CHAPITRE CCLX
Comment le roi d’Anglelcrre conquil Dreux et poursuivit le dauphin, et puis «ssiégea Meaux en Crie, et autres matières.
Or convient parler de l’état et gouvernement du roi Henri d’Angleterre, lequel, après que le duc de Bourgogne l’eut laissé à Mantes, comme dit est par avant, se partit de là à toute sa puissance, qui étoit grande , car chacun jour lui venoient gens nouveaux de Normandie et de Paris. Et s’en alla devant Dreux après que le dauphin eut levé son siège de
Chartres, laquelle ville de Dreux il assiéga tout à l’environ ; mais ceux de dedans, bref ensuivant, firent traité avec lui, et lui promirent de rendre la dite ville le vingtième jour d’août, au cas qu’ils ne seroient combattus du dauphin, leur seigneur, au jour dessus dit. Et sur ce baillèrent bons ôtages. Et pourtant qu’icclui dauphin ne comparut point à icelle journée, eut le dessus dit roi l’obéissance de la dite ville de Dreux, laquelle il garnit puissamment de ses Anglois, après que les Dauphinois furent partis de là bien huit cents atout leur bagues, et aussi qu’ils eurent fait serment d’eux point armer un an entier contre lui ni ses alliés. Et ce fait et achevé, se partit le dessus dit roi de là, et s’en alla vers la rivière de Loire pour poursuivre le dauphin , lequel il avoit grand désir de trouveravec sa puissance pour le combattre et lui venger de la mort de son frère, le duc de Clarcnce, et autres de ses gens déconfits à Baugy. Et en son chemin mit à l’obéissance du roi de France et de lui Beaugency-sur-Loire et aucunes autres forteresses.
Et après, voyant que le dit dauphin ne l’attendoit pas à bataille, retourna par le pays de Beauce, auquel trouva en son chemin de cinquante à soixante hommes d’armes dauphinois montés sur très âpres chevaux. El avoient plusieurs fois côtoyé et épié son osl , mais soudainement il les fit chasser par aucuns de ses gens très bien montés, et iceux en fuyant se retrahirent en un chûlel en Beauce, nommé Rougemont. Et là les fit le roi dessus dit assaillir assez bien et roidement par ses gens , lesquels , en assez bref terme , prirent le dit chàlel et tous ceux qui étoient dedans, sans perle de leurs gens , sinon d’un seul homme. Pour lequel danger le roi les fit noyer en la, rivière de Loire, et s’en alla mettre le siège devant Ville-Neuve-le-Roi. Laquelle lui fut assez tôt rendue par les Dauphinois, lesquels se départirent atout leurs biens , et le roi Henri y mit garnison de ses gens, et puis, à l’issue du mois de septembre, vint loger de sa personne à Lagny-sur-Marne, et ses gens se logèrent en la plus grand’ partie des villages à l’environ. Auquel lieu de Lagny fit icelui roi charpenter et habiller plusieurs engins et instruments nécessaires à mettre siège, pour mener à Meaux
en Brie; et si envoya le duc d’Excestre, son oncle, atout quatre mille combattants , très hâtivement loger ès faubourgs de la dite ville de 3Ieaux , afin que ceux de dedans n’y boulassent les leux. Et après que le roi dessus dit eut apprêté toutes ses besognes en la dite ville de Lagny, se partit de là à toute sa puissance, où il avoit bien vingt mille combattants. Et le sixième jour d’octobre se logea tout à l’environ de la ville et marché de Meaux , et brefs jours ensuivant fil fermer son ost de haies et de fossés, afin que de scs ennemis ne pût être surpris, et avec ce fit dresser plusieurs engins contre les portes et murailles de la ville pour l’abattre et démolir, et en ce par grand’ diligence fit continuer. Dedans laquelle ville et marché éloient, pour le dauphin , le bâtard de Vaulru, général-capitaine de toute la place; Denis de Vaulru , son frère ; Pierron de Luppel , Guichard de Chisay, messire Philippe Mallet, messire Louis Gast, le Borgne de Caucun, Jean d’Aunay, Tromagon , Bernard de Méreville , Philippe de Gamache et autres, jusqu’à mille combattants, gens élus et éprouvés en armes, sans les bourgeois et communautés. Si oommcncèrent à résister très vaillamment aux assauts et entreprises du dit roi d’Angleterre , et en ce continuèrent par longue espace de temps, comme vous verrez ciaprès.
Lesquels jours aussi fut ordonné à Paris , par le conseil royal , que les florcltes , qui avôicnt cours pour quatre deniers, seroient remises à deux ; et l’écu d’or, qui avoit couru pour dix-neuf sols, fut mis à dix-huit sous parisis. Pour lesquelles mutations ensuivant , telles dont dessus est faite mention , furent moult de gens troublés, voyants que leurs chcvances, qu’ils avoient ès monnoies dessus dites, étoient diminuées la huitième partie. Et pour avoir provision d’autre monnoie nouvelle qui fût de valeur, furent forgés salusd’or, qui eurent cours pour vingt-cinq sous tournois la pièce, et y avoit en iceux deux écus, l’un de France et l’autre d’Angleterre. Et au regard de la blanche monnoie, on forgea doubles, qui eurent cours pour deux deniers tournois; et enfin, en commun langage, furent nommés niquets , et furent en règne environ trois ans tant seulement.