CHAPITRE CLXXXYI
Comnipnl icelui duc de Bourgogne alla loger devant Corbeil cl depuis à Cliarlres, et alla en Touraine au mandemenl de la reine de France, qui s’en vint avec lui.
Or est ainsi que après ce que le duc de Bourgogne eut reçu l’obéissance du châlel de Mont- Ic-Héry, et le refourni de ses gens, il se départit atout son ost, et alla mettre le siège devant la ville de Corbeil, c’est à savoir vers le lez de Mont-le-Héry tant seulement, et là fit asseoir ses gros engins en plusieurs parties pour icelle dommage!'. Mais ceux de la ville, qui étoient fort garnis de gens d’armes que le connétable et le conseil du roi leur avoient envoyés, défendirent grandement et bien la dite ville contre le dit duc de Bourgogne et son armée, et par plusieurs fois lui occirent de ses gens, de traits, canons et autres habillements de guerre, que continuellement ils jeloient en son ost. Et chacun jour, tant par terre comme par eau, venoient dedans la dite ville gens de par le connétable , atout vivres , habillements de guerre et autres choses nécessaires Dour icelle défendre.
Finablement, après que le dit duc de Bourgogne eut été trois semaines ou environ devant la ville de Corbeil, voyant qu’il ne la pouvoit subjuguer ni avoir, et aussi que ses gens étoient moult fort travaillés, tant pour les grands pluies qu’il faisoit chacun jour comme pour la mortalité qui étoit prise en son ost, se départit le vingt-huitième jour d’octobre, et leva son siège de devant Corbeil, prenant son chemin vers la ville de Chartres. Auquel logis de Corbeil le dit duc laissa aucuns de ses gros engins cl autres habillements de guerre, avec grands provisions de vivres que plusieurs marchands avoient amenés en l’ost. Lesquelles choses, tantôt après le département devant dit, furent mises dedans la dite ville par les assiégés , lesquels grandement furent joyeux quand ils SC virent délivrés de leurs ennemis. Auquel
logis de devant Corbcil messire Mauroy de Saint-Léger lut féru d’un virelon parmi la jambe si angoiseuscmcnt qu’il en fut affollé et en cioclia toute sa vie.
Et la cause pour quoi le dit duc se délogea »i liAtivemont fut pour ce que la reine de France, qui étoit à Tours en Touraine, lui avoil fait savoir secrètement par un sien féable serviteur (ju’il voulsil aller devers cile pour la ramener avec lui ; car moult étoit courte tenue et en grand danger. Sur latjuelle requête icelui ducavoitenvojé un sien secrétaire, nommé maître Jean de Drosay, pour sur ce prendre avis et conclusion. Lequel traita tant avec la dite reine qu’elle promit d’elle s’en venir avec le dit duc, au cas qu’il iroit devers elle pour la quérir. El pour plus grand’ sûreté, bailla au dit secrétaire un sien signet d’or à porter à son maître le duc ; lequel signet il reconnut bien, car plusieurs fois il l’avoit vu. Et sur ce, quand il fut venu à Chartres la nuit de la fêle de Toussainls, atout la plus grand’ partie de ses seigneurs et capitaines de sa compagnie, et aussi de ses gens d’armes les mieux montés et habillés, se partit soudainement; et par Bonneval et Vendôme s’en alla hâtivement devers Tours. Et quand il vint à deux lieues prés, envoya devant les seigneurs de Fosseux et de Vergy, atout huit cents comballanls, qui SC mirent en embûche à demi-lieue près. El derechef envoyèrent un certain message devers la reine lui noncer la venue du dit duc; pour quoi, incontinent qu’elle ouït les nouvelles, appela maître Jean Torel, maître Jean Petit cl maître Laurent du Puis, qui éloienl scs principaux gouverneurs, auxquels elle dit qu’elle vouloil aller ouïr la messe à une église dehors la ville, nommée Marmoulier, et ([u’ils se préparassent pour aller avec elle, lesquels de ce faire lui désenhorlérenl. Néanmoins elle issil brièvement hors de Tours, et les mena avec elle ù la dite église ; cl tôt après les dessus dits seigneurs allèrent devers icelle église, et envoyèrent devers la reine Hector de Saveuse atout soixante comballanls. Et lors les dessus dits gouverneurs vinrent tantôt devers elle, où elle oyoil la messe, et lui dirent : « Dame, veci grand’ compagnie de Bourgui- » gnons ou Anglois. » El elle, qui rien ne dou- \toit, leur dit qu’ils se tinssent près d’elle; cl
adonc le dit Hector de Saveuse entra et la salua de par son seigneur le duc de Bourgogne ; laquelle demanda où il étoit, et il lui répondit qu'il venoit tantôt vers elle. Après lesquelles paroles elle commanda au dit Hector que les dessus dits Torel, Picard et maître Laurent du Puis, étant emprès elle, fussent pris. Lequel maître Laurent elle avoil en grand’ haine; car il parloit à elle irrévéremment, sans mettre la main à son chaperon, et sans lui faire autre révérence; et ne pouvoil la dite reine rien besogner ni accorder que ce ne fût par le consentement du dessus dit maître Laurent.
Et pource qu’il vil que pas ne pouvoit issir pour lui sauver , il entra en une petite nef par derrière l’église pour passer l’eau ; mais il se noya, tant eut grand’ hâte , et les autres furent pris.
Et fut cette assemblée environ neuf heures du matin, et le dit duc de Bourgogne vint environ onze heures devers la reine , à laquelle il fit grand’ révérence, comme il apparlenoit, et elle à lui, disant : « Très cher cousin, outre » tous les hommes du royaume vous dois ai- » mer , quand à mon mandement avez tout » laissé et m’êtes venu délivrer de prison ; » pour quoi , mon très cher cousin , jamais je » ne vous faudrai , car bien vois que toujours » avez aimé monseigneur , sa génération , son » royaume et la chose publique. »
Après ils dînèrent ensemble en la dite église en grand’ liesse ; et l’après-dînée , la reine manda à ceux de Tours qu’elle et son cousin le duc de Bourgogne vouloient entrer dedans la ville; mais, par l’enhorl du capitaine d’icelle, ceux de Tours tardèrent un petit. Toutefois en la fin ils accordèrent ce qu’elle demandoil ; et le dit capitaine se relrahit dedans le chàlel , et la dite reine et le duc Bourgogne, atout leurs gens, entrèrent en la ville. Auquel lieu fut faite grand’ chère au duc et grand honneur. El après, la reine manda le capitaine par sauf-conduit; auquel elle requit et commanda qu'il lui rendît la forteresse; laquelle chose il fit, mais très enuis ce fut.
El après que le duc eut séjourné trois jours avec la reine, il commit capitaine de la ville et du chàlel Charles LaLbe , atout deux cents comballanls, lequel fil serment de la bien garder pour et au nom du dit duc de Bourgogne.
CHROMQliES D'E^CLiERRArsD DE MONSTRELET. [1417)
Lequel serment il ne tint ni garda, car dedans l’an ensuivant il rendit la dite ville cl forteresse en l'obéissance du dauphin , cl en demeura lui-méine capitaine, l'aisant à icclui le serment. Et la reine el le duc de Bourgogne firent publier dedans la ville de Tours que nul ne payût gabelles, impositions ni autres subsides, sinon le sel. Et après, tous ensemble de lé se départirent , el allèrent à Ycndôine , où ils firent publier, comme ilsavoienl fait é Tours, que nul ne payât nuis subsides , el de lâ , par Bonneval, allèrent à Ciiartres, où ils arrivèrent le neuvième jour de novembre.
El avoit la reine en sa compagnie quatre chariots qui menoient vingt femmes; et si avoit seulement avec elle un chevalier nommé messire Robert de Cyne, duquel elle étoit très contente pour sa prud’hommie.