CHAPITRE CCLXXIII
Comment les deux rois allèren'. de Paris à Senlis; du siège de
Saint-Valéry; la reiidition de Compiègne, et l'ambassada
faite i messire Jacques de Harcourt.
Le vingt-deuxième jour de juin, les deux rois de France et d’Angleterre et les reines leurs femmes se partirent de Paris et allèrent à Senlis, où ils séjournèrent aucuns jours; et de là, approchant le jour que la ville de Gamache se devoit rendre, y envoya le roi, pour icelle recevoir, le comte de Warwick, atout trois mille combattants en sa compagnie. Lequel comte , comme promis avoit été , entra en la dite ville le vingt-septième jour de juin, et rétablit les otages sains et hailés , lesquels il avoit menés avec lui , et après reçut les serments de ceux de la ville au nom des deux rois. Et avec ce y commit capitaine messire Felton , natif d’Angleterre , avec certain nombre de gens d’armes et archers. Ces besognes accomplies, alla le dit comte devant Saint- Valcry, que tenaient les Dauphinois, et icelle approchant , envoya ses coureurs devant la ville. De laquelle issirent à l’encontre d’eux environ cent hommes d’armes très experts , montés sur chevaux roides et habiles, qui de pleine venue se férirent ès dits Anglois, et y eut d’une partie et d’autre de grands estours, hommes d’armes navrés terriblement , et aucuns autres pris prisonniers de la partie des Anglois. Mais, en ce faisant, le dit comte, pour secourir et aider ses gens , se hâta moult fort atout son ost, pourquoi il fallut par contrainte les Dauphinois rentrer dedans leur ville en grand’ hâte.
Et lors le dit comte moult prudenfement chevauchoit en ses armes autour de la ville pour fermer son ost et tenir ses gens en bonne
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ordonnance. Dont la plus grand’ partie des dits Anglois se logèrent dedant l’abbaye, et les autres le mieux qu’ils purent en tentes et en pavillons. Après lequel logis pris par eux , commencèrent à abattre la dite ville de leurs pierres et engins, sans cesser, jetant contre les murs d’icelle et les dérompant en plusieurs lieux. Et au regard des saillies et envahissements que firent les Dauphinois chevaleureusement sur ceux du siège , se convient taire pour cause de brièveté ; et pour tant que du côté vers la mer n’y avoit point de siège par faute de navires, que n’avoient pas les dits assiégeants, issoient les dits assiégés à leur plaisir par leurs navires pour aller quérir vivres abondamment et autres choses à eux nécessaires, tant au Crotoy comme ailleurs, laquelle chose moult déplaisoit au comte de Warwick et à ceux du siège.
Pour ce envoya icelui comte en plusieurs ports de Normandie quérir navires , lesquels vinrent en grand’ puissance , et assiégèrent par le côté de la mer. Dont les dits assiégés , voyant que de tous côtés avoient perdu l’issue de leur ville , furent moult troublés et assimplis. Pour quoi, au bout de trois semaines ou environ , firent traité avec le dessus dit comte de Warwick , par condition qu’ils se départiroient de la dite ville , saufs leurs corps et leurs Liens , le quart jour du mois de septembre ensuivant , au cas que le duc de Touraine, dauphin, ne seroit à ce jour puissant de combattre ses ennemis devant la dite ville. Et aussi, durant le temps dessus dit, les dits assiégés se abstiendront de courir ni fourrager les pays. Sur ce délivrèrent au dit comte, pour plus grand’ sûreté, bons ôtages, lequel, atout ses Anglois, retourna devers le roi Henri d’Angleterre , après l’accomplissement des choses dessus dites. Et pareillement envoya le roi Henri d’Angleterre le duc de Bedfort, son frère , et autres de ses princes grandement accompagnés en la ville de Compiégne , pour icelle recevoir en la main du seigneur de Gamaché, lequel, comme paravant avoit promis, la rendit le dix-huitième jour du mois de juin en la main du dit duc de Bedfort , et après se départit atout environ douze cents combattants, lesquels sous bon sauf-conduit du roi Henri il emmena outre la rivière de Seine et
de là vers le dauphin. Et en cas pareil rendit le seigneur de Gamache les forteresses que ses gens tenoient, dont dessus est faite mention. Et par ainsi toutes les places que tenoient les Dauphinois, depuis Paris jusqu’à Boulognesur-Mer, furent mises en l’obéissance des deux rois de France et d’Angleterre , réservé Le Crotoy et la terre de Guise.
En outre, après que le dit duc de Bedfort eut reçu les serments des bourgeois et habitants de Compiégne, et aussi qu’il y eut constitué capitaine messire Hue de Launoy, s’en retourna à Senlis devers le roi Henri , son frère, et en ce même temps furent envoyés, de par iceux rois , ambassadeurs au Crotoy, devers messire Jacques de Harcourt , c’est à savoir son frère l’évèque d’Amiens et avec lui l’évêque de Beauvais, messire Hue de Launoy, maître des arbalétriers, et un héraut, de par le roi Henri, pour lui faire sommation de rendre la dite ville et châtel en la main des rois dessus dits; mais finablement, pour diligence qu’ils pussent faire, ne purent venir à quelque traité, et pour ce s’en retournèrent.