CHAPITRE CXXXVII
Comment le duc de lîourgogne, après le département du roi de devant Arras, alla à puissance en Bourgogne; et autres besognes qui advinrent en ce temps.
Après que le roi et ses gens furent partis de devant Arras, comme dit est, le duc de Bourgogne fit aller loger ses Bourguignons au pays de Cambrésis et de Thiérasche, et alla en personne en la cité de Cambrai. Auquel lieu vint devers lui son frère le duc de Brabant. Et après que avec lui eut eu aucun parlement sur ses affaires, et aussi qu’il eut ordonné sur toutes les besognes, prit son chemin à aller en Bourgogne, menant avec lui messire Pvobinetde Mailli, maître Eustache de Laictre, naguère chancelier de France, Jean Le Gois, maître Jean de Troyes, surgien, Denisot de Chaumont, et plusieurs autres qui autrefois avoient été bannis du royaume, ensemble leurs femmes et en¬
fants, et ses dessus dits Bourguignons, qui tous ensemble, avec aucuns autres, tant de Picardie comme d’autres pays, pouvoient être vingt mille chevaux, ou environ, à aller en Bourgogne ; et prit son chemin en Thiérasche, où il fut logé.
En après alla à Mézières-sur-Meuse, en la comté de Réthel, avec tout son ost; auquel lieu il reposa lui et les siens, par petit de temps, avec le comte Philippe son frère; puis alla loger devant Chàlons, à l’encontre duquel ceux de la dite ville cloirent leurs portes, par la vertu d’une lettre du roi envoyée, contenant qu’icelui ni ses gens ne missent ou reçussent en leur ville ; laquelle chose déplut au dit duc de Bourgogne, car il avoit disposé de passer l’eau de Marne par la dite cité. Pourquoi alla vers Vitry, dont il fut déboulé par la vertu des lettres du roi, comme il avoit été de Chàlons; et en la fin s’en alla loger vers Saint-Dizier, où il passa l’eau. Et après ce, en la vigile de Toussaint, vint à Dijon, auquel lieu il fut reçu moult honorablement et joyeusement, comme seigneur de tous ses sujets. Auquel temps régnoit au pays de Picardie maladie de flux de ventre, dont plusieurs, tant nobles personnes comme autres, moururent.
En outre, le dit duc de Bourgogne, à son partement de Picardie, avoit donné congé à tous ses capitaines d’icelles marches, c’est à savoir messire Jean de Luxembourg, les seigneurs de Croy, de Beau-Vergier, deFosseux, de Jumont, de Rouq, de Beaufort, de Noyelle, de Humbercourt, Hector et Philippe de Saveuse, Louis de Wargnies et plusieurs autres meneurs de ses gens d’armes, qui demeurèrent pour la garde de ses pays. Et d’autre partie laissa, à son département, à son seul fils Philippe, comte de Charolois, le gouvernement du pays de Flandre, seul et pour le tout, jusqu’à son retour. Et lui venu en Bourgogne, comme dit est, fit envahir et prendre la ville et châtel de Tonnoirre, lesquels furent pillés, et le dit châtel détruit et désolé par ses gens; duquel châtel s’en étoit fui un peu devant le comte de Tonnoirre et ses gens d’armes, non osant attendre la venue des gens du duc de Bourgogne, desquels étoient conduiseurs et capitaines messire Hélion de Jaqueville, Fribourg et aucuns autres.
Et fanlôt après envoya le dit due de Bourgogne à Paris devers le roi, pour lui faire savoir la voie par laquelle il éloit allé de Flandre en Bourgogne, et ès quels lieux il paya ses dépens, et ceux où il ne les paya pas, et la cause pour quoi ; et aussi lui fit savoir la destruction du chaiel de Tonnoirre, qu’il avoil fait faire pource que le dit comte, son vassal, s’étoit rebellé plusieurs fois contre lui, et sans cause, en lui défiant et entreprenant sur sa terre, icelle détruisant et emmenant les proies; non pas qu’il voulsît aucunement enfreindre la paix faite naguère devant Arras, mais la vouloit fermement tenir, garder et entretenir. En outre, le dit duc fit assiéger le château Belin, situé et assis en la comté de Bourgogne, appartenant au dit comte de Tonnoirre, lequel chûtel, nonobstant qu’il fût moult puissant et fort, fut conquis par long siège, et le donna à son fils, comte de Charolois, en déshéritant le dit comte de Tonnoirre ; lequel, du vivant du duc son père, s’écrivoit comte de Charolois et seigneur du château Belin.
Auquel an fut mis le concile, à Constance en Allemagne, de plusieurs cardinaux, patriarches, évêques, archevêques et autres i)rélats et ambassadeurs de plusieurs rois et princes chrétiens. Et étoient lors en très grand’ division en l’église , par Pierre de La Lune, nommé le pape Bénédict; et ne vouloit céder, nonobstant que substraction lui étoil faite pour plusieurs causes par la plus grand’ partie de chrétienté, et n’avoit obéissance qu’en Espagne et Aragon ; auquel royaume d’Aragon il SC Icnoit en une forte ville sur la mer. Et aussi en cet an avoit été pris et mené en prison, en la duché de Bavière, le cardinal de Boulogne, nommé le pape Jean ; et le prit le roi des Romains, empereur en Allemagne , pour plusieurs crimes et articles qu’on lui rnettoit sus.
Et pour mettre l’église en bonne paix et vraie union, fit tant le roi de Romains que le dit concile fut mis au lieu de Constance ; en laquelle ville le dit concile se tint continuellement par l’espace de deux ans, ainçois que ceux des dits royaumes d’Espagne et d’Aragon y vinssent ; lesquels y vinrent en l’an mil quatre cent et seize, au mois d’aoùt, en très noble et belle compagnie de prélats et de chevaliers; et tant qu’après leur venue on pro¬
céda à la vraie élection de pape L Et enfin fut élu et confirmé, et pontifié le cardinal de Colonne 2, et de la nation de Rome, en l’an mil quatre cent et dix-sept , et fut nommé pape Martin.