‹ [Chroniques du XVIIIe siècle]Chapitre 43 sur 47 · MADAME DE POMPADOUR · texte numérisé non relu

MADAME DE POMPADOUR

LE nom de famille de M°** de Pompadour était Jeanne-Antoine Poisson. Elle était fille d'une femme entretenue et d'un fermier de la Ferté-sous-Jouarre, qui avait amassé quelque chose à vendre du blé aux entrepre-

neurs des vivres. Cet homme était alors en fuite, ayant été condamné pour quelques malversations. On avait marié sa fille au sous-fermier Lenormand, seigneur d'Étiolés, neveu du fermier général Lenormand Toumehem, qui entretenait la mère. La fille était bien élevée, sage, aimable, remplie de grâces et de talents, née avec du bon sens et bon cœur.

ce Je la connais assez, dit Voltaire dans ses Mémoires ; je fiis même le confident de son amour. Elle m'avouait qu'elle avait toujours im secret pressentiment qu'elle serait aimée du roi, et qu'elle s'était sentie une trop violente inclination pour lui pour la trop démêler. Cette idée, qui aurait pu pardtre chimérique dans sa situation, était fondée sur ce qu'on la voyait souvent menée aux chasses que &isait le roi dans la torêt de Sénard. »

Toumehem, l'amant de sa mère, avait une maison de campagne dans le voisinage. On promenait M"* d'Étiolés dans ime jolie calèche. Le roi la remarquait et lui envoyait souvent des chevreuils : la mère ne cessait de lui dire qu'elle était plus jolie que M"'* de Châteauroux ; et le bonhomme Toumehem s'écriait souvent : « Il faut avouer que la fille de M°** Poisson est un morceau de roi. » Leur ambition fut bientôt satisfaite : Louis XV en devint amoureux, et elle fut créée marquise de Pompadour en 174S, et jouit aussitôt d'un grand crédit. Elle en usa pour favoriser les beaux-arts, qu'elle avait cultivés dès son enfance. Plusieurs gens de lettres et divers artistes lui durent des pensions et des places. Elle s'était formé un des plus beaux c?.binets de Paris, en livres, en peintures et en curiosités ; emploi utile de l'argent, si le sien n'avait pas été pris en partie sur le peuple. Elle mourut à Paris en 1764, à quarante-quatre ans, avec plus de résignation qu'on ne devait en attendre

d'une femme qui avait joui en apparence de tant de bonheur. Le jour même où (sUe attendait sa dernière heure, le curé de la Madeleine, dont elle était paroissienne, vint 1* exhorter à mourir. Comme il prenait congé d'elle, « Un moment. Monsieur le curé, lui dit la marquise, nous nous en irons ensemble. »

On a publié après sa mort : i** ses Mémoires, deux volumes in-8°, 1765. Dans ce livre, on l'a fait l'arbitre de la guerre et delà paix, et le seul mobile de la disgrâce ou de la faveur des ministres et des généraux. Les gens instruits savent que son pouvoir ne fut pas d'abord si absolu qu'il n'éprouvât des contradictions de la part de la famille royale, et même de certains ministres. Il est vrai qu'elle ne mettait en place que ceux dont elle était sûre, et destituait tous ceux qui lui déplaisaient. Au déclin de sa beauté, elle se rendit plus importante que jamais. Flattée d'un billet que lui avait écrit l'impératrice Marie-Thérèse, elle décida la malheureuse guerre de 1736; s'opposa tant qu'elle put à la paix; fit exiler le cardinal de Bernis, qui voulait cette paix si nécessaire; le remplaça par le duc de Choiseul, et eut part à toutes les fautes de nos armées, en favorisant des généraux incapables. Ne- pouvant plus être maîtresse du roi, elle voulut jouer le rôle de premier ministre, et la France ne s'en trouva pas mieux. 2° Des Lettres en trois volumes in-12, beaucoup mieux écrites que ses Mémoires, mais qui ne sont pas plus d'elle que ses derniers ouvrages. L'auteur des lettres l'a peinte empressée pour ses amis, généreuse envers les gens de lettres, et ennuyée au sein de la grandeur ; mais il dissimule ses défauts et ses fautes. Au reste, M"* Poisson n'avait rien de commun avec l'ancienne famille de Pompadour, dont elle prit le nom pour fah*^

174 fiPOQPE LOUIS XV

oublier le sien et celui de son mari. La maison de Pompadoar en Limousin , éteinte en 1722, remontait au xn* siècle.

Voici de curieux détails sur les débuts de cette célèbre dame comme &vorite et sur h suite et la durée de sa longue faveur.

Depuis la mort de la dernière favorite, les plus jolies femmes de la cour, et même celles qui ne l'étaient pas, enhardies par les premiers choix, s'étaient mises sur les rangs sans succès. Entre elles on distinguait la duchesse de Rochechouart, veuve depuis un an; charmante cr^ture, si jamais il en fut, ou plutôt véritable Hébé. Élevée avec le monarque, avec qui elle avait vécu à Rambouillet dans une sorte de familiarité, elle avait fait tous ses efforts pour plaire à un prince séduisant alors, quand il n'eût pas été roi, et toujours inutilement. Par une comparaison énergique et peut-être trop juste, à raison de l'image peu honnête qu'elle offre, on disait qu'elle était comme les chevaux de la petite icurie, toujours présentis et jamais acceptés. De dépit, elle épousa en secondes noces le comte de Brionne et mourut dix-huit mois après. On se flatta que parmi les bourgeoises de la capitale, qu'on pouvait lui faire passer en revue de cette manière sans aucune affectation, l'amour trouverait une nouvelle occasion d'enchaîner cet esclave couronné. A cet effet, il y eut un bal à l'Hôtel de Ville, que les princes et le roi voulurent bien honorer de leur présence. Afin de mieux remplir l'objet de la fête, tout le monde y fut admis masqué. Louis XV et toute sa cour s'y rendirent sous des habits aussi bizarres qu'élégants. Il vit avec une agréable surprise tant de beautés rassemblées. Ce n'étaient point de ces attraits fardés, de ces charmes soutenus ou

ravitaillés par Tart, tels qu'il avait coutume d'en rencontrer dans son palais : c'était la nature elle-même, qui semblait avoir choisi ce jour pour étaler à ses regards ses plus parfaits ouvrages. Enchanté d'une perspective aussi brillante, le monarque errait sur chacun des objets dont elle était composée, sans se déterminer, lorsqu'une jeune blonde, d'une taille svelte et pétrie de grâces, le fixa d'abord. Elle était habillée eu amazone, son carquois et son arc sur- ses épaules ; ses cheveux flottants par boucles étaient parsemés de pierres, et une gorge charmante à demi découverte irritait les désirs. « Belle chasseresse, dit Sa Majesté, heureux sont ceux que vous percez de vos traits!... Ces blessures en sont

mortelles ! » C'était le moment précieux d'en lancer un

dans le cœur du roi; mais, soit qu'elle ignorât qui lui parlait, soit qu'elle-même, éprise ailleurs, fût peu flattée de cette conquête, soit, plus vraisemblablement, que son amourpropre trop exalté lui fît perdre la tête, l'esprit Jui manqua tellement que, sans répondre, elle courut se précipiter et se confondre dans la foule des masques ; en sorte qu'on a toujours ignoré quelle était cette belle. Une contredanse anglaise, fort en vogue en ce temps-là, exécutée par une vingtaine de jeunes filles, que leur vive fraîcheur rendait semblables aux célestes houris, effaça sur-le-champ l'impression qu'avait causée la Diane moderne. Le feu de l'amour circulait dans ses veines. Incertain, il eût voulu les posséder toutes ; et comme elles étaient masquées, il eût fallu, pour le tirer d'embarras, que quelqu'une se fût découverte. Dès la première, son âme, qui ne demandait qu'à être remplie, en eût reçu l'image avec avidité. Ayant en vain attendu, il passa à une des extrémités de la salle, où, sur plusieurs estrades disposées en forme d'ampithéâtre, les

176 ÊPOQPR LOUIS XV

femmes de médiocre condirion étaient placées. Elles ne le cédaient en rien pour la parure aux femmes d'un rang plus distingué, et elles portaient en outre sur leur physionomie cette gaieté franche, indice du bonheur plus aisé à rencontrer dans la médiocrité. Telles furent les réflexions qui vinrent à Tesprit de Sa Majesté en les considérant et en enviant leur son. Elle en sortit bientôt par un masque quT vint la luriner : ce masque était la charmante M""' d'Étiolés. Née dans la classe la plus infime, elle était fille d'un nommé Poisson, personnage crapuleux, bas, grossier, mais ne manquant pas d'un certain esprit ; il était surtout très caustique, et dans sa franchise ne s'épargnait pas lui-même. Il était boucher des Invalides et avait acquis du bien dans cette place. Sa femme était une des plus dévergondées qu'il fût possible de voir, sans frein, sans pudeur. Après avoir trafiqué de ses charmes, elle avait compté sur ceux de sa fille, et, à force de lui dire qu^elle était un morceau de roiy lui avait inspiré le désir d'être maîtresse du monarque. Ce désir s'était tellement accru, qu'elle n'avait négligé aucune occasion de le remplir : elle y travaillait surtout depuis la mort de la duchesse de Châteauroux. Elle se présentait à toutes les chasses de Louis XV ; elle cherchait toutes les occasions de s'en faire remarquer ; elle essayait toutes les manières de se mettre propres à fixer sts regards, et n'eut garde de manquer l'occasion du bal. Après avoir excité par ses agaceries et ses propos spirituels la curiosité du roi, elle céda à ses importunités ; elle se démasqua, mais, par un raffinement de coquetterie, se rejeta en même temps dans un groupe de monde, sans toutefois se laisser perdre de vue. Elle avait alors un mouchoir à la main, et, soit exprès, soit involontairement, le laissa tomber. Louis XV le ramasse

avec empressement et, ne pouvant l'atteindre là où elle est, le lui jette le plus civilement qu'il peut. Ce fut le premier triomphe de M"* d'Étiolés. Un murmure confus se fit entendre aussitôt dans la salle, avec ces mots : Li mouchoir est jeté; et toutes ses rivales furent désespérées. Le roi, qui avait reconnu dans cette belle la femme qu'il avait déjà considérée plusieurs fois avec émotion à ses chasses, en devint plus amoureux. Deux subalternes, le sieur Binet, un des premiers valets de chambre de Sa Majesté cousin de M°** d'Étiolés, et le sieur de Bridge, l'un de ses écuyers, ami de cette dame, nourrissaient adroitement cette passion *. La séduction de son esprit avait achevé la défaite de son royal amant : il était blessé à ce point ^ où l'on ne veut que de la solitude et un confident. Le duc de Richelieu continuait à jouir de plus en plus de la confiance de son maître en cette partie ; il avait toujours été sur ses pas, il avait tout observé, il était déjà instruit de tout ce qui était nécessaire à savoir, et, le roi lui ayant ouvert son cœur, il se chargea de prendre les arrangements les plus prompts pour le soulager. M"** d'Étiolés n'était pas d'un rang à pouvoir faire ses conditions, comme les femmes de qualité qui l'avaient précédée : elle fut obligée, pour réussir, de se prêter à toutes les volontés du monarque ; mais cependant elle ne le fit qu'avec une réserve -propre à maintenir et accroître son empire. D'ailleurs, elle avait dans son esprit et ses talents des ressources pour suppléer au vide d'une passion trop tôt satisfaite. Elle ne tarda pas à subjuguer l'esprit du roi par

* Voyez les Lettres de Af"* la marquise de Pompadour, depuis iyj6 jusqu'en iy62 ; non que nous les 'regardions comme authentiques à beaucoup près, mais au moins elles sont fondées sur des faits et des anecdotes connus des contemporains.

Tart merveilleux de l'amuser^ et le conduisit bientôt à son but en se faisant déclarer maltresse absolue et reconnue. Il fiit décidé qu'elle accompagnerait son auguste amant durant la campagne qu'il se disposait à faire encore cette année, mais dans une sorte d'incognito.

M"* Poisson était très malade lors de l'entrevue de sa fille avec le roi. Cette nouvelle prolongea son existence ; et lorsqu'elle fut certaine du bonheur de M"* d'Étiolés, favorite en titre, elle dit qu'elle n'avait plus rien à désirer, et expira. Qpant au mari, il était trop épris d'une femme charmante, qu'il possédait depuis peu, pour n'être pas vivement affecté de son abandon : l'espoir des grâces ne put éteindre son amour, et il n'en vit aucune capable de le dédommager d'une pêne aussi chère à son cœur. Irrité, furieux, désespéré, il eut recours aux larmes, aux reproches, aux imprécations. Comme son infidèle eut lieu de craindre que dans l'excès de sa fi'énésie son mari ne se portât à quelque extravagance, il fut le premier contre qui elle exerça son pouvoir, en le faisant exiler. Ce comble de cruauté lui causa une maladie grave, qui le conduisit aux portes du tombeau, mais qui produisit enfin l'effet heureux de lui dessiller les yeux, et il recouvra à la fois la santé et la paix.

^me d'Étiolés s'était fait séparer de son mari; il ne convenait plus qu'elle en portât le nom, et si4rtout celui d'un simple sous-fermier. Le roi la qualifia marquise de Pompadour. C'était le nom d'une ancienne maison éteinte. Dans les commencements de cette nouvelle qualité, il en résulta une scène provinciale très plaisante. M. d'Étiolés, exilé de Paris, rappelé à la vie, cherchant durant sa convalescence à raffermir sa santé et à dissiper un reste de mélancolie par la

diversité des objets, parcourait la France dans ses e^tré* mités, jusqu*à ce qu'il lui fût permis de se rapprocher du centre. Il était accueilli et fêté des hommes, recherché et caressé des femmes. Les uns briguaient sa protection, les autres sa couche. On ne doutait pas qu'il ne revînt à Paris et n'eût un grand crédit; que, du moinâ, sa femme, instruite des égards qu'on avait eus pour lui, n'en sût gré, et que ce ne fût un titre à sa protection. Dans chaque province, les plus grands seigneurs voulaient le posséder et le régaler. A un de ces repas se rencontre un vieux gentilhomme campagnard, assez heureux pour ne pas connaître la cour, ni le roi, ni sa maîtresse, pour ignorer même s'il en avait une. Seulement, il est frappé de la vénération que le voyageur semble inspirer à chacun des convives, et veut s'y conformer. Il demande à un de ses voisins le nom de l'étranger. On lui répond que c'est le mari de la marquise de Pompadour. Il le retient, et, la première fois qu'il prend un verre, il regarde M. d'Étiolés et s'écrie, suivant les us et coutumes qu'il croyait encore en usage : « Monsieur le marquis de Pompadour, voulez-vous bien me permettre d'avoir l'honneur de saluer votre Santé ? » Et tout le monde de rire, excepté le héros , dont c'était rouvrir cruellement la blessure, et l'orateur interdit de ce persiflage général. Il en fut bien sot, lorsque quelqu'un lui apprit charitablement la sottise qu^il venait de commettre par son ignorance et son indiscrétion; sottise d'autant plus fâcheuse qu'elle était de la nature de celles qui ne se réparent point par aucune excuse et qu'il faut absolument laisser tomber.

M°* de Pompadour aimait naturellement les arts et les lettres. Étant simple M"*» d'Étiolés, elle avait à sa suite des beaux-esprits et des auteurs. Voltaire était du nombre. La

X80 ÊPOaUE LOUIS XV

faveur de cette dame ne servit qu'à lui attacher davantage ce grand poète, alors aussi très ambitieux. Elle l'employa d'abord pour ses fêtes, et il composa, lors du mariage du Dauphin, la Princesse de Navarre, comédie-ballet, avec de la musique chantante. M. de La Poupclinière, fermier général et littérateur, y mêla quelques ariettes; Rameau en avait fait la musique, et le tout n'en fut pas meilleur. Le poète, cependant, pour récompense, eut, sons financer, une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre. Ce présent était de la valeur d'environ soixante mille livres, et d'autant plus agréable que peu de temps après il obtint la grâce singulière de vendre la place et d'en conserver le titre, les privilèges et les fonctions. Il avait plaisanté lui-même sur son ouvrage et sur le prix excessif qu'il en avait reçu, dans un impromptu peu connu :

Mon Henri Quatre et ma Zaïre,

Et mon Américaine Al:(ire, Ne m*ont jamais valu un seul regard du Roi.

J'avais mille ennemis, avec très peu de gloire : Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur moi.

Pour une farce de la foire.

Le mauvais succès de la Princesse de Navarre n'empêcha pas la marquise de Pompadour de mettre en œuvre Voltaire au retour du roi. D s'agissait de célébrer dignement les victoires de ce monarque et de le couronner comme un héros. Il imagina un opéra ayant pour titre : le Temple de la Gloire. Dans ce ballet héroïque, Louis XV était désigné sous le nom de Trajan. Il ne courait pas après la déesse; elle venait à lui, se l'associait et le plaçait dans son temple, converti en temple de la FéUcité pubUque. Ce spectacle,

MAITRESSES ROYALES l8l

d'abord exécuté dans rintérieur des petits appartements, fut représenté par des seigneurs et des dames de la cour, entre lesquelles brillait la favorite. Elle remplissait le rôle principal, et l'on juge combien le monarque dut être satisfait de se voir couronner à la fois par la Gloire et l'Amour. Il se passa à cette fête une anecdote singulière. Voltaire, en ce jour où l'on avait banni toute étiquette, se trouvait dans la loge du roi, derrière Sa Majesté. Sur la fin de la pièce, il ne peut tenir à son ravissement, et, saisissant le monarque entre ses bras, il s'écrie avec transport : « Eh bien, Trajaii, vous reconnaissez-vous là? » Des gardes àl'instant viennent punir ce manque de respect, et l'enlèvent; mais, au fond, le mouvement était trop flatteur pour le roi, et il fit grâce au téméraire enthousiaste.

Pour satisfaire aux dépenses extraordinaires que coûtaient ces divertissements, où la favorite n'épargnait rien, parce qu'ils étaient les meilleurs et les seuls moyens de consommer et perpétuer l'enchantement de son royal esclave, il fallait à la tête des finances un homme absolument à ses ordres. M. Orry, encore dans les principes économiques du vieux cardinal, avait peine à consacrer à ces superfluités les trésors de l'État destinés à sa dépense. D'ailleurs, il réunissait à la place de contrôleur général la place de directeur général des bâtiments, qu'il voulait faire tomber dans sa famille. H n'était guère possible d'en dépouiller sans raison ce ministre, au lieu qu'en le disgraciant tout à fait son successeur se trouverait assez enrichi de la première dépouille. Le motif intéressait trop M"**" de Pompadour pour y résister. M. Orry fut renvoyé, et, comme le plus grand nombre de ses pareils, il ne put tenir à l'abandon général qu'entraîne une semblable humiliation; il n'y survécut pas deux-aûs.

l82 fiPOaUR LOUIS XV

n avait été remplacé par M. de Machault d'Amouville» intendant du Hainaut et fils aine d'un Machault encore existant, surnommé Machault Caupe-Ute, à raison de la sévérité qu'il avait exercée dans ses commissions de magistrature. Quoique peu rampant et d'un caractère ferme» il céda aux circonstances et souffrit sans murmurer le partage qu'on voulut faire. Le sieur Le Normant de Tournehem, oncle de la marquise, obtint la charge de directeur général des bâtiments. C'était en attendant que le sieur Poisson, son frère, pût l'exercer, n venait d'être métamorphosé en marquis de Vandières : les plaisants l'appelaient le marquis (T avant-hier, et il fallait laisser oublier ce quolibet et beaucoup d'autres, avant de lui confier une administration dont s'était honoré, il n'y avait pas dix ans, un duc d'Ântin, un fils de la comtesse de Toulouse. Mais, par une précaution fort sage, il eut un mois après la survivî^nce.

Un ministre, l'ami du roi, qui devait se croire inébranlable dans sa faveur, si jamais courtisan a pu s'eu flatter, si la naissance, les longs services, l'attachement à son maître, l'esprit, la gaieté, le don de plaire, pouvaient préserver de la disgrâce, ne tarda pas à éprouver lui«-mème la vengeance de la favorite. Le comte de Maurepas, qu'on a reconnu facilement à ces traits, s'était déjà permis quelques plaisanteries sur le compte de la marquise, et Sa Majesté en avait ri. Un jour, à Marly, elle trouva sous sa serviette ce quatrain :

La marquise a bien des appas ; Ses traits sont vifs, ses grâces franches, Ht les fleurs naissent sous ses pas :

Mais, hélas 1 ce sont des fleurs blanches.

L'insulte était, sans doute, sanglante; aucune femme ne '

Teût pardonnée. C'était attaquer celle-ci d'autant plus cruellement qu'on révélait à toute la France un défaut secret que son amant même ignorait. Mais il n'était point prouvé que le comte fût coupable*. Le soupçon suflSt; il eut ordre de se démettre de ses emplois. M. Rouillé, qui n'avait jamais rien connu des ports, eut ce département ; ce qui fit dire, en jouant sur le mot, quon donnait la marine à conduire à un roulier. Le comte d'Argenson eut le département de Paris et celui des haras du royaume.

M°« de Pompadour, en affermissant ,et étendant son empire durant la paix, sentit bientôt le poids du fardeau qu'elle s'était imposé en même temps. Louis XV, que dis- .sipaient les voyages, la diversité des lieux, le tumulte des camps, les mouvements de l'armée, tomba dans une langueur et dans un affaissement dont il fallut le tirer par toutes sortes de secousses. Elle aimait les arts, elle les appela à son secours, et fit trouver à son royal amant des

Jouissances inconnues.

Depuis quelque temps lé gouvernement avait ordonné des tentatives pour parvenir à faire en France des porcelaines semblables à celles de Saxe. Elles avaient réussi. La marquise détermina le roi à établir une manufacture de cette espèce au château de Vincennes, et depuis de la transférer à Sèvres, où l'on éleva un bâtiment vaste et magnifique à portée de Versailles. Les deux amants y allaient souvent, encoura^ geaient les travaux par leur présence, et firent enfanter ces

* Ces vers, assez mauvais, n'étaient même pas dignes de lui : on lui a plutôt attribué la chanson suivante :

Cette petite bourgeoise.

Élevée à la grivoise,

Mesurant toute à sa toise,

Fait de la cour son taudis... dis, etc.

184 fiPOQUB LOUIS XV

chefs-d'œavre d'une pâte plus vitrifiable que celle de la Chine» mais qui lui est bien supérieure, ainsi qu'à celles d'Europe, par l'élégance des formes, la régularité du dessin et la vivacité du coloris. Pour soutenir cette manufacture, fort chère, et lui procurer du débit, chaque année Sa Majesté en faisait apporter les productions dans son palais, où elles étaient étalées, et elle invitait les courtbans à en acheter.

Louis XV conserva toujours cet usage, même après la mort de la marquise, et tout le monde a su l'anecdote suivante. L'abbé de Pemon, jeune conseiller au Parlement, était, comme les autres, à admirer les morceaux les plus rares de cette manufacture dans la galerie de Versailles, lorsque le roi, passant, lui dit : « Eh bien, l'Abbé, prenez cela, c'est beau; » et il lui montra en même temps ce qu'il y avait de plus magnifique. « Sire, répondit l'abbé, je ne suis ni assez gros seigneur, ni assez riche. — Prenez toujours, répliqua le roi, une bonne abbaye payera tout. » En eflfet, Sa Majesté ayant trouvé le grand aumônier, lui ordonna de conférer à l'abbé de Pemon le meilleur bénéfice vacant. Nous avons dit que M"** de Pompadour jouait très bien la comédie. H y avait fréquemment des spectacles aux petits appartements, où les personnages les plus illustres et les plus graves de la cour se livrèrent à cet art pour amuser le roi. C'est à elle qu'on doit ce goût scénique qui s'est emparé généralement de toute la France, des princes, des grands, des bourgeois; qui a pénétré jusque dans les couvents, et qui, empoisonnant les mœurs dès l'enfance par cette foule d'élèves dont ont besoin tant de spectacles, a porté la corruption à son comble.

Elle donna aussi aux histrions une consistance et une considération nouvelles : soit que, prévoyant déjà le temps où,

n'excitant plus les désirs de son amant, elle voudrait les diriger encore et lui administrer les nouveaux objets de ses plaisirs, soit qu'elle cherchât seulement im autre moyen de l'égayer par le détail des intrigues, des révolutions, des lubricités de ce sérail public, elle se ménageât la surintendance de l'Opéra, en faisant ordonner à la Ville d'en prendre la direction. On assimila ce bureau aux édiles de Rome, qui avaient l'inspection des spectacles de cette grande ville; mais il y a loin de ces magistrats à un marchand de la rue Saint-Honoré, fait échevin. Elle se fit donner en outre, par le lieutenant de police, Berrier, la gazette scandaleuse de tout Paris, et cette capitale immense et licencieuse oflFrait chaque jour quelque anecdote utile à son projet.

^me ^Q Pompadour inspira encore au roi la manie des bâtiments. On a vu qu'il en avait déjà le goût, mais qu'il était retenu par la crainte de la dépense. Elle le fit passer par-dessus cette considération, et il fallut que tous les contrôleurs généraux ne trouvassent rien d'impossible pour toutes les fantaisies du monarque, en ce genre. On vit bientôt s'élever tant de colifichets dispendieux, moins propres à manifester la grandeur que la folie du propriétaire. Outre les principaux voyages de Compiègne et de Fontainebleau, elle fournissait ainsi à Louis XV des asiles à son ennui, qu'il promenait sans cesse d'un lieu dans un autre. Elle suggéra au roi d'aller visiter le Havre, un de ses arsenaux de marine. Cette imagination aurait pu être utile, en lui faisant connaître et encourager cette partie faible de l'administration, dont on commençait à s'occuper sérieusement. Mais ce voyage ne fut que frivole, comme celle qui le proposait.

Dès que M™® de Pompadour eut reçu le rang de duchesse.

l8é ÉPOQUE LOUIS XV

cUe avait pris un vol plus haut, et, pour se loger convenablement, elle avait consacré environ six cent mille livres à l'acquisition de Thôtel d'Évreux; un chevalier de Saint- Louis lui servait d'écuyer ; une fille de condition, de première femme de chambre. Elle avait pris pour intendant un procureur au Châtelet, nommé Colin, qu'elle fit aussi décorer de la croix par une charge dans l'Ordre.

Sa vanité, afin de rapprocher d'elle davantage son fi-ère, à mesure que Sa Majesté la comblait de dignités, aurait bien désiré le faire dès lors cordon bleu : le monarque, qui n'avait rien à lui refiiser, y était assez disposé; mais un seigneur qu'il consulta, n'ayant répondu à son maître que par un persiflage, en disant que c le poisson n'était pas assez gros pour être mis au bleu », Louis XV, qui était plein de raison, en comprit le sens exquis et n'y songea plus que quelques années après, où le marquis de Vandières, ayant reçu sa seconde métamorphose, et devenu marquis de Marigny, fiit pourvu de la charge de secrétaire de l'Ordre, qui n'exige point de preuves. Pour le préparer à cette dignité dans. les lettres d'érection de ce marquisat en sa faveur, le roi avait déclaré qu'ij entendait que cet homme nouveau jouît des honneurs attachés à la haute noblesse et aux gens de qualité, et il fut présenté à la cour sous son dernier titre.

Mais l'objet sur lequel la favorite rassemblait toutes ses complaisances, c'était sa fille unique, appelée M^" ou M"* Alexandrine, et assimilée ainsi aux filles de la plus haute qualité et même de souverains. Elle était charm^te; elle avait toutes les grâces de sa mère ; elle était au couvent de l'Assomption, où on l' élevait avec le train d'une princesse. Elle commençait à entrer dans l'âge d'être mariée. ^me ^ç Pompadour jeta les yeux sur le duc de Fronsac, le

fils du maréchal de Richelieu. Elle devait s'attendre à d'autant moins de résistance^ que le père lui faisait la cour la plus assidue, était comblé des bontés du roi, et avait tou<jours montré la plus grande soumission aux goûts, aux caprices, aux fantaisies de son maître. Naguère, il venait de lutter, contre le duc de La Vallière, d'asservissement en quelque sorte à la marquise, à l'occasion des petits spectacles qui se donnaient chez elle. C'était le dernier qui y présidait, et comme homme de lettres, et comme favori du roi, et comme très humble serviteur de sa maîtresse. Le duc de Richelieu, en sa qualité de gentilhomme de la chambre, revendiqua cet honneur, que d'autres auraient jugé indigne de leur place, et obtint la préférence. D'ailleurs, les Vignerot n'étaient pas d'une extraction assez ancienne et assez reconnue pour être fort difficiles. Elle savait le propos qu'avait tenu à ce seigneur, succédant au duc de Rochechouart, un courtisan caustique : « Je vous félicite. Monsieur le duc ; enfin vpus voilà donc gentilhomme! » propos qui, sous l'air d'un compliment sur sa nouvelle charge et à la faveur d'un jeu de mots, l'outrageait cruellement sur sa naissance. Le duc de Richelieu n'étant point ' encore assez vil pour se trouver flatté de la proposition, mais trop attaché aux grâces pour y renoncer par un refus absolu, imagina de l'éluder adroitement, en répondant qu'il était très sensible au choix de M*?* de Pompadour, et le recevait avec reconnaissance ; mais que son fils avait l'honneur d'appartenir aux princes de la maison de Lorraine par sa mère; qu'il ne pouvait en disposer sans leur agrément ; qu'il allait le demander avec empressement, si elle persistait dans cette résolution, ^mc dç Pompadour sentit le fin de cette toumure ; elle craignit le ridicule qui rejaillirait sur elle si sa prétention

l88 ÉPOQUE LOUIS XV

était publique^ et la honte qu'elle recueillerait d'un refus. Elle aima mieux dissimuler, temporiser, négocier. C'est ce que désirait le maréchal, dans l'espoir que le bénéfice du temps lui procurerait quelque moyen de sortir d'embarras. D fut assez heureux pour s'en tirer par le plus sûr. M"* Âlexandrine mourut quelque temps après. Sa mère en fut dans une tristesse profonde, et les mariages de M^^' de Baschy et de Guitry, ses parentes, qui devaient se faire avec beaucoup d'éclat à Bellevue, en furent suspendus et se conclurent sans cérémonie. On fit une épitaphe à la jeune personne, commençant de cette façon remarquable :

« Ci git Jeanne- Alexandrine, fille de Messire Joseph Le Normant, et de Jeanne Poisson, marquise de Pompadour, dame de Crécy, etc. etc. »

Quelques mois après, le corps de cet enfant précieux fiit transféré en grande pompe, de l'Assomption^ à une des chapelles que MM. de Créqui avaient aux Capucines, achetée par sa mère pour la sépulture de sa famille, et où elle se proposait de lui faire élever un superbe mausolée.

Une autre mort arrivée peu après celle-ci, qui, suivant les sentiments de la nature, n'aurait dû qu'augmenter la douleur de M"* de Pompadour, au contraire l'allégea en la débarrassant du fardeau le plus insupportable. Elle perdit le sieur Poisson, son père. Ce personnage, sans éducation, sans mœurs, sans décence, sans aucun respect humain, était pour elle un tourment, une source perpétuelle d'humiliations. Elle n'osait ni le rapprocher d'elle, parce qu'il n'était pas présentable, et qu'il n'était pas susceptible d'être en rien d'écrassé, ni l'en éloigner, parce qu'il lui répugnait de faire enfermer l'auteur de ses jours ; qu'il avait d'ailleurs du nerf; qu'une simple lettre ne l'aurait pas contenu, et

qu'elle courait risque, par un plus grand éclat, de révéler davantage sa turpitude. Sa fille avait donc pris le parti de fermer les yeux fut l'opprobre qu'il versait sur elle, de se rendre insensible à ses écarts et à ses grossièretés. Elle craignait de lui refuser aucune grâce ; elle le carressait de son mieux. Dès qull paraissait, il avait ses entrées libres. Un jour un valet de sa chambre, nouveau, qui ne le connaissait pas, peu prévenu par son extérieur ignoble et son accoutrement burlesque, faisant difficulté de l'introduire : « Maraud, lui cria-t-il, apprends que je suis le père de la putain du roi !» H ne ménageait pas davantage son fils, qu'il regardait comme un poisson, comme un pauvre sujet dont il « aurait bien de la peine à faire quelque chose » : c'est la manière dont il s'exprimait. Un jour, étant à table avec grand nombre de matadors de la finance, après un diner splendide, la tête échauâfée de vin, il se mit à éclater comme un fou. « Savez-vous, dit-il ensuite, Messieurs, ce « qui me fait rire? C'est de nous voir tous ici avec le train « et la magnificence qui nous entourent. Un étranger qui « surviendrait nous prendrait pour une assemblée de prince ces. Et vous, Monsieur de Montmartel, vous êtes fils d'un « cabaretier ; vous. Monsieur de Savalette, fils d'un vinai- « grier ; toi, Bouret, fils d'un laquais... Moi, qui l'ignore ? » En s'exécutant ainsi lui-même, il crut avoir le droit de dire des choses encore plus désagréables aux autres convives; et, sa revue faite, il se trouva que, de tous, non seulement aucun n'était même d'une famille bourgeoise, mais que beaucoup devaient leur fortune aux moyens les plus illicites et les plus infâmes.

Une maladie grave survenue à la marquise de Pompadour, durant un voyage de plaisir fait à Choisy, maladie

190 fiPOaOB LOUIS XV

qui la réduisit bientôt à un état de langueur dont la mort seule devait être le terme, aurait été un specucle déchirant pour l'amour et même pour la seule amitié. Louis XV, qui dès le conmiencement voulut que la Faculté ne lui dissimulât rien, reçut sans émotion le coup fatal qu'elle lui pronostiqua. Il faut tout dire : en même temps il se conduisait avec la favorite comme s'il eût cru le contraire ; il lui prodigua non seulement les égards, les attentions, les assiduités les plus consolantes pour un malade, mais il contmua de la consulter sur les affaires publiques. Les ministres, le royaume, tout lui resta soumis, de même qu'auparavant. Elle expira, pour ainsi parler, les rênes de l'État encore dans les mains. Peu d'heures avant son dernier souffle, le sieur Janet vint lui rendre compte, à son ordinaire, du secret de la poste. Chaque matin le duc de Fleury, gentilhonmie de service de la chambre, apportait à Sa Majesté le bulletin des médecins de M™^ de Pompadour, et, transportée de Choisy à Versailles, elle eut le privilège, réservé à la seule famille royale, de rester malade et de payer le tribut à la nature dans le château, d'où l'on écarte avec tant de soin tout ce qui peut y rappeler les misères et la fin de la vie humaine. Il est vrai qu'à peine fuf^Ue expirée on rejeta son cadavre, renvoyé sur une civière à son hôtel particulier dans la ville, et l'on observa Louis XV, qui de ses fenêtres la vit froidement passer. C'était le signe de l'apathie la plus complète. Sans doute, tout sentiment d'amour était éteint pour elle dans le cœur du monarque. Mais quel homme peut voir briser, sans verser des larmes, une union de vingt ans? D'ailleurs, cette séparation le laissait presque isolé au milieu de sa famille, dont la marquise travaillait à l'écarter de plus en plus. Dégoûté de la reine.

redoutant l'austérité de son fils et de Madame la Dauphine^ il ne pouvait pas plus s'accommoder de la morale de Mes* dames et de leur vie livrée aux pratiques minutieuses de la dévotion. Il avait perdu le cœur de ses sujets depuis longtemps ; mais du moins il en partageait la haine avec sa maîtresse, et cette haine allait se réunir sur lui seul. Enfin son indolence même aurait dû réveiller son engourdissement par le fardeau des aflfaires, dont M°* de Pompadour l'avait débarrassé et lui laissait en mourant tout le poids. Les ministres, et surtout le duc de Choiseul, en devenant plus despotes chacun dans leur partie, lui ôtèrent cet embarras, le seul qui pût véritablement affecter Sa Majesté. Du reste, la marquise, que tout le royaume détestait avec raison, méritait vraiment la tendresse ou l'affection de son auguste amant. C'est un point dont la discussion, sans justifier son insensibiliié, pourrait la motiver. Bien différente de M*"* de Mailly, M"* de Pompadour n'aima jamais le roi pour lui-même. Éblouie du moins de la splendeur du trône, comme la duchesse de Châteauroux, dévorée d'une ambition noble, elle ne chercha pas non plus à s'en approcher pour exciter le roi à une gloire dont l'éclat pût rejaillir sur elle et couvrir son déshonneur. Elle avait de l'esprit, mais petit, et toutes ses passions portaient l'empreinte de cette petitesse. Elle aimait l'argent, et n'envisagea dans le premier rang qu'une facilité plus grande d'en acquérir et de satisfaire son attrait excessif pour le luxe et les frivolités. Si elle cultiva et favorisa les arts, ce fut toujours sous ce point de vue, et ceux uniquement relatifs aux goûts de son sexe. Elle gouverna parce qu'elle avait affaire à un prince qui voulait l'être, et fut obligée de prendre les rênes de l'État afin qu'elles ne tombassent pas en d'autres mains. Le

caractère de la favorite la rendait susceptible d'être asservie à son tour^ et ce furent successivement M. de Machault, le cardinal de Bemis, le maréchal de Belle*Isle, le duc de Choisenl^qtii, en la dominant^ dirigèrent le royaume. Elle était de même dans son intérieur; ses gens en faisaient ce qu'ils voulaient. N'ayant aucune énergie, elle ne pouvait en donner à Louis XV, et c'était ainsi b maltresse la plus dangereuse et la plus funeste pour lui et pour son peuple. De là découlèrent, avec l'anarchie, le désordre et tous les mauz de la France.

Au surplus, veut-on avoir une idée précise de cette femme ? Ëcoutons Voltaire, qui en dix vers en décrit à la fois et la naissance et la vie, et la figure et l'esprit. C'est dans la PucelUy où l'on lit le portrait suivant, que nous insérons ici avec d'autant plus d'empressement que ce morceau est rare et se trouve supprimé dans les dernières éditions :

Telle plutôt cette heureuse grisette, Q}ie la nature ainsi que l'art forma

Pour le b ou bien pour l'Opéra ;

Qjii'une maman avisée et discrète, Au noble lit d'un fermier éleva, Et que l'amour, d'une main peu distraite, Sous un monarque entre deux draps plaça.

Sa vive allure est un vrai port de reine, Ses yeux fripons s'arment de majesté, Sa voix a pris le ton de souveraine, Et sur sçn rang son esprit s'est monté.

D'après son caractère donné, on ne se serait pas attendu que M"'* de Pompadour eût vu approcher la mort par degrés sans murmure et avec une fermeté héroïque. Le lieu où elle était, la tournure d'esprit du roi, exigeaient qu'elle ne manquât pas de remplir les derniers devoirs de la religion :

ce qu'elle ât sans faste et sans pusillanimité. Elle demanda pardon hautement à sa maison et à tous les courtisans présents du scandale qu'elle leur avait donné. Le plus singulier de la scène, c'est que les prêtres n'eussent pas exigé d'elle, en double adultère, ce qu'ils exigent dans le cas de la simple fornication : que la concubine quitte le séjour de son libertinage, et qu'elle fît cette réparation dans ce palais depuis vingt ans le théâtre de son péché. Mais il est avec les confesseurs de cour des accommodements : il fut décidé qu'elle était trop mal pour souffrir la translation. Le jour même où elle attendait sa dernière heure, le curé de la Madeleine, paroisse de son hôtel à Paris, vint la voir, et, comme il prenait congé d'elle, « Un moment, lui dit-elle. Monsieur le curé, nous nous en irons ensemble. » M°** Du Hausset, sa première femme de chambre, lui ferma les yeux. Elle était la veuve d'un homme de condition; le besoin l'avait fait s'attacher à la favorite : froide, discrète, sans intrigue, dévote même, depuis vingt ans elle la servait, et s'est retirée avec une fortune très médiocre. De toutes les épitaphes que l'adulation ou la satire ont enfantées, nous ne citerons que celle-ci, courte, énergique, et d'une grande vérité* :

Ci-git qui fut quinze ans pucelle,

Vingt ans catin, puis huit ai^ maquerelle I

« * On en fit une latine, originale, et qui, quoique roulant sur un jeu de

mots, contient une vérité qui la rend précieuse :

D. D. JoAKKis Poisson Epitaphzum.

Hic Piscis Regina jacet, qua Lilla succit

Per nimis; an mirum fi florihus occuhat albis ?

OViit die is Aprilis anno 1764,

^^«•tf«A*N^«^i^t^k^i^w«^^^f^i^«^^^^

194 ÉPOQlOt LOOK XV

Page 1