CHAPITRE CGXVII
Comment le roi Henri d’Angleterre ne fut pas bien content do la paix dessus dite; de la prise de Pontoise par les Anglois sur le seigneur de l’Ile-Adam, et ce qu’il en advint.
Or convient retourner à parler du roi Henri d’Angleterre , lequel , quand il ouït nouvelles de la paix et alliance qu’avoient faite ensemble le duc de Touraine, dauphin, et le duc de Bourgogne, contre lui, ne fut pas de ce bien joyeux, et non sans cause; car bien lui sembla, et c’étoit vérité, que plus forts scroient à être tous deux ensemble que quand ils étoient divisés. Néanmoins il se conclut et délibéra de mener à fin sa querelle et entreprise à l’encontre de tous ceux qui nuire le voudroient. Et jeta son imagination et avis que trop bon et profitable seroit à lui la ville de Pontoise s’il la pouvoit avoir. Et sur ce
manda aucuns de scs plus féables capitaines, et aussi de ceux qui avoient été dedans icello ville durant les ambassades dont dessus est faite mention; si leur déclara sa volonté , et ils firent réponse qu’en toutes autres choses qu’il lui plairoit à eux commander étoient prêts d’eux employer sans épargner leur corps, quelque péril, peine et travail qu’ils y dussent avoir. Et sur ce fut ordonné par le roi ceux qui de cette besogne auroient la charge. Et finablement vinrent le derrain jour de juillet, entre le point du jour et soleil levant, à une des portes de la dite ville de Pontoise, et pouvoient être environ trois mille combattants; laquelle porte n’étoit pas encore ouverte; et tantôt les aucuns, par échelles qu’ils avoient, commencèrent à monter amont sans être aperçus du guet ; et de fait ouvrirent icelle porte, par laquelle incontinent entrèrent dedans à grand’ puissance, en criant hautement : « Saint- George! ville gagnée! »
Auquel cri fut tantôt la ville tout émue, et le sire de l’Ile-Adam éveillé; lequel, sans délai , tout armé , avec aucuns de ses gens monta à cheval , et alla voir où étoit le dit effroi avec aucuns do ses gens ; mais quand il aperçut les dits Anglois dedans la ville en si grand nombre, s’en retourna hâtivement, et fit prendre sa finance et ses bagues, atout lesquelles éveillant plusieurs bourgeois , alla vers la porte de Paris , qui étoit encore fermée, et la fit rompre et ouvrir. Et puis en sa compagnie, bien dix mille personnes de la ville, tout désolés et déconfortés se partirent, allant vers Paris; desquels y avoit plusieurs emportant de leurs meilleurs biens , et par spécial, or, argent, vaisselle et joyaux, dont l’une des parties allant vers Beauvais furent détroussés et leurs bagues ôtées de Jean de Guigny et Jean du Clau.
En outre, les dits Anglois, sans trouver quelque résistance, prirent et gagnèrent la dite ville, dedans laquelle ils firent maux innumérables comme en ville conquise, et gagnèrent grands finances ; car elle étoit remplie de tous biens; et fut le principal conduiseur des Anglois faisant cette entreprise le captai de Buch, frère au comte de Foix i.
* Gaston, second fils d’Archambaut, comte de Foix. Il re(;ul des Anglais le comté de Longueville et celui do
Pour laquelle ville ainsi prise , les pays de France, et par spécial vers Paris, furent moult déconfortés , et se dépeuplèrent les villages d’entour du dit lieu de Paris , et en rile-de-Fran e très fort. Et quand les nouvelles en ce même jour vinrent à Saint-Denis, où étoit le roi de France et le duc de Bourgogne, et tout leur état, assez tôt se départirent, et par Provins s’en allèrent à Troycs , ensemble la reine, madame Catherine et moult d’autres seigneurs, laissant i Paris pour icelle entretenir le comte de Saint-Pol et maître Eustache de Laictre, chancelier de France, et le dit seigneur de rile-Adam, maréchal de France, qui, au plus bref qu’il put, rassembla certain nombre de gens d’armes, atout lesquels il se mit en garnison dedans la ville de Beauvais, pour tenir frontière et résister aux entreprises que faisoient chacun jour les Anglois dessus dits. Toutefois icelui seigneur de l’Ile-Aclam fut moult déparlé et blémé , pource qu’ainsi négligemment , par faute de guet, il avoit laissé i)erdrc la dite ville de Pontoise; et par spécial les gouverneurs du dauphin en furent très mal contents.