CHAPITRE XVIH
Comment le duc de Bourgogne, OTicledu roi Charles VI, mourut en la ville de Hall, en Haiiiaul, et fut porté son corps à Dijon, en Bourgogne, aux Chartreux.
Au commencement de cet an, le bon duc de Bourgogne Philippe , fils jadis du roi Jean , frère au roi de France Cliarles-le-Riche , et oncle au roi présent Charlcs-le-Bien-Aimé, se fit ajiporlcr sur une litière de la ville de Bruxelles en Brabant à Hall en Ilainaul. El afin que les chevaux qui le portaient allassent plus sûrement et à son aise, il y avoil plusieurs laboureurs cl rnanouvriers qui alloienl devant la dite litière atout planes cl autres instruments de fer, pour refaire et ounier les cnemins. Au¬
quel lieu de Hall il fut mis et déchargé , et mis assez prés de l’église Notre-Dame , en un hôtel où éloil l’enseigne du Cerf, auquel lieu lui sentant assez fort aggiavé de sa maladie, manda devant lui ses trois fils : c’est à savoir, Jean , comte de Nevers, Antoine et Philippe , auxquels il pria très acerles et commanda détroitement que, toute leur vie durant, ils fussent bons, vrais, loyaux et obéissants envers le roi Charles de France , sa noble génération , sa couronne et tout son royaume , et ce leur fit promettre sur tant qu’ils l’aimoient. Lesquelles promesses par les trois princes dessus dits fur» nt très humblement accordées à leur dit seigneur cl père. Et là avec ce fut à chacun d’eux ordonné par icelui duc les seigneuries qu’ils liendroient et qu'il vouloit qu’ils tinssent après son trépas, et la manière et intention qu’ils en avoicnl à user. Lesquelles choses cl plusieurs autres accomplies et devisées par lui moult sagement , comme à tel prince appartenoit à faire, ayant bonne mémoire à sa dernière heure , rendit l'esprit au dessus dit hôtel. Et là fut son corps ouvert et scs entrailles mises et enterrées dedans la dite église Notre-Dame de Hall, et son corps bien embaumé fut mis en un cercueil de plomb , cl de là Iransptirté en la ville de Douai et puis à Arras, toujours très grandement et honorablement accompagné selon son état. Auquel lieu d’Arras fut mis en sa chapelle, où on lui fit un service solennel.
Et là renonça la duchesse Marguerite, sa femme, à ses biens meubles , pour la doute qu’elle ne trouvât trop grands dettes, en mettant sur sa représentation sa ceinture a ec sa bourse et les clefs, comme il est de coutume ; et de ce demanda instrument à un notaire public, qui éloil là présent.
En après, le corps fut mené en Bourgogne et enterré à l’église des Chartreux auprèsDi jon, dedans l’église qu’il avoil lui-même fait fonder et édifier à ses dépens; et son cœur fut porté à l’église Saint-Denis, en France, et mis auprès des royaux desquels il éloil issu. Si avoit icelui duc avec scs trois fils, dessus dits, trois filles : c’est à savoir, la duchesse d’Autriche
' (’.nllierinc de Bourgogne, sa seconde fille, éloit mariée à Léopold, duc d’Autriche.
LIVRK PREMIER.
la comtesse de Hollande, femme au dit Guillaume, comte de Ilainaut, et la duchesse de Savoie. Après la mort duquel duc, il eut grands pleurs et lamentations, principalement de tous ses enfans, et généralement de la plus grand’ partie des seigneurs et autres gens d'état du royaume de France et de tous ses pays; car en son temps il avoit régné et gouverné moult prudentement les besognes du royaume avec son frère aîné , duc de Berri , dont il avoit été et fut encore plus recommandé quant il fut mort.
Et après icelui duc défunt, comme dit est , Jean, comte de Nevers , son fils aîné, saisit et mil en sa main la comté et duché de Bourgogne , et Antoine, le second fils, fut attendant et héritier de la duché de Brabant , après le trépas de sa grand’ tante la duchesse, qui lui délivra présentement la duché de Luxembourg; et Philippe, le troisième, fut nommé comte de Nevers et baron de Donzy, à en jouir après le trépas de la duchesse sa mère. Si commencèrent iceux trois frères à gouverner hautement leurs seigneuries , et eurent l’un avec l’autro plusieurs consaux avec leurs plus féables serviteurs, afin de savoir comment ils se auroienl à gouverner vers le roi leur souverain seigneur.