CHAPITRE CI
Comment, après les besOj^aies conclues, les seigneurs de la
ville de Bourges allèrent devers le roi et le duc d’Aquitaine, et depuis à Auxerre.
Le vendredi, quinzième jour de juillet, les besognes conclues, ou assez près, les dessus dits seigneurs , c’est à savoir les ducs de Berri et de Bourbon, le sire d’Albret, le comte d’Eu et messire .lean de Bar, frère au duc de Bar, accompagnés de plusieurs chevaliers et écuyers portants leurs bandes, issirent de la cité, et vinrent en l’ost du roi et en la tente du duc d’Aquitaine, en laquelle étoient plusieurs avec lui, c’est à savoir les ducs de Bourgogne et de Bar, et autres notables barons et gentilshommes , chevaliers et écuyers, le roi étant malade en la manière accoutumée. Et là, après le traité accordé, s’entre-baisèrent : etquand le duc de Berri baisa son neveu le duc d’Aquitaine, les larmes lui chéoient des yeux. Lequel traité contenoit, entre les autres choses, que le traité qui avoit été fait à Chartres par le roi et son conseil, entre Charles, duc d’Orléans, et ses autres frères, pour la mort de feu Louis d’Orléans, leur père, d’une part, et Jean, duc de Bourgogne, pour la mort dessus dite, d’autre part, se tiendra perpétuellement j et si s’en¬
tretiendront les mariages autrefois devisés entre les dits d’Orléans et la fdle au duc de Bourgogne. Et outre, le duc de Berri, avecque b'S autres seigneurs de son parti, rendra en l’obéissance du roi toutes les villes et châteaux partout là où le roi les voudra prendre ; et si lui priera qu'il lui veuide remettre et pardonner s’il ne lui a si tôt rendu l’obéissance de sa cité de Bourges. Et en outre, les devant dits seigneurs renonceront à toutes convenances et alliances faites les uns avecque les autres, et aussi avecque tous étrangers, contre le duc de Bourgogne. Et pareillement renoncera le dit duc de Bourgogne à toutes alliances et confédérations quelconques faites par lui contre les dits seigneurs. En après, le roi restituera toutes leurs terres, villes, châteaux et forteresses, entièrement et à plein, excepté qup ce qui a été pris et démoli demeurera fait et sans restitution. Et entre plusieurs autres choses à déclarer ci-dedans, les ofiieiers des dits seigneurs et leurs serviteurs seront restitués en leurs biens, offices et bénéfices.
Après qu’iceux eurent dîné, le duc de Berri présenta et rendit les clés de la cité de Bourges, et la garde d’icelle, de par le roi, au duc d’Aquitaine; et puis s’en retourna dedans sa ville avec les siens. Et le duc d’Aquitaine, comme lieutenant du roi, fit crier, de par le roi, par tout l’ost, la paix entière entre les dessus dits seigneurs et princes ; et fut inhibé et défendu de par le roi qu’il ne fût aucun désormais en avant d’une partie ni d’aulre qui nuise ni offense nullement sa partie adverse en aucune manière, ni en corps, ni en biens ; ni nomme Armagnac ni Bourguignon , ou dise autres quelconques opprobres l’un à l’autre.
Le samedi, seizième jour du dit mois, vint le roi Louis de Sicile de ses pays d’Anjou et du Alaine, atout deux mille et cinq cents hommes d’armes ou environ, tant chevaliers qu’écuyers, et en sa compagnie le comte de l’enthièvre avec ses Bretons, lequel venoit au siège à l’aide du roi. Lequel roi Louis fut moult joyeux, et mena grand’ fête du traité et accord fait entre les dits seigneurs. Et le lendemain alla, lui et le duc de Bar, accompagné de grand nombre de chevaliers, dedans la cité; et là dînèrent moult grandement avecque le duc de Berri et la duchesse sa femme ; et les
autres seigneurs dînèrent au palais du duc, auquel il y avoit grand appareil ; et très excellentement et grandement furent fournis. Après lequel dîner s’en retournèrent en l’ost ; et te mercredi ensuivant , quarantième jour du siège, le roi se délogea de devant la ville, auquel avoit soutenu grands et excessifs dépens ; et atout son exercite s’en retourna le chemin qu’il étoil venu jusqu’à la Charité-sur-Loire, et là se logea. Auquel lieu vinrent devers lui les ducs de Berri et de Bourbon, et le seigneur d’Albret; avecque eux les procureurs du duc d’Orléans et de scs frères; et en la tente du duc d’Aquitaine, lui présent et les autres seigneurs et princes , jurèrent sur tes saintes évangiles la paix par eux accordée devant Bourges tenir fermement, et loyalement garder et observer; et si promirent de jurer en la présence du roi et le faire jurer par le duc d'Orléans et ses frères , lesquels d’Orléans étoient absents; et s’y obligèrent et se firent forts par leurs serments d’amener les dits d’Orléans devers le roi à certain jour, lequel fut assigné présentement à être à Auxerre; et ce fait, s’en retournèrent en leurs places.
Laquelle paix et promesse de nouvel fut publiée de par le roi, en défendant étroitement que nul, de quelque qualité qu’il fût, sur peine capitale, ne méfît l’un à l’autre en corps ni en biens, ni ne dît quelque dilTamc en nulle manière, ni ne nommât Armagnac. Et ce fail, le roi de Sicile, les ducs d’Aquitaine, de Bourgogne et do Bar, et tous les comtes, princes, barons et chevaliers s’en allèrent; et retint le roi en sa compagnie grand nombre de capitaines de son ost, avecque une partie de leurs gens d’armes, et à tous les autres donna congé d’eux en aller. Et de là s’en alla à Auxerre, auquel lieu se logea en l’hôtel de l’évêque; et le roi de Sicile et le duc d’Aquitaine se logèrent en la ville, et leurs gens ès villes d’autour.
Et là, en venant au dit lieu d’Auxerre, mourut messire Gilles de Bretagne de Ilux de ventre. Et pareillement le comte de IMortaigne, frère du roi de Navarre, quand il fut amené do Saint-Césaire à Auxerre, mourut de la dite maladie, et fut mené à Paris, où il fut enterré en l’église des Chartreux. Aîné de Yiry, messire Jean de Gistelle, Jean de Dixnuide et plusieurs autres moururent en leur retour ; et
tant qu’il en mourut bien de cette même maladie de mille à douze cents chevaliers et écuyers, sans les varlets, comme il fut rapporté aux seigneurs qui étoient à Auxerre. Et adonc le maréchal de lioucicaut, le comte de Foix et le seigneur de Sainl-Georges, qui menoient guerre au comte d’Armagnac, ouïrent nouvelles que la paix éloit faite entre le roi et ses adversaires : pour quoi ils dérompirenl leur armée et donnèrent à leurs gens congé.
Durant lequel temps, et que le roi étoit à Auxerre, auquel lieu il avoit mandé à venir devers lui la plus grand’ partie des grands seigneurs de son royaume, avecque ses gens d'église et ceux des bonnes villes, pour voir faire les serments de la paix dont dessus est faite mention, lui vinrent autres nouvelles, et aux princes étant avec lui, qui point ne leur furent plaisantes ni agréables; c’est à savoir que les Anglois étoient arrivés atout leur navie à la Hogue-Saint-Vasl, qui est au pays de Constantin; et là étoient descendus à terre et eux épandus au pays d’environ, en pillant, robant et prenant prisonniers. Et étoient huit mille combattants, entre lesquels avoit deux mille bassinets, et le surplus archers et varlets, desquels étoil conduiseur Thomas, duc de Clarens, second fils du roi d’Angleterre. Lesquels Anglois venoient au secours de Bourges, pour aider les ducs de Berri et d'Orléans, et tous leurs alliés. Et tantôt allèrent dcveiseux les comtes d’Alençon et de Richemont, qui de cœur joyeux les reçurent, jà soit ce qu'il venoient trop tard à leur aide ; mais, ce nonobstant, les aidèrent de tout leur pouvoir à pourvoir de vivres et de chevaux; et depuis se multiplièrent bien les dits Anglois de six cents bassinets gascons, qui avoient été soudoyers à Bourges; lesquels se boulèrent avec eux, et commencèrent tous ensemble à dégàter moult le pays.
En outre, les prisonniers qui étoient à Lille, dont en autre lieu ost faite mention, c’est à savoir le seigneur de IlangesI, naguère maître des arbalétriers de France, messire Louis Bourdon, messire Charles de Giresme, Enguerrand de Fontaine et aucuns autres, furent délivrés et rendus par le comte de La IMarche , moyennant que le dit comte jiaya avec ce une grand' somme d'argent à ceux (pii l'avoient pris. El en cas pareil furent rendus plusieurs prison-
jiiers il'iin côté (M (raulro,lcs uns par échange, et les au Ires pour ünance.
El onlro-leinps, environ la fêle de l’Assomption Nolrc-Dame, ceux qui avoient été mandés de par le roi vinrent au dit lieu d’Auxerre; entre lesquels y vinrent en grand état les Parisiens. Et y vinrent aussi tes ducs de Berri et de Bourbon, et le seigneur d’Albret; lequel, tantôt après sa venue, voulut user de son olTice de connétable ; mais le comte Waleran de Saint- Pol ne lui voulut pas souffrir, et en usa luiméme. Et pource, après plusieurs paroles dites de l'un i\ l’aulre, ledit d’Albret, qui avoit jà fait le serment de la paix, se partit et s’en alla par mal-talent et tout indigné.
Et le lundi ensuivant, le duc d’Orléans et le comte de Yerlus, son frère, vinrent au dit lieu d’Auxerre atout deux mille combattants. Et après que tous les seigneurs d’un côté et d’autre furent venus, ils s’assemblèrent dehors les murs de la cité, en une plaine, auprès d’une a'nbaye de nonnains. Auquel lieu on avoit fait un échafaud moult notablement paré, sur lequel éloit le duc d’Aquitaine, au lieu de son père, accompagné du roi de Sicile, des ducs de Bourgogne et de Bar, et de plusieurs autres grands seigneurs. Et là présents tous ceux qui voir et ouïr les vouloient, firent les dits seigneurs sermentsolennel d’entretenir le dit traité ; c’est à savoir les ducs de Berri, d’Orléans et de Bourbon, le comte de Vertus, Jean, fils au duede Bar, etplusieurs autres; et pareillement le fit le dit duc de Bourgogne et ceux de sa partie. Et fut derechef promis par iceux seigneurs d’Orléans et de Bourgogne d’entretenir le mariage pourparlé à la paix de Chartres entre le comte de Vertus et la fille du dit duc, et sur les conditions ailleurs déclarées. Et en après, tous les devant dits seigneurs rerioncèrenl à toutes confédérations, alliances et convenances qu'ils avoient avec Henri, roi d’Angleterre , adversaire du roi , et aussi de ses fils et autres Anglois, et aucuns autres de ce royaume, jà soit ce que le duc de Bourgogne affirmât par son serment qu’il n’en avoit nulles; et dévoient écrire aux Anglois sur telle forme que par le roi et son conseil sera avisé. Et encore jurèrent et promirent de jurer devant le roi le dit traité au plus tôt qu’il sera retourné en .sa santé, car il éloit lors malade, et de ce
I faire telles lettres comme il plaira au roi, pour la sûreté d’obtenir et observer le dit traité et accord; et que jamais ne feroient l’un contre l’autre confédérations ni alliances; et si aucun d’eux venoil ou vouloit venir contre le dit traité ou accord, que tous les autres seroient contre celui ou ceux qui ce feroient, afin de les subjuguer et i amener à obéissance. Auquel traité voir faire et accorder, et voir la forme des serments et iceux ouïr, furent par mandement du roi aucuns des chambres de parlement et des comptes et de Tuniversité de Paris, les prévôts de Paris et des marchands et des échevins, et aucuns des bourgeois, jà soit ce que le dit traité et accord n’eussent pas bien pour agréable.
Et aussi y furent présents et mandés de par le roi ceux de Rouen, de Caen et d’Amiens, do Tournai, de Laon, de Rheims, de Troyes, Langres, Tours, et de plusieurs autres bonnes et plus principales villes de ce royaume, en grand nombre et en grand’ multitude.
Après lequel serment fait et toutes les solennités parfournies, les seigneurs dessusdits allèrent dîner ensemble, en grand’ concorde, au logis du duc d’Aquitaine, lieutenant du roi son père. Auquel lieu, tous trois ensemble, pour la dignité d’un chacun, le duc de Bourbon procéda au servir, et porta les mets, avecque lui les comtes de Nevers et de Saint-Pcl avecque plusieurs autres grands barons e noble chevalerie ; et fut icelui dîner très abondant de tous biens. Et après qu’ils eurent pris leur réfection, allèrent jouer à divers jeux les uns avec les autres. Et après tous ces ébattemenis, et que la nuit fut venue, chacun d’eux se retrahit en son logis, et le lendemain et aucuns jours ensuivant, se rassemblèrent par plusieurs fois en continuant de faire grand’ chère et être en grand’ concorde les uns avec les autres, comme on pouvoil apercevoir par le semblant qu’ils moniroient Et mêmement le duc d’Orléans et le duc de Bourgogne chevauchèrent ensemble avec les autres seigneurs, tous deux sur un cheval, et montroient apparence de toute fraternité et amour que frères et parents peuvent montrer l’un avecque l’autre. Néanmoins aucuns envieux et mauvaises langues ne s’en taisoient pas en derrière, mais en disoient leurs gorgées. Et quant au peuple, dont il y
ClIRONIQliE.S D’ENGUERRâND DE MONSÏRELET.
avoit grand’ multitude, et autres bonnes gens, il ne faut pas demander s’ils avoient grand’ joie, car ils crioient souvent à hauts cris : Gloria in excelsis Deo, comme s’ils voulsissent dire : Louée soit la glorieuscté des cieux. Si leur sembloit être proprement miracle de Dieu, attendu la division qui avoit été si grande entre si grands seigneurs, laquelle étoit si tôt rapaiséc.
Et après toutes ces besognes accomplies, et aussi pour ce que l’épidémie régnoit fort au dit lieu d’Auxerre , le roi avec scs princes se partit de là , et par Sens alla à Melun , où derechef avec la reine, ses filles et autres dames fut faite une grand’ fête et grand’ liesse pour la réconciliation des princes du sang royal , tant en joules, danses, boires et mangers, comme autres ébatlemcnls. Et est vrai que le roi étant au dit lieu de IMelun , retourna en santé ; et pour un certain jour , à la prière de la reine et de sa dite fille , aussi des ducs d’Aquitaine et de Bourgogne et du roi de Sicile , la paix devant dite , par la manière que faite avoit été, approuva et eut pour agréable. El pour ce les rébellions et transgressions passées faites par ses oncles, neveux et leurs complices et alliés quelconques, tant gens d’église comme séculiers, de quelconques dignité ou autorité qu’ils fussent, il remit et pardonna, et les reçut en bonne pure paix, et leur rendit tous leurs châteaux, villes, terres, cités et possessions quelconques, et de ce levoit sa main et melloil à pleine délivrance. Et ainsi les dits seigneurs et alliés et complices furent remis et reçus en leurs terres, villes, châteaux, cités, et en leurs possessions, sans aucune reslilulion ou réparation des démolissemenls d’iceux faits par avant, dont plusieurs, et par desserte, avoientélé détruits, tant villes, châteaux, forteresses, versés et rués par terre, vignes, prés, bois et viviers détruits et vidés, et maintes autres dissolutions. Et' afin que par tout ce royaume fût icelle paix divulguée , et que par nul elle ne fût violée ou enfreinte , mais demeurât ferme et stable et en persévérance, fut fait un édit de par le roi , duquel la teneur s’ensuit.