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CHAPITRE C

Cnmmrnt le roi de Franco se délogea et alla aloul sa puissance à l’auire côlé de la ville de Bourges, où se firent les

traités d'entre les parties.

En après, est \crité que quand le roi et tout son ost eurent sis environ un mois devant la cité de Bourges, du côté devers la Cliarilé-sur- Loire, voyant bonnement qu’il ne la pouvoit dommage , et aussi que ceux de la dite ville éloient par l'autre côté chacun jour rafraîchis et pour , us de vivres et autres leurs nécessités, SC délogea d’illec et fit bouter le feu par tous les logis. Si s’en alla loger à la dextre partie de la cité , à qtiatre lieues ou environ, sur la rivière, assez près d’Yèvre-le-Chûtel '. Et pour ce , ceux de la ville voyant leurs ennemis ainsi délogés soudainement , cuidèrent qu’ils s’enfuissent et retournassent en France pour la doute des Anglois , les ,uels leur avoient promis confort et aide. Si en avoient grand’ joie ; et y en eut plusieurs issant d’icelle ville en intention de gagner et prendre aucuns de l’ost du roi. Et par spécial, en saillit hors moult des paysans; mais il advint autrement qu’ils ne pensaient ; car Enguerrand de Bournonville et autres capitaines demeurèrent derrière en embûche atout trois cents hommes d’armes ; et quand ils virent leur point , férirent en eux , et en prirent et tuèrent plusieurs ; et après s’eu retournèrent en l’osl du roi. Et le lendemain le roi et tout son ost passa la rivière , et prit son chemin pour aller devers Bourges par l’autre côlé vers Orléans , afin , comme ils avoient fait à l’autre lez , gâtassent et détruisissent tous les vivres du pays à l’environ. Et quand ceux de la dite ville aperçurent qu’ils passoient l’eau , tantôt et hâtivement boulèrent les feux és faubourgs de la dite cité, qui étoient moult 1 eaux, afin que leurs adversaires ne s’y logeassent ; et si furent arses aucunes églises qui là étoient, dont ce fut pitié. En outre, le roi là venu et son ost, tous se logèrent entour la dite ville, et firent leurs ordonnances; si assirent leurs engins, canons et pierres ès lieux convenables, pour plus grever et nuire la dite cité.

Les assiégés pareillement avisoient toutes les voies et manières comment ils pourroient

' Probablement Mehun-sur-Ycvre.

grever leurs ennemis parleurs traits, canons et autres habillements de guerre. Les seigneurs qui dedans la dite cité étoient assiégés étoient, pour les innurnérables dommages et démolitions de la ville et cité, de cœur tristes cl dolents et tout émerveillés. Toutefois, le duc d’Aquitaine , fils et lieutenant du roi , par l'induction d’aucuns, ayant en sa mémoire et considération la désolution de si noble cité, et qui éloit la superlative de toute la région d’Auvergne et de Bon i , de laquelle il devoit être hoir, et que ce lui pourroit redonder à grand dommage, fit commander et défendre aux canonniers et à ceux qui se mèloient de jeter pierres et d’engins gouverner, qu’ils n’en jetassent plus contre la dite cité, sur peine do la tète. Dont le duc de Bourgogne , qui en toutes manières s’elTorçoit de grever icelle et ceux de dedans, fut fort émerveillé, et eut grand soupçon que le dit duc d’Aquitaine n’eût sa pensée changée et qu’il ne fût mu de pitié contre ses ennemis ; et tant qu’entre les choses sur cette matière dites et proférées entre eux deux , le dit duc d’Aquitaine, son gendre, lui dit absolument qu’il feroit finir la guerre; Adonc le duc de Bourgogne lui pria moult fort que s’il vouloit ce faire , au moins fil selon la conclusion du conseil du roi qui avoit été faite dernièrement à Paris ; c’est à savoir que , s’ils ne venoientà sa \olonté et en humilité eux soumettre et rendre, il ne les recevroit. El néanmoins , quelque chose qu’il lui requît, il ne lui vouloit requérir chose qui fût à son déshonneur.

A quoi le dit duc d’Aquitaine répliqua et dit que voircment la guerre avoit trop duré, et que c’éloil et avoit été au préjudice du royaume et du roi son père, et qu’à lui-mème pourroit redonder; et aussi ceux contre qui la guerre se faisoit étoient ses oncles , cousins germains et prochains de son sang, desquels il pouvoit grandement être servi et accompagné en tous ses affaires ; mais bien vouloit qu’ils vinssent en l’obéissance du roi son seigneur et père , ainsi qu’autrefois au parlement de Paris avoit été pourparlé.

Après lesquelles paroles et plusieurs aulres, le dit duc de Bourgogne se commença fort à humilier envers le duc d’Aquitaine ; cl aperçut assez que par aucuns grands seigneurs avoit été instruit aux besognes dessus dites , et en-

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tre les autres se douta fort et eut grand soupçon sur le duc de Bar; et depuis certains temps apn's montra assez clairement qu’il n’ctoit pas content de lui. Toutefois, il dit là présentement au duc d’Aquitaine qu’il étoit bien content que tes traités se fissent et poursuivissent selon son bon plaisir, à l’honneur du roi et de lui. Et adonc fut ordonné à ceux qui autrefois s’en étoienl entremis de poursuiv e leur matière , lesquels le firent volontiers. Et quand ils eurent mis par écrit les demandes et réponses des deux parties , firent iceux traiteurs requête aux princes que les ducs de Bcrri et de Bourgogne pussent convenir ensemble et eux entremettre de traiter ta paix ; laquelle requête fut accordée de par le roi et son fils le duc d’Aquitaine, et aussi de l’autre partie.

Et par ainsi convinrent ensemble, l’onctc et parrain, te neveu et filleul ; et fut la place élevée en un marais qui étoit assez sûr, car chacun d’eux n’avoit pas grand’ fiance en sa partie; et pour ce avoit été le lieu ordonné et advisé par les parties. Auquel lieu éloient faites barrières toutes propices, sur lesquelles les ducs de Berri et de Bourgogne, eux là venus, s’appuyèrent l un contre l’autre sur les dites barrières, et chacun son conseil derrière lui, auxquels ils avoient aucunes fois recours en leurs traités et réponses en leurs articles; et, à cautelle, avoit aussi chacun son assemblée de gens d’armes, en certains lieux, assez près d’eux, sans ce qu’ils pussent rien ouïr de leurs conseils ; et éloient tous deux bien armés et très bel ; et avoit le duc de Berri, nonobstant qu’il fût âgé de plus de soixante et dix ans, épée, dague et hache d’armes, capelline d’acier en la tête et un fcrmaillet au front devant moult riche, et dessus ses armures une jacquetle de pourpre, et la bande au travers toute semée de marguerites.

Et environ deux heures après qu’ils eurent là été ensemble en la dite place, se partirent d’icelle, faisante! montrant bonne chère l’un à l’autre, si comme il pouvoit sembler. Toutefois le duc de Berri dit au duc de Bourgogne, par manière de rancune ; « Beau neveu et beau » filleul , quand votre père , mon beau-frère,

» vivoit, il ne falloit point de barrière entre » nous deux, nous étions bien d’accord moi I* et lui. » A quoi le dit duc de Bourgogne

répondit : » Monseigneur, ce n’est pas par » moi. !> El lors monta le duc de Berri sur son cheval, et s’en retourna en sa cité avecque ses gens, et le duc de Bourgogne pareillement retourna avec les siens ; et disoient communément les chevaliers et autres, en la compagnie du dit duc de Bourgogne, que les gens du duc de Berri en communes devises disoient qu’ils n’avoient pas été rebelles ni désobéissants au roi, et qu’il y avoit long temps qu’il n’avoit été en santé, pour quoi il leur dût rien commander; et que s’il eût été bien disposé, il n’eût pas laissé la mort de son frère impunie et n’eût point amené avecque lui le lueur impuni.

Et quant est aux amendes demandées pour avoir bouté les feux et pris forteresses, villes et châteaux, et les avoir dépouillées et robées, comme Saint-Denis, Roye et plusieurs autres au royaume , répondoient qu’attendu que leurs seigneurs sont du sang royal, ils pouvoient aller libéralement et franchement par les bonnes villes du dit royaume, et mener leurs gens d’armes pour le fait de leur guerre particulière; laquelle ils faisoient à bonne et juste cause contre le duc de Bourgogne, disants qu’en ce faisant, n’ont point forfait ni offensé envers le roi ; mais en tant qu’ils ont tenu la cité de Bourges close envers lui, tenoienl avoir mépris pour ce qu’il y étoit on personne; et de ce, le traité fait, lui crieroient merci et lui rendroient les clés.

Et est vrai que le mercredi ensuivant, les dits ducs, avec leurs traiteurs, convinrent aux barrières, devant la porte de la cité, et tinrent leur parlcmenl et conseil , lequel fini et conclu, prirent le vin ensemble, et puis se départirent l’un de l’autie très joyeusement. El le jeudi, assemblèrent tous les chevaliers et tous les nobles de l’ost du roi devant la lente du duc d’Aquitaine, tenant l’état et lieu du roi. Et étoient en sa compagnie les ducs de Bar et Lorraine, et y éloient aussi plusieurs autres grands seigneurs. Et lors le chancelier d’.\quitaine, c’est à savoir messire .Tean de INesle, chevalier, licencié en lois, qui avoit moult belle faconde, lequel très notablement dit et récita tous les excès et rébellions faits par Jean de Berri, Charles d’Orléans, Jean de Bourbon, Jean d’Alençon et Bernard d’Armagnac, Charles

•2'iC) CHRO^^IQUES 1) E^GlJE[lKAM) DE MONSTRELET. [1412]

d’AIbrot et leurs complices ; et aussi dit comme ils ôloient alliés aux Anglois, adversaires du roi, et comment ilsavoientdélruil ce royaume, faisant de ce et de plusieurs autres choses tiri grand et long sermon ; et tant qu'au dernier demanda, de par le roi et son fiE d’Aquitaine, (jue chacun dît tantôt et promptement ce qui lui en sembloit à faire, ou la paix ou la guerre ; dont plusieurs répondirent qu’il valoit mieux que paix fût entre les seigneurs et qu’ils fussent remis et réduis en la grâce du roi qu’aulrement, au cas qu’elle seroit ferme ; et aucuns dirent autrement ; et ainsi fina le dit conseil, dont y il eut grand murmure.

Or est vrai qu’il faisoit lors très grand’ chaleur, et moult étoient ceux de l’ost malades ; et tant que plusieurs se partirent sans prendre congé, voyants que de jour en Jour plusieurs de leurs compagnons mouroient; et, par spécial, il mourut grand’ planté de chevaux, dont l’osl étoit moult empuanti.

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