CHAPITRE CCVIII
Comment on fil grand’ assemblée de gens d’armes pour lever le siège de Rouen; de l’ambassade que firent derechef les assiégés, et de la ehevauchée de messire Jacques de Harcourt.
Or convient de retourner à l’état et gouvernement du roi de France et du duc de Bourgogne. Vrai est que pour pourvoir à la délivrance de ceux de Rouen, mandèrent gens d’armes en plusieurs parties du royaume où ils étoient, lesquels y vinrent en très grand nombre. Et se faisoit icclui mandement au nom du roi à venir entour Beauvais, entre lesquels y vinrent à grand’ puissance les seigneurs de Picardie et autres sous eu.x qui avoient accoutumé de porter armes ; et en furent les pays où ils passèrent et séjournèrent moult travaillés. Et adonc le roi, la reine et le duc de Bourgogne , atout tout leur état , de Pontoise vinrent à Beauvais, afin d’avoir vivres plus abondamment. Auquel lieu furent tenus plusieurs détroits conseils pour avoir avis comment on secourroit ceux de la ville de Rouen ; mais on ne pouvoit voir manière raisonnable que faire se pût, pour la division
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qui éloit entre le dauphin et le duc de Bourgogne, et avecque ce que le roi d’Angleterre étoit trop puissamment accompagné. Et pour tant de plus en plus on manda gens d’armes et arbalétriers par les bonnes villes de l’obéissance du roi.
El entre-temps, le roi de France et le duc de Bourgogne étant à Beauvais , vinrent devers eux quatre gentilshommes et quatre bourgeois de la dite ville de Rouen, envoyés pour signifier au roi et à son conseil le misérable état de la dite ville; lesquels, en présence du roi et du duc de Bourg,ogne et de tout le conseil, dirent comment plusieurs milliers de gens étoient jà morts de faim dedans la dite ville, et que dès l’entrée d’octobre étoient contraints de manger chevaux, chiens, chats, souris, rats et autres choses non appartenant à créature humaine; et avecque ce avoient déjà bouté hors de leur ville bien douze mille pauvres gens , hommes, femmes et enfants , desquels la plus grand’ partie étoient morts dedans les fossés de la ville piteusement. Et souvent falloit que les bonnes gens pitoyables tirassent les petits enfants nouveau-nés des femmes enceintes, qui étoient en leurs fossés , en paniers et autres choses, amont, pour les faire baptiser, et après les rendoient aux mères, et moult en mouroit sans être chrétiennés, lesquelles choses étoient moult griéves et pileuses à ouïr raconter.
Et adonc dirent : « Vous, notre sire le roi, » et vous noble duc de Bourgogne, les bonnes » gens de Rouen vous ont jà par plusieurs fois » signifié et fait à savoir la grand’ nécessité et » détresse qu’ils souffrent pour vous; à quoi » n’avez encore pourvu, comme promis aviez. „ El pour tant celle dernière fois sommes en- » voyés devers vous pour vous noncer de par » les dits assiégés que si dedans brefs jours ils » ne sont secourus , ils se rendront au roi an- » glois ; et dès maintenant si ce ne faites , ils » vous rendent la foi , serment , loyauté , ser- » vice et obéissance qu’ils ont à vous » Auxquels par le roi et le duc de Bourgogne et le conseil fut répondu bénignement qu’encore n’éloil pas la puissance du roi si grande que pour lever le dit siège, dont moult leur déplaisoit ; mais au [ilaisir de Dieu bref seroient secourus. Ils demandèrent dedans quel terme. A
quoi le dit duc fit réponse que ce seroit en dedans le quatrième jour après Noël, et sur ce retournèrent en la dite ville de Rouen au mieux qu’il purent, en grand péril, poui le danger des assiégeants, et racontèrent à leurs gens ce qu’ils avoienl besogné.
En outre, iceux assiégés de mal en pis étaient en grand’ tristesse, et n’est nul qui sût raconter les grands misères et pauvretés que le menu peuple y souffrit de famine ; car, comme il fui su véritablement , il mourut durant le dit siège outre le nombre de cinquante mille personnes par la dite famine. Et mômemenl les aucuns, quand ils véoient porter viandes par les rues , comme tout désespérés , y couraient pour la tollir. Et souvent en ce faisant souffroient qu’on les battît et navrât très cruellement ; car par l’espace de trois mois entiers ne furent vendus quelques vivres dedans icelle ville sur les marchés ; ainçois les vendüit-on à couvert. Et ce qui par avant le siège étoit vendu un denier du roi, on le vendait lors vingt , trente ou quarante deniers; et encore pour nulle finance n’en pouvaient recouvrer le pau\re peuple. Pour quoi , comme dit est , y eut durant le dit siège dedans icelle ville moult de tribulations, lesquelles seroient trop longues à raconter. Et pouvait ôlre quand les ambassadeurs dont dessus est faite mention retourne) ent devers le roi et le duc de Rourgogue environ mi-décembre.
Durant lesquelles tempêtes messire .Tacques de Harcourt et le seigneur de Moreul assemblèrent deux mille combattants ou environ , lesquels ils menèrent à deux lieues près des dits Anglois et de leur siège , en intention de faire sur eux aucune détrousse; et se mirent en embûche en deux lieux à l’avanlage assez près l’un de l’autre pour voir leurs ennemis venir. Et après, ordonnèrent leurs coureurs bien six vingts hommes d’armes, lesquels allèrent férir en un village assez près du siège, où il y avoit aucuns Anglois, qui tantôt par iceux furent morts et pris, sinon aucuns qui parbons chevaux se sauvèrent et fuirent à leur ost très fort criant à l’arme, disant qu’ils avoient vu les François en grand nombre.
Et adonc tout soudainement furent les dits Anglois tout émus et mis en armes; cl incontinent le roi d’Angleterre commanda au sci-
gneur de Cornouaille qu’il montât à cheval atout six cents combattants, et allât savoir quels gens c’étoienl. Lequel de Cornouaille sans délai atout les dessus dits s’en alla très vigoureusement , menant avecque lui aucuns de ceux qui avoient apporté les nouvelles ; et assez bref trouva les dits François , lesquels , voyant les dits Anglois en trop gi and nombre pour eux , retournèrent tantôt en tirant très fort devers leur embûche, auxquels ils dirent la venue des dessus dits Anglois. Et le dit Cornouaille , par bonne ordonnance, chevaucha ti'ès vitement après eux; el tant les approcha que tout pleinement pouvoienl voir les uns les autres. El lors les François étant en embûche , comme dit est, se mirent les aucuns en ordonnance |)our aller vers leurs ennemis, et les autres, pour la grand’ partie, tournèrent le dos et se mirent à la fuite. Pour quoi les dessus dits Anglois, ce voyant, de grand courage frappèrent en eux, et finablement les mirent â desroy à très petite perte de leurs gens et à la grand’ confusion des dits François ; car ce jour furent, que morts que pris, bien douze vingts hommes d’armes. Entre lesquels y fut pris le dessusdit seigneur de Aloreul, Butor, bâtard de Croy, et moult d’autres gentilshommes de noble état; et le dit n)essire.Iacques de Harcourt se sauva avccque les autres par bon cheval; pour laqui Ile victoire le dit ( ornouaille atout ses prisonniers s’en retourna au dit siège moult Joyeux.