moment de sa naissance, im fournisseur des vivres de Tarmée, le riche Billard Du Monceau, se trouvait de passage à Vaucouleurs. Anne Béqus était dans le besoin ; on ât appel à la charité du richard, on l'intéressa à la misère et à la position delà mère nouvellement accouchée} et cm. homme, bon et généreux, donna uq secours d'argent, et promit, sans croire s'engager beaucoup, son appui pouf l'avenir.
En J749> Anne Béqus épouse, sérieusement cette fois, un pauvre commis m^ aides^ de nom de Rançon^ et vient avec lui habiter Paris, Ce commis avait de petits appointiîmeots, oi^ xsmmt pas une vie fort régulière, ^, le malheur
196 ÊPOaUE LOUIS XV
aidant, le ménage fut loin d'offrir un parfait modèle de constance et d'union. Le mari vivait beaucoup de son côté, sans laisser à sa femme de quoi faire aller a maison, et les deux époux en vinrent assez vite à se quitter tout naturellement, sauf à se retrouver et à se réunir plus tard, lorsque Jeanne , toute-puissante, aura fait disparaître , avec de r argent, les difficultés matérielles qui les avaient séparés.
Sans ressources, incapable de trouver dans son travdl des moyens d'existence suffisants, M°*^ Rançon se rappela le financier bienfaisant qui l'avait jadis secourue, et elle ne craignit pas de s'adresser à lui pour réclamer sa protection. La petite Jeanne avait alors un peu plus de dix ans ; elle était déjà fort jolie; sa mine éveillée, sa fraîche figure, l'espièglerie et la jeunesse de son esprit, ravirent Du Monceau, qui depuis longtemps avait oublié l'enfant et sa mère. Il commença par faire une petite pension, pour satisfaire aux premiers besoins des deux femmes; puis, quelques mois après, il les plaça chez sa maîtresse, la courtisane Frédérique, qui fit de l'une une espèce d'intendante, et de l'autre une manière de soubrette intime, faisant, avec l'épagneul de madame, partie inamovible de l'appartement.
On recevait là nombreuse et légère compagnie. Jeanne devenait de plus en plus jolie, agaçante, firiponne même, et ses yeux disaient déjà beaucoup de choses que son libre et impertinent langage ne démentait pas trop. La Frédérique, soit qu'elle craignît, dans l'enfant qui allait devenir femme, une rivale dangereuse, soit qu'elle aimât mieux voir Jeanne se perdre ailleurs que chez elle, — ces sortes de femmes ont quelquefois pour les autres des velléités de vertu si surprenantes ! — avertit le protecteur du ton, des allures et des libertés que prenait sa protégée. Du Monceau n'était
pas un débauché ; il avait une maltresse parce que c'était l'usage; il dépensait beaucoup d'argent pour elle parce que c'était la mode ; il menait un grand train parce qu'il fallait faire comme tout le monde, sous peine d'être ridicule ; mais il estimait assez l'honneur et la vertu pour chercher à conserver le plus longtemps possible ces précieux biens à la petite Jeanne.
Il la fit sortir de chez la Frédérique et la plaça au couvent des Filles de Sainte-Aùre, rue Sainte-Geneviève. C'était un asile de protection ouvert à toutes les jeunes filles qui préféraient la vertu au vice, mais qui craignaient, en ce temps de facile perdition, de n'avoir pas la force nécessaire et suffisante pour résister aux séductions nombreuses d'une vie trop indépendante et trop libre. Le prix de la pension était de deux cents livres par an; il fallait apporter un petit trousseau, « deux paires de draps et six serviettes » ; mais la règle de la communauté était sévère, le travail obligatoire, et « les badineries, les petits airs délicats, les ris outrés, toute phrase plaisante , tout ton railleur » , sévèrement proscrits et punis.
Quelle cruelle transition pour cette jeune fille habituée depuis assez longtemps déjà au luxe fastueux d'une courtisane célèbre, et se trouvant tout à coup dans cette maison fermée à toutes les visites et à tous les rçgards, astreinte à une règle pleine d'uniformité, de sévérité , de monotonie, et par conséquent d'ennui ! La tenue était grossière : « deux voiles noirs d'étamine, une guimpe commune sans empois ; sur la tète, une bande de toile cachant les cheveux et les trois quarts du firent, une robe de serge d'Aumale blanche et des souliers de veau jaune, attachés avec des cordes à l'avenant ». Cette réclusion, ces habitudes nouvelles et
198 ÉPOQPE LOUIS XT
comparidveffietit si d«f^s et si odieuses, né {KmVâient costvenir longtemps à la peûtt persomie qui ftvait si fort scaddàlirà la Frédérique. Sa légèreté et des folies la fiivnt^ peu de tetnps après son entrée, renvoyer prestemeat du couvent^ et cela « à son grand contentement et à ia joyetise saiâ- (action )i.
Jeanne rentra alors momentanément chez la Frédérique, déjà fatiguée de la mère Béqus, qu'elle avait gardée jusqu'alors par charitéi mais en la soupçonnant, k tort ou à raison, de thalversation dans T administration de son intérieur, d'espionnage à l'endroit de sa conduite, et même de connivence impudique avec un moine Picpus du nom de Gomard, qu'elle voyait, parait-il^ un peu trop fréquemment* Sur ces trois chefs d'accusatiofl, plus ou moins prouvés, Anne Béqus et sa fille furent, sans autre forme de procès, jetées hors du logis de la Frédérique^ et se retrouvèrent, comme devant, daiis la misère et dans le besoin*
Le moine Picpus Gomâid, soupçonné p^ k maîtresse de Du Monceau, était l'oncle ou passait pour l'oncle de la jeune Jeanne; il se pourrait même qu'il fôt son père. Après là brusque e)tpulsion opérée par la courtisane $ il se remua de son mieux pour établir sa famille) il acheta à Jeanne un éventaire portatif, et la future maîtresse royale alla de porte en porte vendre des objets de quincaillerie et de bijouterie de mauvais aloi^ qu'on lui acheta beaucoup plus pour la grâce et l'espièglerie de son sourire que pour leur valeur même.
A ce moment, le frère Gomard, en quête de ressources, devint le directeur spirituel de la riche veuve d'un fermier général. M"** de La Gatxie, propriétaire du magnifique domaine de la Courneuve, où elle passai! une grande partie de
l'année. Gomard, pris sans dout^ pour tout faire, remplissait en même temps dans Cette aimable maison le rôle de souffleur de la comédie du château. La dame du lieu n'était plus jeune; mais elle aimait à recevoir nombreuse compagnie; et comme elle ne pouvait plus prendre une part bien active aux plaisirs trop bruyants, elle avait imaginé, pour elle et pour sa société, des amusements plus calmes, de façon cependant à contenter et à occuper tout le monde. Puis, elle avait deux fils, l'un fermier général, l'autre maître des requêtes, qu'elle tenait à attirer et à retenir chez elle, en leur faisant trouver dans son château toutes les distractions possibles. Tous deux jeunes encore, légers et viveurs à la mode de l'époque, ne devaient pas rester longtemps insensibles aux charmes de la jolie Jeanne. Ils en devinrent à la fois, et sans se confier l'un à l'autre, éperdument
amoureux; ils le dirent, le montrèrent et peut-être le prouvèrent à la belle enfant, aussi facile à convaincre qu'à, séduire. U y eut scandale, esclandre ; la pieuse dame, que les licences de la comédie grivoise n'effarouchaient pas, mais qui redoutait pour ses fils la perdition étemelle, fit ouvrir à deux battants la grande porte de son château, par laquelle sortirent à la fois, la mère, la fille et le moine, une fois encore aussi misérables qu'avant leur passagère fortune. Que faire? que devenir? On avait subi toutes les vicissitudes, essayé de toutes les positions et de tous les emplois ; mais partout, le diable sans doute s'en mêlant, on avait éprouvé un échec et une déception. L'oncle Gomard vint encore au secours des deux femmes ; il fit entrer Jeanne, la jolie Jeanne, cette suivante des grandes dames, habituée sucessivement au luxe impudemment étalé d'une courtisane à la mode, puis à la vie large et princière d'une riche par*
200 ÉPOQUE LOOIS XV
venue; ayant pris chez Tune les fatales leçons d*une coquetterie par où elle devait se perdre ; après avoir sans doute laissé chez l'autre plus encore que la vertu, que la première lui avait peut-être au moins conservée ; ayant enfin gardé de son séjour dans ces deux maisons, si différentes d'allures et de conduite, certains dehors gracieux et distingués qui pouvaient empêcher de penser à l'obscurité de son origine et à la vulgarité de sa vie; il la fit entrer, dis-je, sous le nom du mari de sa mère, le sieur Rançon, chez une célèbre marchande de modes de la rue Saint-Honoré, M"* Labille. Le magasin était situé non loin de la barrière des Sergents. Le mari, M. Labille, était en nom sur la devanture et dans la signature sociale; mais en réalité sa femme seule dirigeait et faisait prospérer sa maison. Q]iant au mari, qui aurait vécu en oisif dans l'association, il avait ouvert dans la maison voisine un bureau de loterie qui attirait nombreuse pratique. Les deux commerces se faisaient ainsi valoir et s'enrichissaient mutuellement, en se renvoyant l'un à l'autre leurs clients communs. H y avait donc foule dans les deux boutiques, et foule brillante, légère, inoccupée et composée en grande partie de jeunes seigneurs qui tuaient le temps en courant les aventures galantes, ne craignant jamais de se compromettre dans les plus folles tentatives, et se moquant parfaitement du qu'en dira-t-on.
Comme tous les magasins de modes à cette époque, celui de M™*' Labille était le rendez-vous de tous les jeunes seigneurs du quartier; on y agaçait les ouvrières, on leur envoyait des billets doux, ou leur lançait les œillades les plus assassines, mais généralement aussi les moins meurtrières : car ces jeunes filles étaient loin d'ajouter grande confiance aux beaux discours de ces jolis parleurs, et elles
préféraient de moins brillants, mais de plus discrets et de plus solidçs amoureux. Les rapports se bornaient donc avec eux à de simples escarmouches et à de vaines paroles qui £dsaient passer plus vite la journée, remplissaient plus gaiement les heures du travail, mais dont le résultat était rarement perfide et dangereux. L'élégante tournure, la physionomie vive et éveillée de Jeanne, devaient naturellement firapper tous les regards; elle séduisit bien vite la jeune et folle cohue. Les billets doux tombèrent aussitôt drus comme grêle dans la corbeile où elle serrait son ouvrage, La chronique lui prête alors trois faiblesses, trois amants : un commis de marine, le beau Duval; un petit gentilhomme, M. de La Vauvenardière, et enfin un simple coifieur, Âmet, le plus connu et le plus authentique de ses premiers galants. Celui-ci eut l'indignité, après quelques mois de bonheur, d'abandonner sa maîtresse dans une petite maison qu'il avait louée, meublée et embellie à son intention ; un matin, il partit, sans rien dire, pour l'Angleterre, et la perfide Albion n'a point rendu l'amoureux infidèle!
C'est à ce moment que les libellistes à gages du parti Choiseul ont trouvé bon de faire figurer Jeanne Béqus au nombre des pensionnaires de la Gourdan* Cette Gourdan était la plus célèbre entremetteuse de son temps; elle gagnait beaucoup d'argent dans l'exploitation de son édifiant commerce, car sa maison était firéquentée non seulement par les riches personnages de la cour et de la ville, mais aussi par tous les étrangers importants qui venaient demander à Paris des délassements et des distractions de tous les genres. Elle accueillait volontiers et sans grande recommandation les jolies filles qui préféraient l'oisiveté dans la honte à l'honneur dans le travail, et il ne serait certaine-
a02 ÊPOaUB LOUIS xv
ment ni invraisemblable ni impossible qae Jeanne Béqus se fût adressée à elle dans son dénuement ou dans son ennui. Mais rien non plus n'autorise à croire semblable chose. Paris et Tétranger ont été inondés, pendant et même après la £iveur de la comtesse Du Barry> d'écrits et de brochures plus infâmes les uns que les autres» et où la vie première de la maîtresse du roi est racontée, travestie, défigurée et calonmiée à plaisir. C'est dans ces petits recueils orduriers, et dont la plupart sont suffisamment connus pour que tout écrivain sérieux soit aussitôt mis en garde contre leurs as* sertions, qu'on trouve seulement la mention d'un séjour de Jeanne Béqus chez l'illustre procureuse. Et puis qu'importe, après tout, qu'elle ait oui ou non passé dans ce sérail à tant la nuit ? Sa vertu en sera*t-elle augmentée ou amoindrie, son hoxmeur diminué ou rétabli ?
D'ailleurs, si elle n'a point fait nombre dans la collection de beautés de contrebande de la Gourdan, nous la trouvons plus certainement, et à peu près à cette même époque, dans un endroit qui ne valait pas beaucoup mieux. Une M^^ Du quesnoy tenait alors, rue de Bourbon, une maison de jeu qui attirait chez elle une société aussi variée que nombreuse. Cette dame, sous des dehors honnêtes et mielleux, était une firanche coquine, qui ne se gênait pas pour opérer chez elle, et clandestinement, de passagères liaisons entre les personnages des deux sexes qui lui faisaient l'honneur d'entretenir son tripot. Elle se composait d'abord un fonds de société recruté parmi d'aimables filles, qui passaient pour ses nièces, pour ses parentes sans degré désigné, et plus simplement et plus généralement pour ses amies Elle n'était pas difficile sur le choix de ses autres relations, et on venait chez elle un peu comme (m voulait, pourvu qu'on eût le gousset garni
MAITKBBSES ROYALES 203
et qu'c^n le vidât sur le tains vôrt de la maiton, soit pour caust d'amour^ soit pour cause de jeu. C'est M""* Rançon qui procura cette honnête connaissance à sa fiQe^ sans se douter que cette relation de hasard allait être pour elle la source inespérée de la plus haute fortune que puisse rêver uns courtisane.
Parmi les personnages qui fréquentaient alors le tripot de la Duquesnoy, on remarquait surtout le comte Jean-Cérès Du Barry, que w&% contemporains, bons juges de sa vie et de sa conduite, ont surnommé k Roui. U était né à Lévignac, prhs de Toulouse^ en 1722^ et avait vécu dans cette dernière ville jusqu'en 1756, au milieu des scandales de tous les genres. Son nom et sa personne étaient rapidement tombés dans le mépris général. A vingt-huit ans, il quitta Toulouse pour chercher fortune à Paris. Conmie il avait en peu de temps dissipé la petite part qui lui était revenue de son minCe patrimoine, il espérait, grâce, à son nom, à ses quelques relations et aussi un peu à ses intrigues, se créer bien vite à Paris une position et des ressources nouvelles.
La prétention des Du Barry, qui n'étaient cependant guère itonnus avant l'illustration fatale qui allait bientôt leur survenir, était de descendre des Barri-Moore, branche cadette des Stuarts ; on lisait en devise dans leurs armoiries le fameux &a^ m avant I qui leur avait été, disaient-ils, octroyé par le roi Charles Vil, et que devaient tant plaisanter plus tard la duchesse de Grammont et ses amis ! . . . Malgré cette noblesse plus ou moins authentique, le comte Jean Du Barry échoua dans toutes ses tentatives auprès des ministres Rouillé, de Bemis et de Choiseul, à qui il fut successivement reccnnmandé. Le bruit de sa conduite à Toulouse l'avait précédé à Paris et ne plaidait guère en sa faveur» U briguait
un poste diplomatique à T étranger; on le berça de promesses en l'air, de places imaginaires et de fonctions idéales qui ne passèrent que fort peu à Tétat de réalités *. Il attendit, patienta, vivant on ne sait trop comment, du jeu et de la débauche; puis enfin, lassé d'être promené inutilement dans les bureaux et les antichambres du ministère, il donna sa démission de diplomate en expectative, et tourna ses vues d'un autre côté. H obtint à la fois, par je ne sais quelles faveurs singulières, trois sinécures assez grosses en bénéfices, et permettant à leur titulaire de vivre à sa fantaisie des revenus qu'elles rapportaient, sans s'occuper aucunement de leur gérance. On lui délégua d'abord un intérêt dans la fourniture des vivres pour la marine, puis pour la guerre, puis enfin pour la Corse, dont la cession à la France allait être bientôt opérée. Tout cela le mit à même de gagner e de dépenser beaucoup d'argent, sans rien faire d'utile ou de sérieux, n mena alors plus que jamais à grandes guides la vie de débauches qui lui allait si fort, et son train prit des allures tout fait princières. Cependant, au milieu de cette existence si remplie par le jeu, les femmes, les folles entreprises et les sollicitations ambitieuses, il avait trouvé le temps, justement dans l'intérêt de ses affaires, de prendre femme, non pas pour faire une fin, — en ce temps-là le mariage était un moyen de commencer, et non, comme on dit aujourd'hui, d'enterrer la vie de garçon, dans le sens où il faut prendre ici ce mot, — mais pour se poser davantage et faire concourir avec les siennes les influences et les protections de sa femme à la réussite du but qu'il poursuivait,
* 11 fat un moment chargé d'une mission en Russie, puis d'une seconde en Angleterre; mais ces deux ajbsences furent de très courte durée, et ne servirent qu'à mieux constater son incapacité et son inconduite.
et qu'il n'atteignit pas. La comtesse Du Barry ne devait pas être et ne fut pas heureuse avec un tel mari ; on prétend qu'elle le fut avec d'autres, et qu'elle se consola aisément de la solitude où la laissa bientôt son époux. Mais cela est fort indifférent à ce récit, et la comtesse Jean Du Barry ne peut nous occuper que pour mémoire.
Ce comte Jean avait encore deux frères : l'un, Guillaume, qui va bientôt jouer un rôle, et lequel, grand Dieu!... l'autre, Élie, qui sera fait, pendant la faveur de sa bellesœur, comte d'Hagicourt; puis deux sœurs « de médiocre esprit et d'assez grande laideur, » Isabelle et Françoise. Les deux frères cadets et leurs sœurs n'étaient pas à Paris ; le dernier était soldat ; Guillaume, le second, officier des troupes de la marine royale, vivait à Toulouse avec une maîtresse, et, plus rangé que son frère alaé, il se contentait de ses petits revenus, sans dévorer son capital. Leur mère, la comtesse Du Bàrry, née de La Caze, habitait également Toulouse. Jeanne devait, dès le premier jour, plaire à ce roué, qui paraît être, en somme, le seigneur le plus influent et le plus distingué que reçût la Duquesnoy dans son infâme tripot ; ce qui permet de se demander, en bonne conscience, de quel acabit, en matière d'honneur et de moralité, devaient être les autres personnages qui le fréquentaient comme lui!... La vue de ce joli et fripon minois, si fin, si éveillé, si rose et si jeune, inspira d'abord à ce débauché une passion d'autant plus vive que toutes les beautés qu'il avait rencontrées jusqu'alors n'avaient point pour elles la séduction très grande et très rare de l'esprit naturel, primesautier, vivace et même égrillard qui brillait au plus haut degré dans les traits, les saillies, le caquet babillard, en un mot dans toute la personne de cette étince-
206 ÉPOaUB LODn XV
lante et fraîche jeune fille. Dans son enthousi^me, il la bap^ dsa dès le premier jour du nom de TAnge, qu'on loi a conr serve» en supprimant Tapostrophe, qui le caractérisait trop,
Ce fut pour elle et pour lui une vie toute nouvelle. U fut on moment fidèle à ce nouvel amour; il reçut sa maîtresse dans son hôtel de la rue Neuve-de&-PetitSrChamps ; il l'entoura de tout le faste qu'il put déployer; lui donna des fétes, lui prodigua les cadeaux, les dentelles, les bijoux, et la produisit avec orgueil devant ses amis, qui, non moins débauchés que lui, célébrèrent les beautés de la déesse dans des orgies, où elle leur tint tête à tous, avec le sang-frdd le plus intrépide et le plus cynique. Cependant Jeanne se perfectionna dans cette société, qui, malgré le relâchement et la licence de ses mœurs, avait un vernis d'élégance et de politesse, et l'habitude des grandes manières et du ton à la mode, toutes choses qu'elle avait un peu oubliées et per* dues depuis son escapade et son expulsion de chez la veuve du fermier général. Elle devint la véritable comtesse Du Barry chez le fi'ère de celui qui allait bientôt lui dpnn^ le droit de porter officiellement ce nom*
D'ailleurs, la célébrité delà courtisane devait jM-omptement dépasser le cercle dans lequel elle vivait. Son nom, pc»té de bouche en bouche, le bruit de sa réputation de beauté et d'esprit, de libre vivacité, et même de sa dépravation, arrivèrent aux oreilles royales par l'entremise de deux personnages bien dignes des passions honteuses qu'ils allaient servir! . . . Dominique Lebel, pourvoyeur des plaisirs soi-disant secrets de Sa Majesté, était connu de ce Du Barry. L'entrer metteur se plaignait un jour devant le comte de la difficulté d'amuser le monarque blasé , fktigué du Fan aux drfSy lassé des maitresses prises à la cour, poursuivi par des idées
BIAIT11BS6BS ROYALES 207
noires, nées de sa mélancolie et de son oisiveté, et priant qu'on lui trouvât, à tout prix, « de quoi se distrdre ». Le comte flaira aussitôt une affaire lucrative dans Texamen de la situation. Si le roi s'ennuyait si fort, de quel prix ne payerait-il point T instrument et l'objet d'un plaisir nouveau? Ce fut donc une sorte de part à deux qu'il proposa tout d'abord à sa maîtresse. Celle-ci ayant accepté avec joie, il la présenta à Lebel dans un souper, dont elle fit les honneurs avec une gaieté, un entrain et une verve endiablée qui mirent aussitôt le feu aux poudres. Lebel revint enchanté, séduit, enthousiasmé ; il courut chez le duc de Richelieu, l'un des trois ou quatre débauchés que le roi avait institués ministres de ses plaisirs, et lui fit part de son admiration pour la maltresse du comte, lui donna le désir de la voir, et lui en ménagea les moyens.
Le duc eut une entrevue avec la belle Jeanne, après laquelle la machination de son élévation au poste de mal* tresse royale fut sur-le-champ ourdie, entreprise e t amenée à une réussite aussi rapide que complète. En effet, le tableau qui fut fait au roi des séductions, inédites pour lui, que savait déployer la maîtresse de Du Barry, fit naître aussitôt dans le cœur du cynique vieillard le désir irrésistible d'une po ssession immédiate.
Depuis l'année 1764, que M*"^ de Pompadour était morte, le roi Louis XV s'ennuyait. Sa Majesté n'avait pas eu, depuis cette époque, de maîtresse en titre; ses obscures amoui:s du Parc aux Cerfs ne lui offraient plus qu'un délas-
208 ÉPOaUB LOUIS XV
sèment passager et insuffisant; d'ailleurs, l'aventure de M!^ de Romans, le scandale qui l'avait suivie, et les ennuis que cette affaire avait causés au monarque, lui faisaient désirer une liaison plus sérieuse, plus sûre et plus digne de lui.
C'est à ce moment même que le duc de Richelieu parla à son maître des charmes, de l'esprit grivois et de b grâce épicée de la belle et célèbre M"^ L'Ange. L'imagination du roi fut aussitôt frappée par la séduisante image que lui fit entrevoir son vieux compagnon de débauches, et il manifesta le désir de connaître au plus vite l'objet nouveau qui devait rajeunir et raviver ses plaisirs.
Où le roi vit-il sa maîtresse. pour la première fois? A quelle époque précise? Chez qui et dans quelles circonstances? Voilà ce qu'il serait bien difficile de constater exactement. Il existe sur ce point dix versions, également contradictoires et absurdes. Le récit de Dutens, accepté par MM. de Goncou];t *, est encore le plus vraisemblable. « Le voyageur qui se repose » raconte qu'un souper fiit org anisé chez Lebel; peu de personnes y assistèrent, mais elles furent choisies avec soin parmi celles que la courtisane connaissait assez intimement pour n'avoir point à se gêner devant elles. On la fit boire, « on la monta avec du Champagne au diapason voulu »,et la belle, ne se croyant ni vue ni observée par un invisible témoin, se montra aux convives du pourvoyeur royal sous le jour le plus favorable au rôle qu'on voulait lui faire jouer. Elle fut comédienne habile et intarissable, sans se douter que de sa verve, de sts allures et de sa licence allait dépendre la destinée de sa vie tout
* Datens, Mémoires, Paris, 1806, vol. II.
entière. Le roi, caché dans une chambre voisine, la regardait par un jour secret ménagé dans le mur de la salle à manger; et il fut tellement émerveillé, il trouva la personne si fort à son gré, et d'une beauté, d'une grâce, d'un entrain si supérieurs à tout ce qu'il avait pu rêver, que le lubrique vieillard voulut assurer sur-le-champ sa conquête. Lebel, prévenu, vint avertir la petite L'Ange que le roi la mandait, et, après lui avoir fait la leçon, la conduisit dans la chambre où l'attendait Louis XV.
La maîtresse de Du Barry eut, peut-être naturellement et sans arrière-pensée, l'esprit de ne point jouer l'embarras, et de ne pas tromper le roi sur son expérience. Elle mit bas les grimaces d'ingénuité dont Louis XV était rebattu, et le grand luxe de confusion dont les plus savantes croyaient devoir l'hommage au roi. Elle ne contrefit ni l'ignorance, ni la défense, ni la gauçherit. Elle fut elle-même; elle traita le roi en homme, et l'homme qui était encore dans le roi sortit amoureux de cette première entrevue *.
En la prenant pour maîtresse, le roi ne connaissait pas ou connaissait mal les antécédents de celle qui l'avait si vite captivé. Aussi, quand, après quelques jours d'enivrement et de bonheur, poussée par ses ambitieux protecteurs, qui ne l'avaient lancée si haut que pour tirer d'elle le salaire de sa prostitution et de leur complaisance, la belle se montra exigeante, réclamant le bénéfice palpable et assuré de ses faveurs, son royal amant ouvrit enfin les yeux et se demanda s'il pouvait bien, sans trop de honte et de ridicule, installer sur le trône de ses impudiques amours, où avaient régné tour à tour, avec une certaine grandeur,
* Lts MaUresses de Louis XV, par MM. de Goncourt, t. U, p. 145.
Châteauroux et Pompadour, cette fille de la me sortie du tripot d'un seigneur de souche douteuse et jetée dans sa couche royale sans qu'il se fût seulement inquiété de savoir d'où sa &cile conquête était venue!... Lebel dut avouer la vérité, et il la dit tout entière. Il ne cacha ni la naissance illégitime, ni les irrégularités de jeunesse, ni les souillures nombreuses de M"' L'Ange : il Mait bien que le roi sût que le comte Du Bariy lui avait vendu sa maîtresse, dont il commençait à se lasser et dans laquelle, disait-on, il ne voyait plus dans les derniers temps de leur liaison qu'un appât charmant destiné à entretenir et à faire prospérer l'achalandage de sa maison transformée en tripot ! ... A son honneur, il faut le dire bien vite, le roi rougit un moment de l'abjection et de la honte de sa passion nouvelle ; mais, l'amour reprenant le dessus, le sexagénaire débauché comprit plus vite encore qu'il n'auntit plus ni la force ni le courage de renoncer aux enivrements inconnus dont il avait goûté les irrésistibles jouissances, et il chercha le moyen de conserver son bonheur en sauvant au moins les apparences de sa dignité.
La dame n'avait pas d'aïeux ? On pouvait lui en faire. Son état civil était irrégulier? Il était facile de lui en constituer un nouveau ; faux, il est vrai, mais qu'on pourrait ainsi rédiger comme il serait utile et bon. Enfin, elle n'avait ni nom ni état dans le monde ? On pouvait encore remédier à cela. Il s'agissait tout bonnement de marier la courtisane à un personnage complaisant qui consentirait, moyennant unprixrai^ sonnable, à s'éloigner aussitôt après la cérémonie, en laissant à sa femme la liberté complète d'agir en tout et pour tout à son gré. Au premier abord, découvrir un tel homme pouvait paraître chose impossible. Mais Dominique Lebel n'était
jamais à bout ({'expédients; il avait des conaaissances nombreuses, des relations utiles et des amis dévoués ; le roi se reposa sur lui du soin de pourvoir à l'établissement de sa maîtresse. Celui-ci s'en vint trouver son digne et excellent ami et complice, l'honorable comte Du Barry, à qui il ât part des ordres du roi. C'est alors que le roué regretta sin^ cèrement de ne pouvoir remplir lui-même le rôle de ce mari accommodant qui semblait si difficile à trouver. Il s'était, hélas ! marié pour avancer ses affaires, et sa fenune ne lui avait été jusqu'alors qu'une incommodité et qu'un ennui. H jura ses grands dieux, — car il jurait beaucoup, — mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus. H aurait pu être le mari de la maîtresse du roi !.. . Échapper à un tel honneur 1 . . . Être obligé d'avoir recours à un autre qu'à soi-mênje pour occuper un poste aussi enviable et aussi glorieux I... Après s'être bien dit inutilement tout cela. Du Barry, songeant que ces regrets rétrospectifs ne pouvaient rien contre l'immuable impossibilité de sa situation, réfléchit en même temps qu'il lui était facile de se substiiuer un autre luimême, lequel, stylé, conseillé et soufflé par lui, tiendrait avec le même zèle et la même conscience l'office de mari in partibus qu'on désirait acheter à beaux deniers comptants. Puis, ne voulant pas que l'honneur de fournir un mari à la prostituée du roi manquât au lustre de sa famille, il proposa son frère Guillaume comme parfaitement apte et propre ï remplir l'emploi désiré.
H importait fort peu au roi que sa maltresse fût d'une noblesse bien considérable et bien authentique. Il lui voulait avant tout un titre, un nom et une position : le roi de France pouvait bien afficher M""^ la comtesse Du Barry et s'afficher lui-même avec elle ; mais, décemment, il était im-
212 ÉPOaUE LOUIS XV
possible qu'il songeât à faire accueillir par sa cour, si dégradée et si obséquieuse qu'on pût la supposer^ une fille de rien, sans famille connue ou avouable, et dont le passé, trop publiquement célèbre, devait être nécessairement, tant bien que mal, lavé, blanchi et relevé aux yeux de tous. Ce Guillaume Du Barry habitait alors Toulouse, où résidait également sa mère. Celle-ci eut-elle une louable pudeur et se boma-t-elle adonner son consentement par procuration, pour s'épargner la vue d'une telle fiancée et d'une telle alliance? A la rigueur on peut le supposer, car en présence du honteux empressement de son fils à se conformer aux ordres du roi et à l'invitation de son frère, elle refiise de le suivre à Paris, l'autorise par acte à contracter mariage « avec telle personne qu'il jugerait à propos », et, par cet oubli volontaire du nom de la fiiture dans la pièce qu'on va lire, elle évite, en quelque sorte, de sanctionner l'union infâme qui se prépare :
« Pardevant le notaire royal de la ville de Toulouse et témoins bas nommés, fiit présente dame Catherine de Lacaze, veuve de noble Antoine Du Barry, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, habitant de cette ville;
c( Laquelle a fait et constitué pour son procureur général et spécial M. Jean Gruel, négociant, rue du Roule, à Paris, auquel elle donne pouvoir de, pour elle et en son nom, consentir que noble Guillaume Du Barry, ancien officier d'infanterie, contracte mariage avec telle personne qu'il jugera à propos, pourvu toutefois qu'elle soit approuvée et agréée par ledit sieur procureur constitué et que la bénédiction nuptiale lui soit départie suivant les constitutions canoniques, par le premier prêtre requis, sans cependant que ladite dame constituante entende rien donner à son fils
dans son contrat de mariage ; voulant en outre que les précédentes vaillent, nonobstant surannotation et jusqu'à révocation expresse, promettant, obligeant, renonçant.
« Fait et passé audit Toulouse, dans notre étude, le quinzième jour du mois de juillet, avant midi, Tan 1768, en présence, des sieurs Bernard-Joseph Fourmont et Bonaventure Calvet, praticiens, habitant cette ville, soussignés avec ladite dame constituante, et Sans, notaire.
« Signé : De Lacaze Du Barry, Fourmont, B. Calvet, et Saus, notaire, avec paraphe. »
Muni de cet acte élastique, Guillaume Du Barry accourt à Paris, vient trouver son frère, prend ses derniers ordres; et le contratde mariage s'élabore activement. Mais pour se marier, alors comme aujourd'hui, il fallait avant tout produire un acte de naissance. Or, nous l'avons dit, Jeanne Béqus est fille naturelle, son nom n'a rien d'élégant, et le roi ne veut pas livrer aux officiers ministériels ni au clergé, qui vont procéder à l'union de sa maîtresse, le secret de sa vulgaire et illégitime extraction. Et pour compléter les accessoires burlesques de cette burlesque comédie, on fabriqua un faux acte de naissance. Comment fiit-il possible d'obtenir officiellement la curieuse expédition de ce faux acte, revêtu de tous les caractères d'une parfaite authenticité? C'est ce qu'on ne sait pas très bien. Quoi qu'il en soit, voici l'acte qui fut produit au mariage, annexé à la pièce constatant sa célébration religieuse à la paroisse Saint-Laurent, et qui a depuis séduit et trompé presque tous les biographes de M"*® Du Barry :
« Extrait des registres de baptême de la paroisse de Vau-
214 ÉPOQUE LOUÎS XV
couleurs, diocèse de Touls, pour Taimée mil sept cent quarante-six.
« Jeanne, fille de Jean-Jacques Gomard de Vaubernier, et d'Anne Bécu, dite Quantigny, est née le dix-neuf août mil sept quarante-six, a été baptisée le même jour, a eu pour parrain Joseph de Mange, et pour marraine Jeanne de Birabin, qui ont signé avec moi.
« L. Gaon, vicaire de Vaucouleurs; Joseph de Mange; Jeanne db Boiabin. »
« Je soussigné, prêtre-curé de la paroisse et ville de Vaucouleurs, diocèse de Touls, certifie à qui il appartient le présent extrait comme conforme à l'original.
« A Vaucouleurs, ce quatre juillet mil sept cent cinquanteneuf.
« L.-P. Dubois. »
« Nous, Claude François Duparge, licencié ès-loix, conseiller du roi, commissaire enquesteur-examinateur en la ville et prévôté de Vaucouleurs, faisant fonctions de M. le président prévost, absent, certifions que les écrimre et signature ci- dessus sont du sieur Dubois, curé de Vaucouleurs, et que foy y est et doit y être ajoutée. En témoignage de quoi nous avons signé les présentes et scellé de notre cachet.
« A Vaucouleurs, ce quatre juillet mil sept cent cinquanteneuf.
« Signé : Duparge, avec paraphe.
« Approuvé récriture : Duparge *. »
* Bibliothèque de Versailles. V. Curiosités bisioriquss de }. A. Le Roi, p. 357 et suivantes.
MMTRESSES ROYALES 21}
Une chose curieuse à remarquer tout d'abord dans la confection de cette fausse pièce est . la date même de sa soi-disant délivrance. Le mariage a eu lieu en 1768, et, pour éloigner tout soupçon, on produit pour sa célébration un prétendu acte de naissance qu'on aurait eu ainsi en réserve depuis Tannée 1759.
n est probable, dit M. Le Roi, que celui qui joua le rôle le plus important dans la fabrication de cet acte fut cet abbé Gomard, aumônier du roi, qu'on va voir figurer à la célébration du mariage comme fondé de pouvoirs de la mère et du beau-père de M"' Du Barry. Depuis longtemps cet abbé était lié avec le ménage Rançon, et les pamphlets du temps disent qu'il connaissait très bien le père de Jeanne Béqus ou Bécu ; il était, de plus, intime avec Lebel et avec le comte Jean. On peut donc supposer que ce fut lui qui fit placer dans cet acte le nom de son propre firère, Jean-Jaçques Gomard de Vaubemier, mort depuis longtemps, comme père de celle qu'il fallait anoblir^ et en fit ainsi une fille légitime *.
Il est curieux, au reste, d'examiner les transformations que l'on fit subir à l'acte primitif. D'abord, et c'était la partie essentielle, on donne un père à la fille naturelle; et comme le nom de Gomard tout court est encore bien bourgeois, on y ajoute celui de Vaubemier. Puis, comme le parrain et la marraine doivent être à la hauteur du père de l'enfant, on fait du simple Joseph Démange, M. Joseph de Mange, avec une particule, et de Jeanne Birabin, qui, sui-
* Cet abbé Gomard était un pauvre hère qui dut fisicilement $t prêter pour de l'argent tu rôle qu'on lui fit jouer dans cette affiiire. On voit dans les papiers de la Du Barry , réunis à la bibliothèque de Versailles, qu'aussitôt installée à la cour, elle lui donna de l'argent, le fit habiller par son tailleur, et qu'on le nomma aumônier du roi.
21 6 ÊPOQUB LODIS XV
vant Tusage de la campagne, est appelée la Birabine et signe comme on est dans l'habitude de l'appeler, on fait M"'^ de Birabin. Enfin, comme il paraîtra plus agréable au roi de lui donner pour maltresse une demoiselle noble et mineure qu'une fille naturelle et majeure, on retranche trois ans de Pacte primitif, et on fait naître M** Du Barry le 17 août 1746 au lieu du 19 août 1743 *.
Tels sont les préliminaires de cette honteuse et ignoble comédie. Cest à l'aide d'un faux qu'on parvint à constituer un état et un nom à cette bâtarde vulgaire, et on se demande comment un roi de France a jamais pu prêter la main à de semblables machinations. Mais ce n'est là que le commencement de sa décrépitude morale, et nous le verrons passer par bien d'autres abaissements volontaires, avant l'heure prochaine où une mort honteuse — non moins honteuse que sa vie — doit le jeter putréfié et pourri dans la tombe!...
L'acte de naissance obtenu, on ne perdit pas de temps, et le contrat de mariage put être signé huit jours après l'autorisation donnée par sa mère au fiitur mari.
Le I*' septembre 1768, cette incroyable aventure parvient à son complet dénouement : la farce s'achève en pleine église, celle de Saint-Laurent, où a lieu la cérémonie du mariage, en secret, en l'absence de la mère du marié et de celle de la mariée, qui ont toutes deux transmis leurs procurations à des tiers, ainsi que cela est énoncé dans l'acte de célébration, ainsi conçu :
« Le !**■ septembre 1768, après publication de trois bans sans empêchement, en cette paroisse Saint-Laurent et en celle de Saint-Eus tache, les 24, 25 et 31 juillet dernier; vu
* Curiosités historiques.
la procuration donnée par la mère de l'époux à Jean Gruel, négociant à Paris, rue du Roule, auquel elle donne pouvoir de, pour elle et en son nom, consentir au présent mariage ; vu pareillement la procuration des beau-père et mère de l'épouse, donnée à messire Jean-Baptiste Gomard, prêtre, aumônier du roi, auquel ils donnent pouvoir de les représenter lors de la célébration de ce mariage; les fiançailles célébrées aujourd'hui, ont été par nous mariés messire Guillaume, comte Du Barry, ancien capitaine, et demoiselle Jeanne Gomard de Vaubemier, âgée de vingt-deux ans, fille de Jean-Jacques de Vaubernier, intéressé dans les affaires du roi, et d'Anne Bécu, dite Cantigny, etc. »
Après le mariage, et selon les conventions faites, le mari, gorgé d'or et de promesses, repart aussitôt pour Toulouse, où il est condamné à résider jusqu'à la mort du roi. Quant à la nouvelle mariée, devenue comtesse Du Barry par le fait de cette union , et portant ainsi un nom et un titre qui peuvent permettre au roi moins de retenue et de secret dans sa passion, elle est installée aussitôt et définitivement à Versailles.
Après le mariage, se produisit la grande question de la présentation officielle de la nouvelle comtesse à la cour.
Les Choiseul usèrent de tout leur crédit pour retarder ou même empêcher cette cérémonie, qui devait être le prélude de leur ruine. C'est surtout sur la famille du roi qu'ils exercèrent leur empire, en faisant à ses pieuses filles des représentations réitérées, et qui n'avaient pas besoin d'être bien vives pour persuader et gagner à leur cause les hon-
Il8 ÊKX2PE LOUIS XV
nètes et scrupuleases princesses* La présenution à la cour est tin point d'autant plus essentiel en France, pour une maîtresse de monarque, que, £iute de ce cérémonial, elle n'y peut obtenir aucune place; elle n'y est jamais que précairement et dans le cas d'être expulsée d'un instant à l'autre. En un mot, M^ Du Barry n'avait d'autre distinction des fenmies du Parc aux Cerfs que d'être clandestinement des voyages, et de fixer plus constamment la passion du roi. Elle était logée dans le château de Fontainebleau, par exemple, pendant le séjour de Sa Majesté; mais elle ne montait pas dans les carrosses, elle ne pouvait manger avec le roi en public; elle n'aurait osé se montrer chez le dauphin, chez ses frères, ni chez Mesdames. Les ministres politiques auraient sans doute eu beaucoup d'égards pour ses recom* mandations; mais, étant censés ignorer son existence, ils auraient pu la méconnaître et la refuser sans inconvénient. Elle ne recevait aucune visite d'étiquette , et la présentation la faisait jouir de toutes ces prérogatives, les unes dues, les autres accordées par l'adulation et passées presque en usage et en loi. H était donc bien namrel qu'elle aspirât à £dre ce premier pas vers les honneurs, et c'est ce que la cabale adverse voulait empêcher *.
L'histoire de la présentation était donc le bruit du moment, car il ne s'agissait pas seulement de savoir si le roi aurait, oui ou non, une nudtresse en titre ; la question était beaucoup plus importante et plus élevée. En effet, chacun comprenait parfaitement que par un jeu de bascule assez fréquent en politique, où l'élévation de l'un cause souvent la chute de l'autre, la Du Barry déclarée, dans un temps plus
* Anetdeées sur M^ Du Bêrry.
MAItRESSES ROYALES II9
OU moins éloigné Choiseul tombait. Cela était si évident, qu'il se fit à ce propos une quantité de paris où bon nombre de seigneurs dévoués au ministre risquèrent et perdirent beaucoup d'argent en pariant' contre la présentation. De son côté, le comte Du Barry, le roué, se remuait plus que tout autre pour la £iire réussit. Il dépensait beaucoup d'argent, que payait le trésor royal, pour acheter des amis à sa bellesoeur ; et comme on chansonnait partout la bassesse de son origine, il fit fiibriquer, publier et répandre à grand firais dans le public une généalogie des Du Barry, laquelle les faisait remonter à la famille royale des Stuarts, et les rapprochait ainsi plus naturellement du trône.
Cependant, bien qu'il ne fit bruit que de la présentation, la présentation ne se faisait pas. On n'avait pu trouver encore une dame de qualité suffisante pour amener la nouvelle comtesse à la cour, et toutes celles qu'on avait pressenties à cet égard avaient noblement refiisé un semblable honneur. Mais, à force de promesses et d'argent, le roué finit par découvrir, dans son antique logis délabré et ruiné, une vieille comtesse de Béam, joueuse, plaideuse, toujours en procès avec sa famille, et qui, moyennant cent mille fi-ancs, consentit à remplir le rôle que personne ne voulait accepter. A cette nouvelle, les Choiseul firent secrètement visiter cette dame de Béarn par un des leurs, et la circonvinrent à un tel point, soit par la menace des colères du ministre tout-puissant, soit par les promesses les plus séduisantes de sa haute faveur, qu'elle éprouva d'abord comme une sorte de remords et de honte ; puis, l'ambition reprenant le dessus, perplexe, ne sachant si elle devait plus attendre d'un parti que de l'autre, elle voulut paraître les satisfaire en se les ménageant tous les deux, sauf à se décider tout à
220 fiPOaUE LOUIS XV
fait plus tard et au dernier moment. Elle simula une entorse, resta longtemps étendue sur une chaise longue, et rendit ainsi impossible, pour tout le temps que pouvait durer sa prétendue maladie, la cérémonie à la fois si ardenmient désirée et redoutée.
Malgré ce contre-temps, Du Barry ne perdit pas la tête ; il se remit sur-le-champ en campagne, et trouva, pour remplacer la comtesse de Béam, une certaine M°^^ d'Âlogny, qui n'avait pas une réputation beaucoup plus pure, et que sa position de fortune ne rendit pas moins facilement accessible aux offires d'argent qui lui furent faites. Le lendemain tout Versailles savait qu'au lieu d'une dame introuvable pour la présentation, on en avait presque deux ! . . . Mais en apprenant qu'on lui avait découvert une suppléante, M™' de Béam fut aussitôt guérie, comme par enchantement, et ses incertitudes disparurent en même temps que sa maladie. Elle se déclara prête et fit même commander et annoncer ses toilettes. On était alors au 29 janvier, et tout le monde s'attendait à voir se terminer dans la semaine cette grave et laborieuse question. Mais la résistance de Mesdames filles du roi, habilement et secrètement excitée et entretenue par le duc de Choiseul et par les exagérations de toutes sortes publiées par son parti, et qu'on faisait passer dans leur forme habituelle — chansons, nouvelles et pamphlets — sous les yeux des pudiques princesses, était encore le plus sérieux obstacle qu'eussent à briser la Du Barry et ses amis. Il fallait tenter un dernier et suprême eflfort, et jouer, comme on dit, le tout pour le tout. Il fut donc décidé, dans le conseil intime de la comtesse, qu'à l'une des prochaines visites du roi elle simulerait devant lui une scène du plus violent désespoir, et parlerait de
quitter la cour et son maître, si sa position n'y devenait pas ofEciellement avouée, régulière, et définitivement déclarée par reflfet de la présentation immédiate. Joua-t-elle complètement ce rôle? Je ne le crois guère : elle n'était pas comédienne de sa nature ; toute franche, toute de premier instinct et sans grâce apprêtée, il faut lui rendre cette justice qu'elle ne dissimula jamais ses vices, et qu'on la vit à la cour telle qu'elle s'était montrée au tripot, libre, vive et enjouée, bonne fille, d'un cœur facile et aimable, inaccessible à la haine, aux méchancetés ou aux ambitions, ne dissimulant ni ses allures ni son esprit porté aux choses .égrillardes et grivoises, qu'elle que fût la société qui Tentourât ; telle enfin que l'avait trouvée Du Barry, propre à exciter, par les secrets de sa luxure et les réparties de son vif esprit, le sens amortis du monarque blasé ; mais incapable de remplir sérieusement et longtemps un rôle plus utile et plus élevé. Quoi qu'il en soit, le 21 avril 1769, au retour de la chasse, le roi annonça la présentation pour le lendemain, en* prononçant la formule officielle : a Messieurs, nous avons permis à M"**^ de Béarn de nous présenter demain la comtesse Du Barry. »
Aussi, ce 22 avril au soir, ce 22 avril tant attendu, où les Choiseul et le Du Barry jouaient une si grosse panie, on vit tout Paris accourir à Versailles : ceux qui jouissaient de leurs entrées à la cour arrivant en grande pompe et en grand gala pour être témoins de la curieuse cérémonie; les autres se bornant à voir du dehors l'entrée des carrosses, et voulant surtout apercevoir, dans la voiture à six chevaux que le roi avait envoyée à sa maîtresse, la maîtresse elle-tnême, brillante de parure et de beauté au travers des glaces fermées du royal équipage ! Dans le château tout est en rumeur et en mouvement. La cour tout entière s'assemble dans la grande gale-
222 ÊPOQyE iOUIS XV
rie des Glaces. Le roi arrive d'abord. H a près delui le fMrenûer gentilhomme de sa chambre, le dac de Richelieu, doublement à son rôle et à sa place. De l'autre côté se tient, raide, gourmé, inquiet, mais souriant, du bout de ses lèvres sans doute, ce maître de la France dont la faveur puissante va s'écrouler tout à coup comme un château de cartes au souffle d'un enfant, le duc de Choiseul. Curieux spectacle ! . . . L'héritier de soixante rois consulte sa montre, parce qu'il lui semble que sa maltresse est en retard! Son bisaïeul avait failli attendre, et lui, il attend!... Il va, il vient^ agité, incertain, laissant voir à sa cour, qui le regarde, l'inquiétude qui conmience à le tourmenter. Et de chaque côté de lui, ses deux ministres, l'un de ses affaires, l'autre de ses plaisirs, se narguant l'un l'autre; celui-ci rayonnant de joie parce qu'il espère encore que la favorite ne viendra pas; celui-là sûr de lui-même et rayonnant aussi, parce qu'il sait bien qu'elle viendra!...
Tout à coup, au milieu du silence glacial de cette cour, si diversement émue, éclate comme un bruit de triomphe le roulement précipité des voitures; Richelieu court à la fenêtre. C'est M°* Du Barry!... EUe entre : il faut dire que depuis longtemps la cour de France n'avait pas vu de personne plus belle, plus séduisante, plus élégante et plus gracieuse. Sa robe, « de damas bleu à lames d'argent tout âoqueté de rubans roses et de nœuds d'émeraude », lui allait à ravir; elle était adorablement jolie, coiffée à souhait, plus brillante de sa fraîcheur et de sa jeunesse que des cent mille francs de diamants que le roi lui avait envoyés, et d'une tenue si parfaite, si complète, si inespérée, que la cour tout entière — amis et eainemis — ne put d'abord que convenir de sa grâce et qu'admirer sa beauté!... Le roi releva
MAITKBSSES ROYALES 22)
U comtesse, qui, selon l'usage, s'agenouillait devant lui, et > il lui fit un compliment flatteur où il laissa éclater, sans pudeur aucune, la joie immense qui l'enivrait. Mesdames, ces filles rigides du royal débauché, fixent elles-mêmes à la Du Barry un accueil plein d'indulgence et de bonté, et, comme celle-ci s'inclinait très bas devant elles, toutes successivement la prirent dans leurs bras et, à tour de rôle, l'embrassèrent avec une incroyable effusion.
Le lendemain de ce jour où la royauté, déjà dégradée et décrépite, s'était tout à fait avilie, le rédacteur des nouvelles (Bachaumont), soudoyé par le ministre tout-puissant, osa écrire les lignes suivantes, où, retraçant la beauté, la grâce du maintien, en un mot le succès complet de la comtesse, il fait aussi prévoir déjà la fin de sa faveur, et lui trouve, comme cause toute simple et toute naturelle, sa mort même, qu'il a l'audace de faire pressentir :
« 25 ayril 1769.
« M"* la comtesse Du Barry a été fort bien reçae de Mesdames, et même avec des grâces particulières. Le lendemain dimanche, elle a assisté à leur dîner; tous les spectateurs ont admiré la noblesse de son maintien et la grâce de ses attitudes.
a Depuis lors, M°^* la comtesse Du Barry donne des soupers où elle invite tous les grands de la cour et les ministres. Au bas de l'invitation, on assure qu'on j\k: Sa Majesté m'honarera de sa présence.
« Par une fatalité attachée à la plapart des félicités humaines, on craint que celle de cette favorite, parvenue au faîte
224 ÉPOaUE LOUIS XV
des grandeurs, ne soit pas parfaite. On remarque que sa santé s'altère depuis quelque temps, qu'elle maigrit; et les gens à spéculation, toujours sinistres, prétendent que ce dépérissement ne peut être occasionné que par une cause mortelle. »
M"'' la marquise de Pompadour, plus ambitieuse que passionnée, et pour cause *, n'avait désiré être la maîtresse du roi que dans l'espérance de devenir ainsi, et avant tout, la maîtresse du royaume. Elle avait eu de grands jours dans son règne de dix-neuf années, et aussi de grandes faiblesses; mais elle eut dans les afifaires une véritable initiative prépondérante, une fermeté et une volonté inattendues, et l'Europe dut compter avec elle. A l'intérieur, elle s'entoura d'artistes et de gens de lettres, elle les encouragea et les pensionna, et elle dépensa, pendant ces dix-neuf années de faveur et de puissance, près de quarante millions de francs, somme énorme pour l'époque, pour satisfaire princièrement ses goûts intelligents et artistiques. Elle mourut le 15 avril 1764, laissant à Choiseul le soin de retarder l'écroulement de la monarchie, et elle partit pour Tétemité par une pluie battante, ce qui fit dire à ce sceptique et sec Louis XV, voyant passer sous ses fenêtres le cercueil qui emportait sa maîtresse, l'un de ces mots honteux qui caractérissent suffisamment un prince et son époque :
« Pauvre marquise ! elle a mauvais temps pour son dernier voyage !.•. » Ce fiit là sa seule oraison funèbre...
* Se rappeler, sans que je les cite, les petits vers de M. de Maurepas.
La grisette qui lui succède, — car, ce n'est guère que cela, — M"* Du Barry, est une tout autre nature. Son règne se passa tout entier dans les enfantillages, les frivolités, le gaspillage du trésor public, les petits voyages, les petits soupers et les intrigues. Elle eut à la cour un parti politique qui s'empara d'elle pour en faire l'instrument et l'esclave de nombreuses et coupables ambitions; elle marcha à sa suite, passive, obéissante, se laissant guider, diriger, commander, n'ayant jamais aucune initiative dans quoi que ce soit, mais cependant ayant causé, par son asservissement même à de honteux amis et à d^indignes ministres, des malheurs qui ne devaient pas être réparés. D'ailleurs légère, insouciante, préoccupée seulement de ses dépenses et de ses plaisirs, elle ne parlait avec le roi des affaires de l'État qu'en plaisanterie et par jeu, remplissant le rôle qu'on lui avait indiqué, tracé, dicté, mais ne pouvant longtemps garder son sérieux, et exigeant le renversement de Choiseul ou du Parlement, en chantonnant un air grivois ou en faisant sauter des oranges. Quand on Ta appelée « une grisette parvenue », on l'a justement définie ; elle en avait si bien les allures, le ton et la gaieté ! ... si bien les folies et les inconséquences ! ... si bien les goûts, les désirs et les passions ! Elle savait cependant prendre, au besoin, une certaine dignité d'emprunt, mais qui n'était chez elle que question d'étiquette, et qui la gênait, on le voyait bien, au suprême degré. S'il lui fallait parler de choses moins futiles qu'à son ordinaire, elle faisait « la grimace » ; et si, dans une cérémonie quelconque où elle paraissait avec le roi, elle était tenue de se surveiller tout à fait, elle ne pouvait s'empêcher de manifester promptement une grande lassitude et un profond ennui. Il faut cependant lui rendre cette justice que, parvenue au poste brillant qu'elle oc-
cupait alors, non seulement la tète ne parât pas lui tourner, mais elle apporta dans sa conduite une circonspection dont OD ne l'aurait jamais crue capable. Sentant combien elle devait être l'objet de la jalousie de tant de beautés, rivales de sa figure et de sa faveur, elle affeaa une modestie qui aurait dû les désarmer, si Tenvie pouvait l'être. A moins d'avoir des raisons d'animosité particulières contre elle, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer et de revenir des impressions que le préjugé et ses ennemis avaient répandues sur son compte. Elle ne se permettait même pas les plaintes ou les reproches qu'un sentiment bien naturel de vengeance pouvait lui suggérer contre ses envieux et contre ceux qui avaient divulgué ou calomnié son passé *. En un mot, c'était une « bonne fille », sans méchanceté, sans rancune, et qui servait avec beaucoup d'habileté et de naturel les ambitieuses passions de ceux qui avaient rattaché leur fortune à la sienne. Quant à sa beauté, elle était alors dans toute sa firaicheur et dans tout son éclat. J'ai sous les yeux le joli portrait que Drouais a fait d'elle à cette époque; j'ai également devant moi une réduction de ce buste populaire de Pajou, qui donne de ce visage si fin un si complet souvenir; j'ai enfin l'adorable figure à la plume qu'ont tracée, d'après ces charmantes images , ces deux habiles pasticheurs du xvni* siècle , Siamois littéraires, érudits, anistes, romanciers, peintres même, qu'on nomme Edmond et Jules de Concourt. Refaire ce portrait après ces habiles ciseleurs serait une témérité qui ne pourrait me réussir; je préfère emprunter à leur excellent et intéressant livre : les Maîtresses de Louis XV, cette curieuse page écrite en style véritablement rocaille, maniéré, précieux,
* Anecdotes sur la comtesse Du Barry.
surchargé d'arabesques et d'adjectifs inattendus, à la façon de ce siècle léger qui, n'ayant jamais rien produit de vraiment « grand », n'a guère légué que du « joli » à notre indécis xix^ siècle, lequel se bat les flancs au milieu des pluies d'épithètes de la critique inquiète et mécontente, pour parvenir à combiner à la fois l'alliance du joli et du grand: .
« Tous les documents, tous les portraits, toutes les images qu'une femme laisse d'elle, tous ces miroirs d'immortalité de la beauté mortelle, le marbre, la toile et la gravure, s'accordent à reconnaître à M"** Du Barry les plus rares séductions de la femme, les enchantements d'une grâce sans rivale. Ses cheveux étaient les plus beaux, les plus longs, les plus soyeux, les plus blonds du monde; blonds de ce blond cendré qui donne, aux traits, sans le secours de la poudre, une douceur et une harmonie délicieuses, et met autour d'un visage de femme tout à la fois une caresse, un rayon, un nuage. Elle avait, contraste charmant ! des sourcils bruns et des cils de même couleur, des cils recourbés et qui frisaient presque autour de son œil bleu baigné de ces lueurs humides que seul le^pinceau de Greuze a su peindre. Les deux caractères de sa beauté se mariaient et s'unissaient d'une façon ravissante dans son regard, qui était le regard d'une brune et le regard d'une blonde, mêlant la tendresse à la passion et le sourire à l'ardeur. Puis, c'était un petit nez grec, finement taillé, et l'arc retroussé d'une bouche délicieusement petite. C'était une peau, un teint d'enfant, surtout l'ovale du visage. C'était un cou qui semblait le cou rond d'une statue antique allongé par le Parmesan pour se balancer plus délicatement sur de rondes épaules. C'était un bras, une main, un pied, tout un corps d'une perfection adorable ; et
228 ÉPOaUE LOUIS XV
par-dessQS tant de charmes, il y avait en elle la jeunesse victorieuse, la vie et comme la divinité d'une Hébé ; il y avait autour d'elle cet air de volupté, cette atmosphère d'enivrement, ce parfum et cette lumière de déesse amoureuse qui faisait chanter à Voltaire devant un de ses portraits :
L'original était £iit pour les Dieux!
« Toutes les métamorphoses conviennent à cette beauté comme aux divinités de la fable ; et que demain elle quitte le grand habit de Versailles pour un déguisement de chasse, qu'elle mette l'habit d'homme aux larges parements battus par la dentelle d'Angleterre qui fait le tour de son col nu, qu'elle porte ses cheveux plats, et que deux ou trois mouches jetées ça et là dans sa figure en relèvent la mutinerie, elle sera Vénus chasseresse ! ... »
Comme je l'ai déjà dit, l'histoire du règne frivole et léger de la Du Barry pourrait être écrite en chansons ; mais elle peut encore mieux se raconter en anecdotes. Les petites feuilles et les petits livres du temps fourmillent d'historiettes souvent amusantes, parfois vraies, mais qu'on a tellement embellies ou enlaidies, selon la passion du biographe qui s'en est servi, qu'il vaut mieux les citer telles quelles que de s'exposer, en les commentant, à tomber soi-même et malgré soi dans le même piège de dénigrement ou d'inexactitude. Ces petites histoires racontées, publiées au jour le jour, sont, dans leur ensemble, un excellent et rapide tableau de l'époque. La vie intime et frivole de la favorite y est suffisamment exposée ; on y peut voir que le jeu, les voyages et les soupers remplirent la meilleure partie des cinq ans que dura sa faveur. Je rapporterai seulement quelques-unes de ces anecdotes; elles seront pour le lecteur comme un petit jour-
nal de cour, libre d'imprimer sans contrôle tous les com- * mérages, tous les bavardages et même toutes les calonmies.
« A Versailles.
<c Sa Majesté fit installer la comtesse Du Barry dans l'appartement qu'occupait la feue marquise de Pompadour et qui était devenu en partie celui du gouvernement. M. le comte de Noailles crut devoir faire quelques représentations sur le dérangement qu'occasionnerait dans ses fonctions un déplacement de cette espèce. Il s'y hasarda, mais sans succès; et ce seigneur, ayant trop insisté dans l'excès de son zèle, fut à la veille de' perdre les bonnes grâces du roi.
« En ce temps-là. M"* la comtesse de Béam, qui avait présenté M°** Du Barry, reçut une faveur particulière. Son fils, le vicomte de Béam, qui sortait d'être page chez le roi, et l'intime ami du fils du comte Jean Du Barry, alors page aussi de Sa Majesté, et connu depuis sous le nom de vicomte Adolphe, entra dans les carabiniers, et fut peu après présenté au roi. Le monarque l'accueillit de la façon la plus flatteuse, le fit monter sur-le-champ dans ses carrosses, et dès lors il fut admis à toutes les parties de plaisir des petits appartements. )»
« A Marly.
« M°* De Béam accompagna M°** Du Barry au voyage de Marly qui eut lieu bientôt après sa présentation. C'est un séjour riant et champêtre, institué pour délasser les grands de l'État des travaux de l'hiver et de ses plaisirs. Le roi
s'éuit flatté que la communication plus rapprochée où l'on se trouve en ce lieu pourrait lier davantage à la cour sa favorite ; mais il n'en résulta pas ce que Sa Majesté en attendait. On y fut dans une grande tristesse ; les dames ne purent encore se faire à la nouvelle beauté qui y brillait et qui les éclipsait sans contredit. On assure que M""^ la princesse de Guéméné lui avait fait même une impolitesse marquée devant le monarque, ce qui déplut fort à Sa Majesté. Elle reçut Tordre de se retirer. Les autres dames, sans marquer un mépris aussi caraaérisé, ne se liaient pas avec elle; dans ce premier voyage, elle n'avait pas eu de pavillon séparé et logeait au château, dans un petit appartement ménagé exprès et qui joignait celui du roi.
« L'espèce de constematioû de la cour influa jusque sur k jeu, qui ne fut pas aussi vif que d'ordinaire. Beaucoup de seigneurs refusèrent de tailler, sous prétexte de manque d'argent; et les tracasseries, les bouderies des femmes, occupant les esprits, empêchèrent que la fureur du jeu ne fût portée à son comble. M"* Du Barry jouait cependant. On rapporte même qu'un jour, en pontant au pharaon, et voyant paraître la carte fatale pour elle, elle s'écria : Ah I je suis frite! expression qu'on ne manqua pas de relever. U faut vous m croire, lui répondit-on, vous devesi ^'^^^ y contiaîtrel Mot piquant en ce qu'il faisait allusion à l'état de sa mëre, qui avait été, dit-on, cuisinière. Enfin, ce voyage, qui ne pouvait être agréable à M™* Du Barry par les mortifications plus fréquentes qu'il lui occasionnait, finit plus vite, et la cour revint à Versailles aussi ennuyée qu'elle en était partie. »
« A Bdle^me.
« On a ramassé avec le plus grand soin les détails du fameux souper de jeudi, si important par les suites qull peut avoir, et le thermomètre véritable d'où les courtisans partiront à coup sûr pour mesurer le degré du chaud et du froid à mettre dans leurs assiduités respectives. On raconte que M"* la maréchale de Mirepoix et M"** de Flavacourt, arrivées les premières, se promenaient dans les jardins de Bellevue, lorsque M. le duc de Chôiseul est entré avec sa suite et a formé un groupe opposé à celui-là; que les arrivants tournaient à droite ou à gauche, selon leurs inclinations, et grossissaient l'un des deux partis; qu'on ne s'épargnait pas les sarcasmes d'aucune part, lorsque le roi a paru ; que Sa Majesté est allée à M°^*Du Barry, lui a dit mille choses gracieuses, s'est félicitée de la posséder pour la première fois dans ce beau lieu, s'est offerte à lui en faire voir tous les détails ; que dans cet intervalle M. le duc de Chôiseul restait à l'écart avec sa compagnie, qui diminuait à mesure, au point qu'il se promenait seul, lorsque, l'heure de souper étant arrivée, le roi avait fait placer la favorite à côté de lui, en faisant mettre auprès M. le comte de La Marche, comme ayant de VamitU pour cette dame, a-t-il ajouté, et il a déclaré que le reste se placerait comme il voudrait; que le souper avait été fort gai de la part du roi et du grand nombre des convives, mais que le duc de Chôiseul n'avait pas déployé cette sérénité qu'il porte d'ordinaire dans les fêtes; qu'il s'était concentré avec ses voisins ; que la comtesse s'y était comportée avec la même aisance qu'elle avait déjà eue à la présentation; qu'elle avait fait briller autant d'esprit que de grâce et de légèreté ; qu'après
a 32 tPoauB Loois xv
souper, le roi, ayant annoncé le jeu, avait demandé un vingt et un pour M"** Du Barry, jeu qu'elle aimait beaucoup ; que M"* de Ravacourt s'était écriée qu'elle en serait, M. le maréchal de Richelieu aussi, en ajoutant qu'il était tout entier à M*** Du Barry ; que le roi avait fait un whist, dont le duc de Choiseul avait été, selon l'usage ; que, le lendemain. Sa Majesté, s'étant habillée, avait été avec son capiuine des gardes et son premier gentilhomme à la toilette de M°*^ Du Barry, où cet auguste amant étût resté une heure ; que le jeune Du Barry, neveu de la comtesse, sorti depuis quelque temps des pages de la chambre du roi, avait l'honneur d'être de ce souper. »
« A Marly.
« On cite du duc de Tresme un fait bien propre à faire connaître de quelle vile prostitution un courtisan est capable. Ce seigneur étant allé voir à Marly, pendant le voyage, la favorite, et ne l'ayant pas trouvée, écrivit chez son suisse : U sapajou de M°** la comtesse Du Barry est venu pour lui rendre ses hommages. Il faut savoir, pour entendre toute la bassesse de cette plaisanterie, que le duc est très contrefait, que la comtesse s'amusait de sa bosse, et que ce méprisable courtisan s'estimait trop heureux de la faire rire. On peut encore conclure de là de la tournure du génie de la dame, de celle qu'elle prenait à la cour et qu'elle y faisait prendre à tout le monde. »
« A Choisy.
« Ce qui fit plaisir au roi dans ce voyage, ce fut de savoir que les femmes de qualité, d'abord si révoltées contre sa
maîtresse, se relâchaient peu à peu de leur morgue, et se laissaient séduire par sa douceur et son aménité. On en jugea par le nombre de quinze ou seize qui se trouva à Choisy ; tout s'y passa dans la meilleure intelligence. M"* Du Barry y montrait cette liberté franche' par où elle avait séduit Sa Majesté; elle passait la plus grande partie du jour à sa toilette ; elle étudiait les diverses formes les plus propres à la rendre agréable à son amant ; elle se mettait souvent en Flore. Ces diverses métamorphoses étaient si longues qu'il fallait quelquefois reculer le service. Le roi, enchanté, avait la bonté de s y prêter; et lorsque c'était par trop long, il lui faisait dire de venir à table en petite robe. Les spectateurs étaient témoins des progrès que faisait chaque jour sa passion. Sa Majesté ayant laissé tomber son étui. M"* Du Barry le ramassa avec empressement, en mettant un genou en terre; mais le monarque, se précipitant lui-même à ses pieds, lui dit : Madame, c^est à moi à prendre cette posture^ et pour toute la vie/... Galanterie digne de la vieille cour, et bien opposée au ton leste et cavalier dont nos petits-maîtres traitent aujourd'hui les femmes. »
« A G}inpiègne.
« Le voyage de Compiègne, que la cour a coutume de faire au commencement de juillet, donna lieu à de nouveaux événements. La favorite fut publiquement de celui-ci. Elle ne l'avait fait jusque-là qu incognito; cette fois, elle s'y rendit dans toute sa gloire, et voulut en conséquence marquer son arrivée en ce pays-là par une grande pompe. Elle sortit de la capitale avec trois carrosses à six chevaux. Elle demeurait alors dans la rue des Petits-Champs, très passagère et four-
MhM
miUant de monde. Cet appareil à la porte d'une maison particulière excita la curiosité du peuple, qui redoubla bioitôt quand on sut pour qui était ce cortège. On jugea que son intention n'était pas de se dérober aux regards, et par son train et par l'heure qu'elle choisit pour partir (ce fiit à une heure après midi qu'elle monta en voiture). Étonnée cependant d'un concours qui semblait annoncer le départ de quelque princesse distinguée, et pour se dérober à des acclamations qui n'étaient pas toutes des bénédictions, elle baissa les stores de son équipage, et personne ne put la voir; mais elle les releva à sa sortie de Paris, et se montrait gracieusement à la multitude des voyageurs dont la route était remplie. »
« A Chantilly.
« Vers ce temps-là. Sa Majesté fit un voyage à Chantilly. C'est un des beaux lieux de la nature, appartenant au prince de Condé. Le roi voulut bien faire à son cousin l'honneur de l'y aller voir. Son Altesse étant venue, suivant l'étiquette, lui demander qui elle jugeait à propos d'inviter. Sa Majesté lui en laissa le choix, ce qu'on regarda comme une petite niche du monarque envers le prince, par l'embarras où il le jetait, puisque en priant la favorite il ne pouvait décemment inviter Mesdames, et se mettait mal avec celles-ci, et qu'en engageant les filles du roi, il s'ôtait la faculté d'avoir M""^ Du Barry. Il crut cependant devoir d'abord satisfaire à ce que son rang lui prescrivait, et sollicita Mesdames de lui faire l'honneur d'accompagner Sa Majesté chez lui. Au reste, si M"* Du Barry ne fut pas publiquement de ce voyage, il passa pour constant que , soit que Sa Majesté ne pût se
passer d'elle si longtemps» soit que sa mdtresse voulût lui faire une agréable siurprise, elle s'y était rendue une nuit, et en était revenue incognito le lendemain.
Cependant le prince de G)ndé, qui avait à cœur de ne déplaire à personne, imagina de proposer au roi un second voyage dont Mesdames ne seraient pas, ce qui donnerait à Son Altesse la liberté d'avoir la comtesse. Il avait même réservé pour ce temps-là d'étaler toute sa magnifience, et de donner les fêtes les plus galantes qu'il avait projetées. Cette fois le roi y séjourna longtemps, parut s'amuser beaucoup et se livra à toute l'intimité de la société. Sa Majesté afficha sa maîtresse aux yeux du peuple des environs en lui disant suivre la chasse en calèche, en sorte qu'il n'y eut personne qui n'eût la liberté de la contempler à son aise. On admit aussi le public aux soupers et aux fêtes, où le roi parut affeaer de plus en plus de lui faire des amitiés. »
€ An Salon.
« Tout rendait successivement hommage à la nouvelle divinité et reconnaissait son pouvoir. Il y avait cette année Salon de peinture. C'est un usage aux grands de la cour de venir le voir et d'exciter ainsi l'émulation des artistes. On fit entendre à M"* Du Barry qu'elle devait y paraître ; et le jour qu'elle y vint, on fit sortir tout le monde, suivant les ordres qu'en avait donnés M. de Saint-Florentin, qui ne prescrivit le même cérémonial que pour M"* de Pompadour. Ainsi , par une révolution dont la rapidité était inconcevable, celle qu'un an auparavant on chansonnait dans les rues, sous le nom de La Bourbonnaise, par permission de la
a)6 fiPOQjOE LOUIS XV
police, vo]^t chasser à son approche, comme de vils plébéiens, les gens de la plus haute qualité. H faut cependant lui rendre la justice de dire que cette expulsion ne doit pas lui être imputée, puisqu'elle en témoigna son mécontentement. Au surplus, les plus fameux peintres et sculpteurs raccompagnèrent et briguèrent les suffrages de la Minerve du jour. Un d'eux avait été choisi pour la peindre ; c'était le sieur Drouais, excellent artiste pour le portrait, qui avait Élit ses preuves pour la favorite précédente, et qui n'eut pas le même succès en cette occasion. Pour mieux réussir, il avait imaginé de la représenter de deux manières, c'est-à-dire sous les habillements d'homme et de fenmie tour à tour. Ceux qui connaissaient M""' Du Barry trouvèrent que, loin de la flatter, le peintre ne l'avait pas rendue dans toute la vérité de ses charmes. Des deux côtés il lui donnait un regard minaudier, appelé par )es petits-maitres regard en coulisse, qui n'est point du tout celui de cette beauté , très net, très franc, très ouvert. Le public se trouva aussi partagé sur les deux figures, auxquelles on fit le grand reproche de ne pas se ressembler. Celle de femme était vêtue de blanc, et enrichie d'une guirlande de fleurs; en homme, M^'^'Du Barry était en espèce d'habit de ville, la chemise décolletée. Ce dernier plaisait plus généralement au sexe, et le premier aux hommes ; ce qui donna heu aux vers suivants :
Sur ton double portrait, le spectateur, perplexe, Charmante Du Barry, veut t*admirer partout.
A ses yeux changes-tu de sexe,
n ne fait que changer de goût.
S'il te voit femme, dans Tâme,
D'être homme il sent tout le plaisir :
Tu deviens homme, et d'être femme
Soudain jl aurait le désir.
« Les marques éclatantes de Tascendant que prenait la favorite donnèrent lieu à un petit couplet, car il faut que le Français chansonne toujours :
Sur l*air : Vive h vin ! vive V amour I de Topera U Déserteur,
Vive le roi ! vive l'amour !
Qiie ce refrain soit nuit et jour Ma devise la plus chérie !
En vain les serpents de Tenvie Sifflent autour de mes rideaux, L*amour lui-même assure mon repos, Et dans ses bras je la défie!...
« On caractérisait par là les vains eflforts de la cabale des Choiseul et surtout de la duchesse de Grammont. Le duc, pour cacher son dépit, redoublait de'dépenses; il s'absentait de la cour plus fréquemment, et fit, coup sur coup, deux voyages, l'un à Chanteloup, l'autre à Metz. D y vivait avec la plus grande magnificence ; toujours quarante maîtres à table, au moins ; deux troupes de comédiens pour amuser ceux qui venaient faite leur cour à ce ministre, et le reste à proportion. »
. « A Fontainebleau.
« Le jeudi 28 septembre, Sa, Majesté, avant de chasser dans la forêt de Sennaar, est allée au pavillon du roi, qu'avait fait bâtir le sieur Bouret, fermier général, qui l'avait ainsi appelé depuis qu'il avait eu l'honneur d'y recevoir ce prince. La comtesse Du Barry s'y est rendue avec beaucoup de dames de la cour. Le sieur Bouret a conduit cette dame dans tout le château ; il y a eu ensuite un splen-
21% ÉPOQPB LOUIS XV
dide dîner; le repas fini, la favorite est montée en calèche avec les dames, et a assisté à la défaite d'un cerf qu'on a pris sous Croix-Fontaine, et dont Sa Majesté lui a présenté le pied. On s'attendait à quelque galanterie particulière de la part du sieur Bouret, et il n'a pas manqué de remplir l'attente des curieux. On y a trouvé une Vénus modelée d'après celle de Coustou pour le roi de Prusse. L'adroit courtisan y avait fait adapter une tète sculptée d'après celle de M** Du Barry, et en a présenté le coup d'œil à Sa Majesté, flattée de la manière dont on divinisait ainsi son goût. M"' Du Barry était à cette chasse précisément dans le même habillement d'homme sous lequel elle est représentée au Salon, mais infiniment plus leste et plus séduisante. »
La fortune de M"** Du Barry augmentait chaque jour avec sa feiveur. En janvier 1769, le roi lui constitue cent mille livres de rentes sur la ville de Paris, et dix mille livres de rentes sur les états de Bourgogne, et, au milieu de la même année, il lui donne Luciennes. En 1770, au i*' janvier, et comme étrennes, il offre à sa maîtresse ce qu'on appelait les loges de Nantes, réunion de boutiques, baraques et appentis éublis sur la contrescarpe, à Nantes, et rapportant quarante mille livres de rentes. En outre, et au milieu de cadeaux divers et imprévus, oflferts ou demandés, la maîtresse royale reçoit par mois, pour son entretien et ses menus plaisirs, environ trois cent mille francs d'argent comptant; ce qui lui représentait donc, en 1770, au moment de l'arrivée de la Dauphine et de la chute de Choiseul, à peu près trois millions sept cent cinquante mille francs annuellement assurés !!!... L'hôtel qu'elle avait loué rue de l'Orangerie, à Versailles, au commencement de sa faveur, ne suffisait plus pour contenir ses équipages, ses gens et son
train tout entier, devenu véritablement royal. Elle acheta alors, sur l'avenue de Paris, une habitation qui avait appartenu à un parent enrichi de la Pompadour, et elle y fit construire, par son architecte Ledoux, un grand hôtel où elle put loger complètement toute sa maison. Qjiand je dis un hôtel, c'est plus justement un palais que je devrais dire; car on y édifia jusqu'à une chapelle, et, plaisante sinécure !... un aumônier en titre fut nommé pour la desservir!... Aujourd'hui, chapelle, boudoirs et salons, tout a disparu ; mais l'hôtel existe encore à Versailles ; on y loge des fourrages, des chevaux et de la cavalerie.
Mais c'est surtout à Ludennes que M°* Du Barry va étaler ses goûts de luxe inutile et de magnificences merveilleuses ; c'est là qu'elle va enfouir des trésors de tout genre que dévoreront à si belles dents les avaleurs de 93 !... Ce Luciennes ou Louveciennes, qu'elle a rendu célèbre, Louis XIV l'avait acheté, en 1690, à M. de Valentinay, pour le donner à sa fille, la princesse de Conti *; à sa mort, le comte de Toulouse hérita de cette terre, qui passa ensuite au duc de Penthièvre. Le fils de ce dernier y étant mort, le duc, son père, ne voulut pas conserver un domaine qui lui rappelait ce fimèbre souvenir, et il le vendit alors à Louis XV, qui l'ofl&it à M°»* Du Barry, « avec jouissance pour sa vie durant de la maison, jardin et dépendances ». Le brevet de concession est du 24 juillet 1769, et se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de Versailles.
Le château de Luciennes, tel que la Du Batry le trouva, n'était pas une habitation convenable ni suffisante pour une maîtresse royale habituée au luxe fastueux de la cour de
* M^ de Blois» fille légitimée da roi et deM"- de La Vallière.
Louis XV, aux petits salons, aux boudoirs mignons et à l'entourage de tous ces riens charmants dont les courtisanes aiment par-dessus tout l'inutile profusion. C'était une assez vaste résidence, grandiose même, et par conséquent indigne de cette petite maltresse qui n'aima jamais rien de ce qui était vraiment grand et vraiment beau; du joli et du coquet était tout ce qu'elle voulait. Elle fut servie à souhait dans son rêve de construction galante par son habile architeae Ledoux, celui-là même qui avait réédifié son hôtel de Versailles. Au lieu de transformer le château principal, ce qui eût coûté fort cher, sans résultat bien satisfaisant, l'adroit artiste le conserva tel quel avec d'autres aménagements intérieurs, et éleva, à une petite distance, un pavillon nouveau tout à fait conforme aux goûts de la Êivorite et à la voluptueuse destination qu'elle voulait donner à sa nouvelle demeure.
A la première visite que le roi fit à sa maîtresse dans ce voluptueux et coquet domaine, il témoigna le plus vif enchantement. D y eut ce jour-là, en l'honneur de Sa Majesté concert, feu d'artifice, parade et souper. Louis XV voulut bien féliciter lui-même l'architecte, et lui accorda en récompense de son talent la place de commissaire inspecteur des salines de Franche-Comité, qui ne rapportait pas moins de huit mille livres de rentes, qu'on pouvait gagner sans quitter Paris, et en s'occupant d'autres travaux. Enfin, comme à un semblable palais il fallait naturellement un gouverneur spécial, et qu'un soir le nègre de la favorite, Zamore, daignait par hasard être de bonne humeur, et consentait à plaisanter avec le roi, ce prince magnanime, pour le remercier de son esprit et de ses quolibets qui l'avaient fait rire un moment, réleva aux hautes et importantes fonctions de gouverneur
de Luciennes, avec six cents livres de traitement ! Et le chancelier Maupeou apposa gravement le sceau de l'État sur le brevet, et vint l'apporter solennellement lui-même i ce gouverneur d'un nouveau genre, qui fit une cabriole devant Sa Seigneurie pour lui exprimer d'une manière digne de lui sa gratitude et sa joie ! . . .
A la mort du roi, M°* Du Barry se retira à Rueil, chez le duc et la duchesse d'Aiguillon, ni trop triste, ni trop inquiète, mais voyant diminuer chaque jour la cour qui l'y avait d'abord suivie. Elle n'était point non plus trop désespérée, et ne regrettait sérieusement, de sa grandeut évanouie, que les courbettes, les adulations, les basses platitudes et les mensongers compliments des courtisans de sa fortune, qui devaient naturellement disparaître avec elle. Son état de fortune était encore considérable et lui permettait un train de maison véritablement princier; sa famille, enrichie par elle, était à l'abri du besoin, et elle ne se considérait pas comme trop à plaindre, en songeant à la belle et somptueuse existence qu'elle pouvait mener à Luciennes, au milieu des quelques fidèles dont le dévouement et l'amitié auraient survécu à sa faveur. Mais deux jours après la mort du roi, une lettre du duc de La Vrillière vint apprendre à l'ex-favorite qu'il ne fallait pas songer pour le moment à la réalisation de cet aimable rêve ; la lettre était un ordre d'exil ainsi conçu :
« A Versailles, le la mai 1774.
« J'espère, Madame, que vous ne douterés pas de toute la peine que je ressens d'être obligé de vous annoncer une
défense de paraître à la cour ; mais je suis obligé d'exécuter les ordres du roi, qui me charge de vous marquer que son intention est que vous n'y veniez pas jusqu'à nouvel ordre de sa part. Sa Majesté, en m^e temps, veut bien vous permettre d'aller voir madame votre tante, à l'abbaye de Pont-aux-Dames, et je vais écrire en conséquence à M"** l'abbesse afin que vous n'éprouviés nulle difficulté. Vous voudrez bien m'accuser la réception de cette lettre par celui qui vous la remettra, afin que je puisse justifier à Sa Majesté l'exécution de ses ordres.
« J'ai l'honneur d'être, avec respect, Madame, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.
« Le duc de La Vriluère. »
Elle en pleura d'abord, pendant que Paris la chansonnait :
Les Cinq Ponts.
Complainte.
Les Ponts ont fait époque dans ma vie> Dit Lange en pleurs dans sa cellule en Brie.
Fille d'un moine et de Manon Girôtrx, J'ai pris naissance au sein du Pont-aux-Choux ! A peine a lui laurore de mes charmes, Que le Pont-Neuf vit mes premières armes !
Pont-au-ChangCy à plaisir je fêtois Le tiers^ k quart, soit noble, soit bourgeois ; L'art libertin de rallumer les flammes Au Pont-Royal me mit le sceptre en main.
Un si haut fait me loge an- Font-aux-Datnes^ Où j'ai bien peur de finir mon destin 1
Paris chan8on!êiait aussi le roi, et l'épitaphe suivante courait déjà la rue, au lendemain même de sa mort :
Remplissant ses honteux destins, Louis a fini sa carrière.
Filles, pleurez ! Pleurez, catins !
Vous avez perdu votre père!..
Une chanteuse de l'Opéra, renommée pour son esprit
et sbn îricdiîduité, M"® Arnould, appréciait mieux encore le chagrin et le dommage que la mort du monarque libertin et la c bute de sa maîtresse devaient causer aux femmes de sa sorte. « Nous voilà toutes, disait-elle, orphelines de père et de mère ! . . . »
Pont-aux-Damés est une vieille abbaye située près de Meaux, au milieu d'une forêt sauvage, à l'aspect' tristie et désert ; après les splendeurs de Versailles et les colifichets dorés de Louveciennes, ce lieu d'exil dut sembler une prison. La Du' Barry en fut d'abord effrayée, triste quelques jours, pleurant même, mais publiquement et sans se gênft:, devant les sœurs du couvent, de façon à être vite consolée. Elle le fut projnptement en effet, et après quelques jours d'ennui elle chercha à retrouver les distractions qui avaient jusque-là charmé sa joyeuse existence ; elle obtint presque aussitôt du roi que sa belle-sœur viendrait la rejoindre; un peu plus tard la même faveur fut accordée à la vicomtesse Du Barry, sa nièce, et elle eut ainsi un petit cercle plus gai et plus étendu. Enfin elle reprit jusqu'à son train de maison, ses fem.mes, ses cuisiniers, ses oflîciers; et pour loger tout ce monde, qui faisait l'étonnement elle le trouble dans ce lieu naguère si calme et si tranquille, et fit ajouter à grands frais à l'abbaye, par son architecte Ledoux, une
244 ÉPOQUB LOUIS XV
aile entière^ où elle établit aussi confortablement que possible sa maison ainsi reconstituée. Elle passa de la sorte dix-huit mois dans cette paisible retraite, qu'elle avait bouleversée et remuée de fond en comble et où restèrent bien longtemps après elle les traces luxueuses de son passage. Elle obtint alors, par les intercessions de ses amis, l'autorisation de venir résider à dix lieues de Paris et de Versailles, et elle acheta près d'Ârpajon le domaine de Suivrain ou Saint- Vrain. Elle s'y ennuya beaucoup plus qu'au couvent, moins entourée, moins admirée, comblée de moins d'égards et de prévenances, obligée de jouer pour tuer le temps, et perdant en une soirée, contre le chevalier de Langles, une partie de 90,000 livres, qui avait commencé par un enjeu de douze sous ! inquiétée par ses créanciers, qui depuis deux ans la pourchassent; tourmentée par ses deux femmes de chambre, dont l'une est toujours enceinte et l'autre toujours malade, et que par bonté d'âme elle ne peut se décider à mettre à la porte ; enfin ne sachant que faire pour occuper ses longues journées de loisir, n'aimant ni le travail ni la lecture, s'ennuyant bien vite de la société monotone des siens, et bâillant, puis s'endormant au milieu d'eux, pour se réveiller tout à coup, avec des accès de gaieté excentrique, suivis de cris et de pleurs, sans motifs ni raison !
On lui conseilla alors d'écrire à Maurepas, redevenu minisire sous Louis XVI, pour solliciter l'autorisation de rentrer à Luciennes :
« 7 janvier 1776.
i( On m'a fait l'honneur d'une lettre de cachet après la mort du feu roi, afin de ne pas exposer les secrets de l'État.
Si j'en ai connu quelques-uns, je les ai oubliés avec cette légèreté qui m'est naturelle. Il n'y a que trois choses dont j'aie conservé un plein souvenir : les bontés du feu roi, mes torts envers la Dauphine et la générosité de la reine pour les oublier... Je tiens à tout obtenir de votre courtoisie; vous êtes trop spirituel pourvoir en moi une personne à craindre, et trop galant pour vous refuser à rendre une femme heureuse. Je demande la permission d'habiter dorénavant Luciennes... »
Et le ministre aimable de répondre sur le même ton d'extrême galanterie :
« Vous m'avez charmé en .vous adressant à moi ; votre douceur, vos qualités précieuses, la réserve que vous avez gardée dans votre disgrâce, vous ont donné droit à une auguste indulgence; tout mon mérite a été de la provoquer. Vous pouvez aller à Luciennes... Veuillez accepter mes remerciements de la bonne opinion que je vous ai inspirée... »
Elle put donc reparaître à Luciennes, y reprendre sa vie, son luxe, son train tout entier, et recommencer, mais sur un pied forcément plus restreint, la vie brillante et fêtée des grands jours de sa haute fortune. Elle retrouva quelques fidèles de sa société d'autrefois : d'Aiguillon, Soubise, Maupeou, Richelieu; son existence fut plus douce, plus calme, et même plus sage qu'on ne saurait croire; on pourrait presque dire que la raison l'avait en quelque sorte un peu gagnée, et qu'elle lui venait soudainement avec l'âge ; elle sut se faire oublier de ses ennemis dans sa chère retraite, et elle n'eut plus, dans le reste de sa vie, qiie deux amours, et d'un genre bien différent de ceux qui l'avaient jusqu'alors occupée. Puis, chose plus étonnante, elle chercha, obligée
246 fiPOQlDE LOUIS XV
il est vrai parles poursuites incessantes de ses créanciers, à mettre de l'ordre dans ses affaires, et elle paya la plus grande partie de ses dettes.
Nous n'avons pas à raconter ici la un de la vie de M*"' Du Bany, qui appartient à la fois au règne de Louis XVI et à la Révolution. Tout le monde sait que cette &n fut tragique ; la trop célèbre comtesse eut l'honneur de mourir comme la reine, sur l'échafaud.
INDEX