CHAPITRE CLXXIX
Comment le duc de Bourgogne alla atout sa puissance ven Paris, pour y vouloir entrer, et depuis mena la reine A Troyes, et autres matières.
Après toutes ces besognes , le dit duc de Bourgogne avecque toute sa puissance se partit de la ville de Chartres et par Mont-le-Héry s’en alla vers Paris , en intention d’entrer dedans la ville par certains moyens qu’il avoit avec aucuns des Parisiens ses favorisants. Et pour faire l’entreprise, envoya Hector de Saveuse, Philippe, son frère , le sire de Saures, Louis de Wargnies et plusieurs autres capitaines, jusqu’au nombre de six mille combattants, vers la porte de Louvel de Chàtillon , assez près de Saint - 3Iarcel ; mais, par avant la venue, la chose fut accusée au connétable par un pelletier de Paris ; lequel connétable tantôt mit grand’ quantité de ses gens à la dite porte et en plusieurs autres lieux dedans. Pour quoi le dit Hector, venu à la porte pour entrer dedans, fut très durement reboulé lui et ^es gens , et mémement fut blessé en la tèie d’un vireton; et adonc voyant que leur entreprise étoit accusée, entrèrent dedans Saint-Marcel, et là se logèrent, allendaiil le duc de Bourgogne, leur seigneur. El adonc le dit connétable fil saillir de trois à quatre cents de ses gens hors de Paris par la porte Saint-Marcel, lesquels vigoureusement envahirent les dits Bourguignons, et en prirent et tuèrent aucuns ; mais sans délai iceux, criant à l’arme, s’assemblèrent; et incontinent, de grand courage, allèrent contre les dessus dits cl tellement les combattirent que par force ils rentrèrent dedans leur ville,
et rescouyrcnt aucuns de leurs gens pris par iceux. A laquelle besogne Jean , premier né du seigneur de Flavy, se porta très vaillamment atout l’étendard du dit Hector de Saveuse, que lui -même prit et porta assez près de la porte de Paris , dont grandement fut par le dit duc recommandé quand il vint à sa connoissance ; et eurent aucuns des favorisants au duc de Bourgogne les têtes coupées dedans Paris. Si etoit icelui duc en balaille atout sa puissance à demi-lieue ou environ de Paris, attendant les nouvelles de ses gens. Et quand il fut averti que son entreprise étoit aperçue, tantôt remanda ses gens de Saint-Marcel , atout lesquels s’en retourna à Mont-le-Héry, toujours en sa compagnie le jeune comte de Saint-Pol, son neveu.
Auquel lieu de Mont-le-IIéry il congéa tous ses gens picards , c’est à savoir messire Jean de Luxembourg, le seigneur de Fosseux et tous les capitaines par avant nommés, et leur ordonna les frontières et villes où ils se tiendroienl l’hiver durant. Premier, fut à messire Jean de Luxembourg baillée en garde la ville de Mont-Didier et les marches à l’environ ; et Hector et Philippe de Saveuse furent mis atout leurs gens dedans Beauvais ; le bâtard de Thien fut constitué capitaine de Sentis ; et à Pontoise et Meulan demeurèrent le sire de l’Ilc-Adam et le sire de Cohen; et aucuns autres s’en retournèrent en leurs propres lieux en Picardie et autres marches ; et icelui duc de Bourgogne du dit lieu de Mont-le-Héry retourna à Cha.'-tres.
Et après ce qu’il eut ordonné capitaines et gouverneurs en icelle ville et autres au pays ù l’environ, se partit de là avec la reine et ses Bourguignons pour aller à Troyes en Champagne, prenant leur chemin en tirant vers Joigny ; sur lequel chemin furent poursuivis par le comte d’Armagnac, connétable de France. Lequel, atout grand’ puissance de gens d’armes, se mit sur les champs sur intention de combattre le dit duc, s’il eût vu son avantage. Et de fait, quand la reine et le dit duc de Bourgogne furent logés dedans Joigny, aucuns des capitaines du connétable, atout trois cents combattants ou environ, allèrent férir au logis du seigneur de Vergy et dés autres Bourguignons, et là firent grand effroi et esparpille. Pour quoi tout i’ost du dit duc fut ému, et incontinent à
toute sa puissance se mit aux champs; et ordonna certain nombre de combattants à poursuivie les dessus dits, lesquels les rechassèrent très roidement jusqu’assez près de la balaille du dit connétable, qui étoit environ une lieue près du dit Joigny ; et fut le seigneur de Château -Vilain l’un des principaux à ce commis par le dit duc, qui plus longuement les poursuivit. Et après le retour d’iceux furent commis plusieurs hommes d’armes à faire bon guet; et quand ils eurent séjourné cinq jours dedans Joigny, ils s’en allèrent au dit lieu de Troyes, où ils furent grandement et honorablement reçus par les habitants et ofiiciers de la dite ville; et fut la reine logée dedans l’hôtel du roi son seigneur, à laquelle furent payées à la ville de Troyes toutes les rentes et subsides appartenant au roi, et aussi ès autres lieux étant en l’obéissance du dit duc de Bourgogne.
Auquel lieu de Troyes fut mandé le duc de Lorraine par le conseil et enhort du dit duc de Bourgogne, lequel, là venu, fut, par la reine, constitué et fait connétable de France ; et pour ce faire lui fut baillée une épée en faisant le serment accoutumé et aussi en déposant et en destituant le comte d’Armagnac. Et alors le duc de Bourgogne donna congé à la plus grand’ partie des seigneurs de Bourgogne et se tint dedans la ville de Troyes la plus grand’ partie de l’hiver, et constitua sur les marches et frontières de Champagne Jean d’Aubigny, Jean du Clau et Cavin son frère, atout grand’ quantité de gens d’armes, lesquels, en plusieurs et divers lieux, firent forte guerre aux gens du connétable.