CHAPITRE CXVI
Comment le duc de Bourgogne fit plusieurs assemblées pour
avoir avis sur ses affaires, doutant que ses adversaires ne
tournassent le roi contre lui, si comme ils firent depuis.
En ce temps le duc de Bourgogne se tenoit en la ville de Lille en Flandre, auquel lieu il assembla plusieurs grands seigneurs pour avoir avis et conseil sur ses affaires avec eux, car chacun jour, ou au moins très souvent, lui venoient nouvelles de la ville de Paris. Et aussi sut comment ceux qui avoient été ses adversaires gouvernoient le roi et le duc d’Aquitaine, et tendoient à éloigner lui et les siens de leurgrace etbienveillance. Si avoit icclui duc de Bourgogne sur ce plusieurs imaginations, desquelles bien doutoit que la fin ne lendit à ce que depuis en advint , c’est à savoir qu’ils ne tournassent le roi et le duc d’Aquitaine du tout contre lui, pour en conclusion lui faire la guerre. Néanmoins il éloil assez réconforté d’attendre toutes aventures qui advenir lui pouvoient.
Etadonc vinrent devers lui d’Angleterre le comte deWarwick, l’évêque de Sainl-Uavid et aucuns autres pour traiter le mariage du roi d’Angleterre et de la fille d’icelui duc. Nonobstant qu’il y eût autre ambassade devers le roi de France pour pareille matière, toutefois ils ne purent re d’accord, et par ainsi s’en retournèrent les dits ambassadeurs. Et après
ces besognes, le quatrième jour d’octobre, les seigneurs d'Offemoiit et de Mory vinrent à Saint-Pol en Ternois, de par le roi, devers le comte de Saint-Pol, pour cause qu’il rendît ou envoyât l’épée de connétable de France, mais il répondit que de son gré, et sans le conseil de ses amis, il ne la rendroil, mais en conseil avec eux il répondroit dedans bref terme, tellement que le roi seroit content de lui. Laquelle réponse ouïe par iceux seigneurs, après qu’icelui connétable les eut très honorablement festoyés, revinrent à Paris et racontèrent au roi, en la présence de son conseil. Létal de leur ambassade, dont on ne fut pas bien content.
Et ce même jour fut fait un édit royal contre ceux qui ne se confioient pas bien en la paix, lesquels sèment paroles au contraire mal sonnantes, et qui ne se peuvent ou veulent abstenir d’appeler et surnommer l’un l’autre par paroles et surnoms sonnant division pour mettre et émouvoir gens à commoiion et à discorde et rumeur, et engendrer nouveaux débats; duquel édit, pour divulguer par tout le royaume de France, la teneur s’ensuit :
« Charles , par la grâce de Dieu, roi de France, au bailli d’Amiens ou à son lieutenant, salut.
» 11 est venu à notre connoissance que , jà soit ce que par grand’ et mûre délibération de conseil, et à la prosécution et diligence de ceux de notre sang et autres prud’hommes de notre royaume, nous, par la grâce de Dieu naguère eussions mis bonne paix et accord entre aucuns de notre sang et autres sujets, sur aucuns discors et débats qui étoient et ont été par très long temps entre aucuns d’iceux, et sur ce eussions premier fait voir les traités et points, et diligemment visiter et à grand’ cl mûre délibération, tant de ceux de notre sang Pt grand-conseil , si comme prélats, barons, chevaliers de nos cours de parlement, des conqftes et autres, nos gens et officiers, comme ceux de notre conciergerie et de notre très amée fille l’université de Paris, et des collèges, du clergé, des bourgeois de notre bonne ville de Paris, qui tous d’une volonté ont eu les dites choses pour agréables, et ont été moult liés et joyeux, et nous ont supplié qu’icello nous veuillons parfaire et mettre à bonne fin,
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comme Dieu merci nous avons fait ; et pour la plus grand’ sûreté et perpétuité d’icelle, nos très chers et très aînés premier fils, neveux, oncle et cousins, c’est à savoir Louis, duc d’Aquilainc, dauphin de Vienne, les ducs de Bon i, de Bourgogne , d'Orléans , de Bretagne , de Bourbon et de Bar , les comtes d’Alençon, Vertus, Richemont, Eu, Vendôme, et plusieurs autres de notre ditsang, eussent promis et juré en notre présence, en parole de fils de roi et de prince, sur le fût de la vraie croix, sur les saintes évangiles de Dieu, pour ce corporellement par eux touchées, et tout quant que ils peuvent méfaire devers nous, et qu’ils aimoient leur honneur et état, qu’ils sont et seront de ci en avant toujours bons et vrais parents et amis ensemble; et qu’il est et sera, qu’il y a et aura, en tant qu’à eux touche et pourra toucher, sans aucune fraude ou mal engin , bonne paix , amour et union entre eux , dont ils ont promis à nous bailler leurs lettrespatenles, et semblablement ont promis et juré ceux de notre sang et conseil, prélats, barons et autres princes et conseillers, et plusieurs des gens et serviteurs de nos dits fils, oncle, neveux, cousins, et aussi plusieurs tant de notre cour de parlement et chambre des comptes, comme de notre dite ville et université, des collèges, du clergé et autres bourgeois et habitants de notre dite ville de Paris, étant en notre présence en grand nombre sur la foi, loyauté e't service qu’ils nous doivent et autrement, comme dessus, qu’ils enlretiendro t et garderont, chacun en droit lui, la dite paix et union entre ceux de notre sang, et chacun sans venir encontre en quelque manière; et qu’ils empêcheront de tout leur loyal pouvoir que aucune chose ne sera faite au contraire en quelque manière, si comme en nos autres lettrespatentes sur ce faites est plus pleinement contenu.
» Néanmoins, plusieurs étant en votre bailliage pleins de mal courage, doutants que pour occasion des débats et divisions devant dites on Sîe procéderoit contre eux à aucune punition, ou à eux donner empêchement en corps ou en biens, ou autrement, et non confiants de la dite paix, sèment paroles plusieurs à icelle contraires, sonnants et induisants à murmuration, et de leur mauvaise volonté ne veulent
ni peuvent abstenir d’appeler et surnommer l’un l’autre par surnoms dénotants division devant dite, abolie par la dite paix; de proférer ou de faire proférer aucunes choses à commouvoir et promouvoir gens à dissension, discord et rumeur, et pour engendrer nouveaux débats, dont il nous déplaît grandement et non pas sans cause.
» Et pour ce, nous, qui la dite paix voulons être tenue ferme, et telle est notre volonté et intention, afin d’ôter entièrement et de tout notre pouvoir faire cesser toute matière de division et de voies de fait, et de guerre en notre royaume, et que chacun puisse désormais vivre en bonne paix et tranquilité, vous mandons, commandons et étroitement enjoignons, et, si métier est, admettons par ces pré entes que tantôt et sans délai vous publiiez et proclamiez solennellement à son de trompe en votre bailliage par sièges et auditoires, villes et lieux où se seulent faire proclamations et publications notables, et ailleurs où métier sera ès ressorts et mettes d’icelui, notre intention, propos et volonté être telle, el icelle tenir et faire tenir, et sans rompre et enfreindre, mais tenir perpétuellement le dit traité et bonne paix, et icelle maintenir et garder, ainsi comme elle a été jurée el affirmée en notre présence, comme dit est, en tous points et termes sans l’enfreindre en aucune manière, ni soufl'rir être enfreinte par quelque personne. En faisant exprès commandement et défense de par nous, sur peine de confiscation de corps el de biens, qu’il ne soit aucun, de quelconque état, autorité ou condition qu’il soit, qui fasse proférer ou semer paroles autrement dénotants divisions et contraires à la dite paix, ni qui puisse gens induire à venir contre icelle et violer ou empêcher. Et de tous ceux que vous trouverez faisants, parlants, murmurants au contraire, de quoi nous voulons par vous ou vos commis être faite inquisition diligente, vous fassiez ou fassiez faire juste punition, toutes excusalions cessants, par si et telle manière que ce soit exemple à tous autres, et que par vous ou votre négligence ou coulpe n’y ait aucun défaut. Et les biens des dits coupables et murmurants, meubles et non meubles quelconques, prenez ou faites prendre et mettre en notre main aux dépens de la chose par per-
sonne ou personnes suffisantes el notables qui de ce puissent et sachent rendre bon compte et rerujuat, où et quand métier sera. Et de ce faire vous donnons nous, et aussi à vos commis et députés en celle partie, pleine puissance, nonobstant quelconques lettres, mandements, ordonnances, défenses, oppositions ou appclialions à ce contraires.
» Donné ù Paris le sixième jour d’octobre mil quatre cent treize, el de notre règne le trente-troisième. Ainsi signées par le roi et son grand-conseil, où étoient le roi de Sicile, messeigneurs les ducs de Berri, Orléans, Bourbon, les comtes de La Marche, d’Alençon, d’Eu, de Vendôme, d’Armagnac, le connétable, le comte de Tancar\ ille, le grand-maître-d’liôlel et le maître des arbalétriers, l’amira!, leschanceliers d’Aquitaine cl d’Orléans, les seigneurs d Offemoiit, de Torcy, de Raide, de Bossay, de Bau |uille, l’Ilermite de La Fayette, el plusieurs autres. P. NAVARO^. »
El puis furent publiées à Amiens et au bailliage, le troisième jour de novembre au dit an.