CHAPITRE CGYII
Comment les messagers furent envoyés de Rouen devers le
roi pour avoir sceours; de l’ambassade envoyée devers le
roi Henri, cl plusieurs autres lualières.
En ces propres jours fut envoyé devers le roi et son conseil, à Paris, un prêtre assez âgé , de bon entendement , par les assiégés de Rouen. Lequel venu à Paris, fit proposer par un docteur augustin nommé Eustache de Paville, devant le roi et son grand-conseil, l’état et la tribulation des dits assiégés; et prit icelui proposant son thème en disant : Domine, quid facicnnts? lequel il proposa moult sagement et authentiquement. Et après qu’il eut finé sa dite proposition , icelui prêtre dit au roi : « Très excellent prince et seigneur, il m’est 1» enjoint de par les habitants de la ville do
i> Rouen à crier contre vous , et aussi contre » vous , sire de Bourgogne , qui avez le gou- » vernenient du i oi et de son royaume, le grand » haro, lequel signifie l’oppression qu’ils ont » des Anglois; et vous mandent et font savoir » par moi que si par faute de votre secours » il convient qu’ils soient sujets au roi d’An- » glelerre , vous n’aurez en tout le monde pi- » res ennemis d’eux , et s’ils peuvent, ils dé- » truiront vous et votre génération. »
Telles et semblables paroles remontra moult bien le dit prêtre au roi cl à son conseil ; et après qu’on lui eut fait grande réception et aussi que le duc de Bourgogne lui eut promis d’y pourvoir au plus bref que faire le pourvoit, il s’en retourna au mieux qu’il put, portant les nouvelles dessus dites aux dits assiégés.
El bref ensuivant, le roi de France et le duc de Bourgogne envoyèrent leurs ambassadeurs au Ponl-de-l’Arche pour traiter au roi d’Angleterre de la paix du roi de France et de lui, cl alla avec les dits ambassadeurs pour moyenner le cardinal d’Ursin; en laquelle ambassade étoiont pour le roi de France l'évêque de Beauvais, maître Philippe de Morvilliers, premier président, maître Régnant de Folle ville, chevalier, messire Guillaume de Champ-Divers , maître Thierry-Leroi et aucuns autres. A l’encontre destiuels vinrent de par le roi d’Angleterre au dit lieu du Ponl-de-l’Arche le comte de Warvick, le chancelier d’Angleterre, l’archevêque de Cantorbic et autres du conseil du roi anglois ; cl dura cette ambassade environ quinze jours , dedans lequel temps le dit cardinal alla devers le roi d’Angleterre à son siège devant Rouen ; duquel et des autres princes il fut très honorablement reçu ; et avoient porté les dits ambassadeurs du roi de France la figure de Catherine, fille du roi, laquelle fut présentée au roi d’Angleterre et lui plut moult bien. Toutefois, pourcc qu’il fit demandes extraordinaires, c’est à savoir qu’on lui donnât avec la fille du roi cent mille écus d’or, la duché de Normandie, dont il avoit conquêlé une partie, la duché d’Aquitaine , la comté de Pontliieu et autres seigneuries, sans ressort tenir du roi de France, rien ne se put concorder. Et aussi les dits ambassadeurs du dit roi anglois firent réponse que le roi de
France n’étoit pas en état pour quoi on pût traiter avec eux ; car le dauphin, son fils, n’éloit pas encore roi, et au duc de Bourgogne n’appartenoit pas de traiter des héritages du roi de France.
Après lesquelles choses ouïes , le dit cardinal et les dits ambassadeurs s’en retournèrent devers le roi de France , la reine et le duc de Bourgogne, qui nouvellement de Paris étoient venus i\ Pontoise, et leur racontèrent l’état et la manière de leur dite ambassade. Et dedans bref temps ensuivant, s’en retourna le cardinal d’Ursin en Avignon devers le pape Alarlin, pource qu’il sentoil et apercevoit assez bien que rien ne pouvoit faire ni concorder entre les trois parties dessus dites.
El adonc ceux de la cité de Rouen , qui savoicnl assez bien la rompture et la brisure do l’ambassade d’entre les deux rois de France et d’Angleterre, voyant que le secours mettoit trop longuement à venir, prirent ensemble conclusion de saillir dehors à puissance , et combattre un des sièges du roi d’Angleterre , et puis de là aller quérir les dits secours. Si se trouvèrent bien dix mille combattants, et la ville fut gardée ; et fut ordonné que chacun fût garni de vivres pour deux jours. Et quand tout fut prêt pour accomplir leur entreprise, et que déjà en avoit sailli bien deux mille sur le logis du dit roi, où ils avoient fait grand dommage, et ainsi que les autres les dévoient suivre parla porte devers le chàtel et cornmençoienl à issir, il leur advint que secrètement et par mauvaiseté on avait scié les cslaches qui soutenoient le pont. Pour quoi , tantôt qu’ils commencèrent à monte» sus, rompit et churent plusieurs és fossés, desquels une partie furent morts et les autres blessés, dont ils furent fort émerveillés. Et tantôt se retrahirenl à une autre porte pour secourir et aider à leurs gens. Si les firent retraire et rentrer dedans la ville; mais, devant qu’ils les pussent ravoir, perdirent plusieurs gens; et d’autre part avoient fait grand dommage à leurs adversaires.
Après laquelle besogne on commença fort à murmurer contre l’honneur de messire Guy Le Boutillier, cl fut mécru d’avoir fait scier le pont dessus dit.
Et tantôt après cette besogne , trépassa La-
CHRONIQUES D ENC^EERRAND DE MONSTRELET.
phcn, bAfard d’Arly, do maladie qui lui sur- \iiil ; pour la mort duquel ceux de la communau'.é furent fort décoiifortés ; car, comme dit est ailleurs, ils se fioient plus en lui qu’en nul des autres capitaines.
Auquel temps messire .Tean de Luxembourg prit i\ mariage .Teanne de Béthune, fille et héritière du vicomte de Meaux, laquelle par avant avoit eu épousé Robert de Bar, comte de Alarle et de Soissons, et avoit une petite fille de l’ckge de deux ans ou environ, héritière des dessus dites comtés , lequel mariage fut traité en partie en la faveur du duc Jean de Bourgogne et de son fils le comte de Charolois ; et par ainsi le dessus dit duc de Luxembourg ù cette cause eut de grands seigneuries en gouvernement; et dedans un an ensuivant eut de la dame dessus dite un fils, lequel fut mort jeune, et aussi ledit duc de Bourgogne lui rendit plusieurs seigneuries, c’est ù savoir Dunkerque, Varveston et autres , lesquelles il tenoit en sa main comme confisquées , pource que le dit messire Robert de Bar, en son vivant, tenoit parti contraire à lui.