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CHAPITRE CCXXVII

Comment messire Jean de Luxembourg fit grand’ assemblée de gens d’armes, qu’il mena devant Uoye, et autres besognes qui SC firent en ce temps.

Ensuivant les besognes dessusdites, et pour icelles commencer à mettre à exécution , le duc de Bourgogne fit grande assemblée de gens d’armes , tant en Artois et en Flandre comme és pays à l’environ ; lesquels avec plusieurs capitaines il envoya, sous le gouvernement de messire Jean de Luxembourg , vers Péronne, pour passer à montre, et de là aller mettre le siège devant le château de Muyn , qui étoit fort garni des gens du dauphin , lesquels faisoient en la ville d’Amiens , à Corbie et ès marches d’entour moult de tribulations. Et là, au dit lieu de Péronne, avecque le dessus dit de Luxembourg , s’assemblèrent plusieurs seigneurs , c’est à savoir le seigneur de l’Ile-Adam, maréchal de France, le vidame d’Amiens, Antoine, seigneur de Croy, Le Borgne de Fosseux, chevalier, et Jean de Fosseux, son frère, le seigneur de Longueval, Hector et Philippe de Saveuse , le seigneur de Humbercourt, messire Jean de Hutequerque , le seigneur de Cohen et moult d’autres chevaliers et écuyers notables qui, tous ensemble, de Péronne allèrent loger à Lihons en Santerre et ès villages entour, espérant, comme dit est , aller mettre le siège devant Muyn. Mais en bref leur propos fut mué ; car étant en la ville de Lihons, le dimanche dixième jour de décembre, par nuit, messire Karados de Quesnes, Charles de Flavy, bâtard de Tournemine, et un nommé Harbonnières , accompagné de cinq cents combattants ou environ, tenant la partie du dauphin, issirent de Compiègne et chevauchèrent jusqu’à la ville de Roye en Vermandois, laquelle, par faute de guet , ils assaillirent , et entrèrent une grande partie dedans , et tantôt s’assemblèrent au marché et commencèrent à écrier : «Ville gagnée ! vive le

CHHOMQUES D’E^GliERRAPsD DE MONSl'REi.ET.

roi ol le dauphin ! » Auquel cri s’éveillèrent plusieurs des habitants , qui tantôt voyant qu’ils ne pouvoient à eux résister, s’enfuirent et se sauvèrent par-dessus les murs; et une partie des Dauphinois allèrent ouvrir la porte et mirent tout le surplus de leurs gens avec les chevaux dedans la ville. Et lors , Perceval Le Grand, qui étoit capitaine de la dite ville de par le duc de Bourgogne, fut du dit effroi éveillé; et, comme aucuns autres, quand il aperçut qu’il ne pouvoit résister à l’entreprise dessus dite, se sauva le mieux qu’il put et issit de la ville, laissant derrière sa femme et ses enfants et grande partie de ses biens ; et au plus tôt qu’il put s’en alla à Lihons en Santerre devers messire Jean de Luxembourg , son maître, et très dolent lui raconta les nouvelles dessus dites. Pour lesquelles le dit messire Jean de Luxembourg fit tôt sonner ses trompettes et assembla tous ses gens d’armes , atout lesquels par ordonnance alla par devers la dite ville de Boye , et envoya certain nombre de coureurs devant la ville savoir que c’étoit; lesquels coureurs trouvèrent encore les échelles dressées aux murs de la dessus dite ville, par où les dits Dauphinois l’avoienl prise; lesquels, voyant les dits coureurs et plusieurs gens d’armes sur les champs , se préparèrent incontinent d’eux défendre , et commencèrent à tirer canons , d’arbalètes et arcs à main très fort contre leurs ennemis.

Toutefois, nonobstant leurs défenses, fut pris un faubourg sur eux, qu’ils cuidoient garder ; à laquelle prise , tant d’un côté comme d’autre, y eut plusieurs hommes navrés, en la partie de messire .Jean de Luxembourg, un vaillant homme d’armes, nommé Robinet de Rebretaignes, lequel, à l’occasion d’icelle navrure, mourut en dedans certain temps ensuivant.

En après, messire Jean de Luxembourg fit loger grand nombre do ses gens tout autour de la ville, en plusieurs faubourgs et autres maisons qui y éloient , et il se logea ù un village, environ à demi-lieue de la dite ville ; et après, envoya le sire de Ilumbercourt, bailli d’Amiens , ô Amiens et à Corbie , roquerre qu’on lui envoyât des arbalétriers, canons et autres habillements de guerre , pour combattre et subjuguer la ville de Roye. Lesquels d’.V-

miens et de Corbie envoyèrent avec le dit de Humbercourt des arbalétriers et habillements dessus dits très largement. Et pareillement furent mandés les arbalétriers de Douai , Arras , Péronne, Saint-Quentin, Mont-Didier, Noyon et autres de l’obéissance du roi. Auquel mandement furent envoyés diligemment en grand nombre par les gouverneurs des dites villes ; et après que les arbalétriers furent venus et aussi les habillements de guerre, le dit de Luxembourg fit très puissamment environner et combattre la dite ville; et fit asseoir plusieurs bombardes et gros engins contre les portos et murailles, dont les assiégés furent moult travaillés. Néanmoins se défendirent vigoureusement , et firent aucunes saillies sur les assiégeants , où ils profitèrent bien peu. Finablernent les dits assiégés , non ayant l’espérance d’ètre secourus , firent traité avec le dit de Luxembourg ou ses commis, ledix-lmitième jour de janvier, parcondition qu’ils s’en iroient saufs leurs corps et leurs biens, et avec ccemporteroient aucune partie des biens qu’ils avoient gagnés en la ville.

Après lequel traité fait et confirmé, se partirent sous le sauf-conduit de messire Jean de Luxembourg, chef de celte année; lequel, avec ce, pour les conduire, leur bailla Hector de Saveuse. Et tous ensemble , quand ils furent hors de la ville, prirent leur chemin vers Compiègne,et chevauchèrent très fort ; mais assez tôt après leur parlement, vinrent au dit lieu de Roye environ deux mille Anglois, dont éloient capitaines le comte de Ilanlilon • cl le seigneur de Cornouaille, son beau-père -. Lesquels Anglois vennient en icelle place en l’aide des gens du duc de Bourgogne contre les Dauphinois ; car, comme dit est, icelles parties avoient déjè trêves l’une avec l’autre, espérant avoir bien bref bonne paix ensemble, comme ils curent.

Lesquels Anglois là venus , sachant la départie des Dauphinois , se mirent hâtivement

• Jean Holland, fils de Jean, comte de Holland cl duc d'F,\clcr. Henri V lui rendit le comté de Huntirigdon, confisqué sur son frère, lors de son exécution. (Voyez t. 3 de J. Froissart.)

^ Élisabctli, sœur de Henri IV, après la mort du premier duc de Huntiiigdon, épousa sire Jean de Cornewall, depuis lord Fanhojjc.

CHROMQUES D’ENGHERRÀND DE MONSTRELET. |1420]

sur le train, et les poursuivirent tant et si roidemenl qu’ils les ratindirent environ à quatre lieues de Roye ; et tantôt qu’ils les aperçurent, sans barguisner, frappèrent en eux, jà soit ce qu'ils étoient en petit nombre, pour tant qu’ils avoient chevauché si fort que les trois parts de leurs gens étoient demeurés en train derrière eux. Et avec les dits Anglois s’étoient boutés grand’ quantité de gens d’armes de rnessire Jean de Jjuxembourg, desquels étoient les principaux, Butor, bâtard de Croy, Aubert de Folleville , le bailli de Fauquessolc , le bâtard de Duvon et moult d’autres gentilshommes. Et finablement les dessus dits Dauphinois, sans faire grand’ résistance ni défense, furent mis tantôt en grand desroy et par iceux pris, morts et détroussés , sinon aucuns qui se sauvèrent par fuite le mieux qu’ds purent ès bois et autres lieux. Et adonc le dit Hector ce voyant, prit là rnessire Karados de Quesnes comme son prisonnier, afin de le sauver et le renvoyer; mais le dit Cornouaille lui ôta tantôt en disant qu’il n’avoit cause de le prendre , attendu qu’il avoit sauf-conduit de son capitaine. Et pource que le dit Hector ne voulut pas le laisser aller aux premières paroles, icelui Cornouaille lui donna de son poing atout son gantelet sur le bras , et le repoussa assez durement , dont grandement fut troublé icelui Hector; mais il n’en put avoir autre raison , parce que les Anglois étoient en plus grand nombre.

Toutefois, le dit rnessire Karados, le sire de Flavi et la plus grande partie des hommes d’armes qui y étoient furent prisonniers des dits Anglois ; et ceux qui furent pris des Picards furent tous tués par iceux, pour tant qu’ils ne les osoient ramener à leurs logis pour le sauf-conduit dessus dit, excepté Ilarbonnières, qui fut pris d’Aubert de Folleville, et mené à Noyon , où il eut la tête coupée ; et après la dite détrousse s’en retournèrent les dessus dits Anglois , atout leurs prisonniers, à un village à deux lieues de Roye, et là se logèrent.

En outre, le dessus dit Hector de Saveuse, au plus tôt qu’il pût, retourna devers rnessire Jean de Luxembourg, et lui raconta l’état de la dessus dite détrousse, dont grandement fut troublé et ennuyé de ce que son sauf-conduit

avoit été ainsi enfreint et rompu, et par spécial de ceux qui étoient sous sa conduite et de son armée. Pour quoi, tout ému , envoya devers Antoine, seigneur de Croy, lui signifier qu’il lui envoyât Butor de Croy, son frère, et aucuns autres de ses gens qui avoient rompu son sauf-conduit, pour les punir. Et en ce cas pareil manda au soigneur de Longueval qu’il lui envoyât le bâtard de Duvon, frère de sa femme. Mais les dessus dits de Croy et de Longueval ne voulurent pas à ce obéir ; et pour ce leur fut mandé que s’ils ne les bailloient, le dit duc de Luxembourg les iroit querre de force en leur logis. Et lors le dit de Longueval dit que s’il y alloit, et il n’étoit plus fort, il ne les emmèneroit pas, et que ainçois il conseilleroit qu’on le tuât.

Pour lesquelles paroles et aucunes autres touchant icelles besognes s’engendra grand’ haine entre le dit de Luxembourg et les deux seigneurs dessus dits ; laquelle haine dura long temps après. Toutefois n’y eut pour le présent faite autre force, caries facteurs se partirent secrètement et s’en allèrent où bon leur sembla. Et le lendemain, rnessire Jean de Imxembourg, accompagné d’une partie de ses gens , alla voir le comte de Hautiton et Cornouaille à leurs logis, auxquels il recommanda le dit rnessire Karados de Quesnes et autres prisonniers, qui avoient été pris sous bon saufconduit; mais néanmoins demeurèrent prisonniers. Et turent rnessire Karados et Charles de Flavy menés en Angleterre, où ils demeurèrent longue espace, et depuis furent mis à délivrance parmi payant grand’ finance.

En outre, après que le dit de Luxembourg eut été certaine espace au logis des dits Anglois, il s’en retourna à Roye, et le lendemain licencia la plus grand’ partie de ses capitaines et gens d’armes dessus dits, et s’en alla avec lui Hector de Saveuse mettre garnison en ses forteresses sur la rivière de Sère et sur les marches de Laonnois , à l’encontre des Dauphinois, qui étoient en très grand nombre à Crespy en Laonnois. El fut lors ordonné le dit Hector à demeurer à Nou vion-le-Comte, comme chef de toutes icelles frontières, et de là retourna rnessire Jean de Luxembourg à son châtel de Beau-Revoir voir sa femme et faire ses apprêts pour aller avec le duc de Bourgo-

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gne au voyage qu’il devoit faire bref ensuivant.

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