CHAPITRE CCXLI
Comment, après le siège de Melun, les deux rois, les reines leurs femmes et plusieurs princes et grands seigneurs allèrent à Paris en noble appareil.
Après les besognes dessus dites conclues, comme dit est, le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne congédièrent premier aucuns de leurs gens, et se partirent atout leur ost de devant ûlelun, et prirent leur chemin à Corbeil, où étoit le roi de France et les deux reines, c’est à savoir de France et d’Angleterre, qui tous ensemble allèrent de la ville de Corbeil à Paris, c’est à savoir les deux rois, et avecque eux les ducs de Clarence, de Bourgogne, de Bedfort et d’Ecestre, tes comtes de Warwick, de Salscbery et plusieurs grands seigneurs. Audevant desquels rois et princes allèrent à l’encontre les bourgeois de Paris en grand nombre et en moult belle ordonnance. Et lors étoient les rues couvertes et parées parmi Paris en plusieurs lieux de draps de parement moult riches. A l’entrée desquels fut crié : Noël ! par le peuple de carrefour en carrefour partout où ils passoient. Et chevauchoient les deux rois moult noblement de front l’un d’emprès l’autre, le roi de France au dexlre côté. Et après eux étoient les ducs de Clarence et de Bedfort, frères du roi d’Angleterre. Et à l’autre côté de la rue, à la main sènestre, chevauchoit le duc de Bourgogne, vêtu de noir ; et après lui étoient les chevaliers cl écuyers de son hôtel, et les autres princes et chevaliers suivoient les deux rois assez près. Et ainsi chevauchant parmi les dites rues, enconirèrent les gens d’église à pied en procession, arrêtés par les carrefours où ils dévoient passer. Et adonc fut présenté aux deux rois à baiser les saintes reliques que porloicnl iceux gens d’église, et premier au roi de Franco, lequel se retourna devers le roi d’.àngleterre, en lui faisant signe qu’il baisât premier. Et le dit roi d’Angleterre, en mettant la main à son chaperon, faisant révérence au roi de France, lui dit qu’il baisât, et ce faisant,
baisa le dit roi de France, et après lui le roi d’Anglclorre. El fut celte manière tenue par eux tout du long de la ville jusqu’à l’église Notre-Dame, en laquelle les deux rois et les princes dessus dits entrèrent et firent leur oraison devant le grand autel. Et après remontèrent à cheval et s’en allèrent chacun en sou logis , c’est à savoir le roi de France, et avecque lui le duc de Bourgogne, en son hôtel de Saint-Pol. Eide là le dit duc de Bourgogne, après qu’il eut reconvoyé le roi de France, alla loger en son hôtel d’Artois. El le roi 'd’Angleterre et ses deux frères se logèrent au chàlel du Louvre , et leurs gens en plusieurs lieux par la ville, sinon aucuns de gens d’armes qui se logèrent és villages autour de Paris.
Et le lendemain vinrent dedans Paris les deux reines de France et d’Angleterre, à l’encontre desquelles allèrent le duc de Bourgogne et plusieurs seigneurs d’Angleterre, et aussi les bourgeois de Paris en pareille ordonnance qu’ils avoient été le jour devant. Et fut derechef faite toute joie dedans Paris à la venue des dites reines. Quant est à parler des dons et présents qui furent faits dedans Paris aux dessus dits rois, et par spécial au roi d’Angleterre et à sa femme la reine, il seroit trop long à raconter chacun à part soi. Et par spécial, tout ce jour et toute la nuit, découroil vin en aucuns carrefours abondamment en robinets, détroits et autres conduits faits ingénieusement afin que chacun en prensît pleinement à sa volonté.
En outre, par toute la ville de Paris généralement fut faite grand’ liesse pour la paix finale des deux rois plus que la langue ne pourroil raconter. En après, les dessus dits rois de France et d’Angleterre et leurs princes venus au dit lieu de Paris, aucuns peu de jours ensuivant, fut faite grand’ plainte et clameur par le duc Philippe de Bourgogne et le procureur de la duchesse sa mère de la piteuse mort de feu le duc Jean de Bourgogne ; et pour icelles complaintes sit le roi de France comme juge en son hôtel de Saint-Pol, en la basse-salle. Et là étoil assis, sur le même banc ou séoil le roi de France, Henri d’Angleterre; et auprès du dit roi de France séoit maître Jean Le Clerc, chancelier de France, classez près étoit maître Philippe de Morvillicrs, premier président en
parlement, et plusieurs autres nobles hommes du conseil du roi Charles. Et d’autre côté, vers le milieu de la salle, séoit sur un banc le duc de Bourgogne, et avccque lui, pour l’accompagner, les ducs de Clarence et de Bedfort, les évêques deThérouenne, de Tournai, de Beauvais et d’Amiens, messire Jean de Luxembourg cl plusieurs autres chevaliers et écuyers de son conseil.
Adonc messire Nicolas Rolin, étant pour le duc de Bourgogne et la duchesse sa mère, demanda pour eux audience aux deux rois de parler, comme est accoutumé; et par iceux obtenue, propi>sa le dit avocat le félon homicide fait en la personne de Jean de Bourgogne, naguère occis, contre Charles, soi disant dauphin de Vienne, le vicomte de Narbonne, le sire de Barbasan, Tanneguy du Chàtel , Guillaume Boutillier, .Tean Louvet, président de Provence ; messire Robert de Loyre, Olivier Layet et tous les coupables des dits homicides : contre lesquels et chacun d’eux le dit avocat conclut afin qu’ils fussent mis en tombereaux et menés par tous les carrefours de Paris, nues têtes, par trois jours de samedi ou de fêle, et tînt chacun un cierge ardent en sa main, en disant à haute voix qu’ils avoient occis mauvaisemenl, faussement, damnablement et par envie le duc de Bourgogne, sans cause raisonnable quelconque; et, ce fait, fussent menés où ils perpétrèrent le dit homicide, c’est à savoir à Monlereau où faut Yonne , et là dissent et répétassent les dites paroles. En outre, au lieu où ils l’occirent lut faite et édifiée une église ; et là fussent ordonnés douze chanoines, six chapelains et six clercs pour y perdurablemenl faire le divin office; et fussent pourvus de tous ornements sacrés, de tables, de livres, de calices, de nappes et de toutes autres choses nécessaires et requises-, et fussent les douze chanoines fondés chacun de deux cents livres parisis, les chapelains de cent et les clercs de cinquante, monnoiedite, aux dépens du dit dauphin et de ses complices. El aussi que la cause pour quoi seroit faite la dite église fût écrite de grosses lettres entaillées en pierre au portail d’icelle; et pareillement en chacune des villes qui s’ensuivent , c’(’St à savoir à Paris, à llonie, à Gand, à Dijon, à Saint- Jacques de Composlellc et en Jérusalem,
où Noti'p-Scignour souiïrit mort et passion.
Après Iar|uelle proposition fut proposé derechef par maître Pierre de Marign', avocat du roi en parlement, prenant conclusions criminelles contre les dessus dits homicides.
En outre, maître Jean L’Archer, docteur en théologie , dénommé de par le recteur de l’université de Paris, proposa aussi moull bien et authentiquement devant les deux rois, ù à Paris, en eux exhortant qu’ils fissent justice et punissent les coupables des crimes. Et déclara moull de termes, autorités et dignité de justice, en exhortant, comme dit est, en moult de manières les dits rois qu’ils écoutassent bénignement et entendissent aux requêtes et prières du dit duc, et qu’icelles requêtes voulsissent mettre à effet. Après lesquelles propositions fut répondu, de par le roi de France, par la bouche de son chevalier, que de la mort du duc de Bourgogne, de ceux qui si cruellement l’avoient occis , et des requêtes contre eux présentement faites de par le dit duc, il leur feroit, par la grâce de Dieu et la bonne aide et avis de son frère Henri, roi d’Angleterre, régent de France et héritier, bon accomplissement de justice de toutes les < hoses dites et proposées, sans faillir. Et ce fait, les deux rois et tous les autres retournèrent chacun en leur hôtel.