CHAPITRE CLII
Comment le roi d’Angleterre entra dedans Harficur ; des ordonnances qu’il y fit; du voyage qu’il entreprit à venir à Calais, et du gouvernement des François.
Or est vrai qu’aprés le traité fait et conclu entre le roi d’Angleterre et ceux de la ville de riarlleur, comme dit est , et (jue les portes furent ouvertes et scs commis entrés dedans, icelui roi à entrer en la porte descendit de dessus son cheval et se fit déchausser; et en tel étal s’en alla jusqu’à l’égiisc Saint-Martin, parrochiale d’icelle ville, et là fit son oraison liés dévotement, en regracianl son créateur de sa bonne fortune. Et après ce qu’il eut ce fait, fit prisonniers tous les nobles et gens de guerre qui étoient léans, et depuis, bref ensuivant, les fit mettre hors de la ville, grand’ partie vêtus de leurs pourpoints tant seulement , moyennant qu’ils furent mis tous par nom et surnom en écrit; et jurèrent sur leur foi d eux rendre prisonniers en la ville de Calais, dedans la Saint-Martin d’hiver prochain ensuivant. Ét sur ce se partirent. Et pareillement furent mis prisonniers grand’ partie des bourgeois de la ville ; et fallut qu’ils se rach-etassenl de grand’ finance ; et avec ce furent boulés dehors la plus grand’ partie des femmes avec leurs enfants; et leur baidoit-on au partir à chacune cinq sous cl une partie de leurs vêlements. Si éloit pileuse chose de voir les regrets que faisoient iceux habitants, délaissant ainsi leur ville avec leurs biens. En outre furent licenciés tous les prêtres et gens d’église. Et quant est des biens qui là furent trouvés, il en y a voit sans nombre , lesquels demeurèrent au dit roi, et les fit départir selon son bon plaisir. Toutefois deux tours ([ui étoient sur la mer moult fortes se tinrent environ dix jours,
' Ilcnrî V avait envoyé au mois d’aoàt en amoassade Pliilippe Morgan, pour traiter d’une alliance avec lui. (Voyez Rymer, à l’année l'ilS.)
depuis la rendition de la 'ville, et après se rendirent comme les autres.
En après, le dit roi anglois envoya en Angleterre, par Calais, grand’ partie de son osl , menant par navire grands dépouilles de prisonniers et engins, en laquelle compagnie éloil principal capitaine son frère le ducdeClarence et te comte de Warwick. Et le dit roi fit réparer les murs et fossés de la dite ville de IJarfleur, et puis y mit garnison de ses Anglois , cinq cents hommes d’armes et mille archers , desquels éloit capitaine sire Jean Le Blond ■ , chevalier, et aveequece y mit grand’ provision de vivres et habillements de guerre.
Après, en la fin do quinze jours, se partit le dit roi de la ville de Ilarfleur, veuillant aller ù Calais accompagné de deux mille hommes d’armes et treize mille archers ou environ , avecque grand nombre d’autres gens , et s’en alla loger à Fauvillc et ès lii'ux voisins. Après, en trépassant le pays de Caux , vint vers le comté d'Eu. El fut vrai que les coureurs des dits Anglois vinrent devant la ville d’Eu , dedans laquelle étoienl plusieurs François qui saillirent à l’encontre d’eux, entre lesquels éloit un très vaillant homme d’armes nommé Lancelot Pierres , lequel , courant contre un Anglois , de fer de lance fut féru par entre deux lamrs au travers du ventre, dont en la fin en mourut -, et depuis qu’il fut navré à mort , tua le dit Anglois. Pour laquelle mort du dessus dit Lancelot furent le comte d’Eu et plusieurs autres François très ennuyés. El de là icelui roi d’Angleterre , trépassant le Yimeu , avoil volonté de passer la rivière de Somme à la Blanche-Tache , où jadis passa son aïeul Edouard, roi d’Angletci rc , quand il gagna la bataille de Crécy contre le roi Philippe de Valois 2; mais, pour tant que les François à grand’ puissance gardoient le dit passage , comme il fut averti par les dits coureurs, reprit son chemin, tirant vers Araines, < mbrasanl cl ardanl plusieurs villes , prenant hommes et emmenant grands proies. El le diman-
• Suivant Hollingsheil, te roi nomma le duc d’F.xcler gouverneur d'Ilarneur, cl sir John l'aslolfe liculcnanlgouvernour. Le duc de Clarcnce retourna en Angleterre, à cause de l’épidcMnic qui fut si funeste à l’armée devant llaillcur.
* Voyez l'roissart.
che treizième jour d’octobre fut logé à Bailleul en Yimeu. Et de là passant pays, envoya grand nombre de ses gens pour gagner le passage du pont de Ilemy; mais les seigneurs de Gaucourt et du Ponl-de-Remy avec scs enfants et grand nombre de gens d’armes défendirent bien et roidemenl le dit passage contre iceux Anglois; pour quoi le roi d’Angleterre , non pouvant passer, s’en alla loger à llangest-sur-Somme et ès villages à l’cnviron.
Et adonc étoienl à Abbeville messirc Charles d’Albret, connétable de France, le maréchal Boucicaul, le comte de Vendôme , grand-mal- Ire-d’hôtel du roi, le seigneur de Dampierre , soi disant amiral de France, le duc d’Alençon et le comte de Richemonl avec autre grand’ et notable chevalerie, lesquels , oyanl les nouvelles du chemin que tenoil le roi d’Angleterre, SC départirent, et allèrent à Corbie et de là à Péronne, toujours leurs gens sur le pays assez près d’eux, contondant garder tous les passages de l’eau de Somme contre les dits Anglois.
Et le dit roi d’Angleterre de Ilangest s’en alla passer au Ponl-Audemer, et par devant la vilh' d’Amiens, s’en alla logei à Bove' et après à Ilarbonnières, Vau .iller, Bauviller. Et toujours les dits François côloyoienl par l’autre lez de la Somme. Finablemenl le roi d’Angleterre passa l’eau de Somme le lendemain de la Saint-Luc, par le passage de Voycnne et de Bélhencourt , lesquels passages n’avoient pas été rompus par ceux de Saint-Quentin, comme il leur avoil été enjoint de par le roi de Fiance. El alla le dit roi d’Arigleterie loger àMouchyla-Gache , et vers la rivière de 31iraumonl ; cl les seigneurs de France et tous les François SC tirèrent à Bapaume cl au pays à l’environ.