CHAPITRE CXV
Commenl le duc de Bretagne vint à Paris; du conseil que le
duc de Bourgogne tint à I.ille; du fait du comte de Saint-
Pol, et d’autres diverses besognes qui lors se firent.
En ce temps vint à Paris Jean, duc de Bretajïne, gendre du roi, et son frère le comte de Richemont. Si y vinrent aussi le duc d’Evreuv ' et le comte de Rostellant, anglois, pour traiter le mariage du roi d’Angleterre et de Catherine, fdle du roi de France, afin d’empécher l’alliance que vouloit faire le duc de Bourgogne de sa fille et du roi d’Angleterre. Lesquels ambassadeurs, après ce qu’ils eurent fait et montré au roi et à son conseil ce pour quoi ils éloient venus, s’en retournèrent en Angleterre Et enire-temps le duc de Bourgogne tint grand conseil à Lille en Flandre, où étoient les Gantois, ceux de Bruges, d’Ypres et des quatre métiers, et moult de nobles, entre lesquels éloiî AValeran, comte de Saint-Pol, connéloble de France, lequel venoit de Boulogne et de Lolinghen de traiter avec les Anglois, c’est à savoir le comte Warwick , l’évêque de Saint-David et aucuns autres, pour les trêves d’entre les deux rois avoir ; lesquelles furent octroyées jusqu’à la fête Saint- Jean-Baptiste ensuivant.
Et là reçut lettres le dit connétable du roi, par lesquelles lui mandoit qu’il allât à Paris rendre l’épée de la connétablie. Lequel voyant ce , et qu’on le vouloit déposer du dit office, s’en conseilla au dit duc de Bourgogne ; et eut conseil, c’est à savoir de non rendre la dite épée. Il se départit de là et s’en alla à Saint- Pol en Ternois, en son cliâtel, où étoit sa femme, et de là s’en alla à Amiens, où il fut par l’espace de quatre jours; duquel lieu il envoya ambassadeurs à Paris devers le roi, c’est à savoir son neveu le comte de Conversan et le vidame d’Amiens, avec lesquels alla maître Robert-le-Jeune , avocat à Amiens, pour
’ Il n’exisle aucun titre semblable en Angleterre; f>eut-clre s’agit-il du duc d’York, dont le nom latin est Dax Ebonm.
proposer devant le roi la légation. Et pour ce, eux là venus, et en proposant par le dit maître Robert Le Jeune les paroles et charges de leur dite légation, pour la partie du dit connétable, comte de Saint-Pol, en plein conseil, auquel étoit le roi présent, avec le chancelier et autres conseillers, dit qu’oneques son seigneur et son maître ne fut en ce royaume partial, ni avoit tenu bande, ni aussi n’avoit aucunes villes, châteaux et forteresses contre le roi assailli ni occupé, comme avoient fait plusieurs autres.
Après lesquelles choses ainsi dites, lui fut requis qu’il se fît avouer sur les paroles comme avoient fait aucuns qui avoient proposé en cas pareil et autres; lequel ne fut point avoué des dits ambassadeurs. Et pour ce fut tantôt mené en Châtelet, où il fut deux jours, et à grand’ peine, à la prière du duc de Bar, scrourge du dit comte de Saint-Pol, fut délivré. Et le samedi ensuivant, le lendemain du jour, monseigneur Saint-AIor, le dit connétable de Saint- Pol, se partit d’Amiens et s’en retourna en sa comté triste et pensif.
Et après, derechef furent envoyés autres mandements royaux par toutes les parties du royaume de France , à être publiés ès lieux accoutumés. I.esquels commandements contenoient les dosrois naguère faits en la ville de Paris par les Parisiens, à la déplaisance de la reine et du duc d’Aquitaine ; desquels mandements je me tais , car la substance et les faits énormes des dessusdits Parisiens ont été par ci-devant sulfisamment déclarés.
Après lesquels mandements envoyés, le duc d’Orléans, selon les convenances de la paix, demanda au roi qu’il fît rendre ses deux châteaux , c’est à savoir le château de Coucy et le château de Pierrefons, lesquels le comte de Saint-Pol, connétable, ne lui avoit voulu rendre. Si lui fut sa requête accordée, et fut ordonné messire Gasselin du Bois, bailli de Sens, pour aller recevoir l’obéissance de par le roi. Et par ainsi furent restitués au dit duc d’Orléans.
En outre, le samedi ensuivant, vint à Paris le comte d’Armagnac et Clignet de Brabant, chevaliers, à très grand’ compagnie de gens d’armes ; lesquels comte d’Armagnac, et aussi parciJjomcnt Clignet de Brabant et leurs gens,
IJVKE PREMIEIl.
furent moult honorablement reçus par le roi et à grand’ joie, et aussi de par tous les autres seigneurs et barons.
Etalors tous ceux, ou au moins la plus grand’ partie de ceux qui avoient tenu la partie des Orléanois, s’en vinrent au dit lieu de Paris. Et si se conduisoient toutes les besognes et affaires du royaume par leur moyen, et du tout à leur plaisir ; car le roi et aussi le duc d’Aquitaine étoient pour ce temps conduits et gouvernés par eux. Et quant à ceux de la partie du duc de Bourgogne, ils étoient tous boutés arrière, et n’avoient qu Ique audience que ce fût, tant et tellement qu’il falloit que les dessus dits qui étoient demeurés dedans la ville baissassent les têtes et ouïssent plusieurs paroles qui pas ne leur étoient plaisantes ni agréables.