‹ ChroniquesChapitre 277 sur 562 · LI · texte numérisé non relu

LI

eps démérites, et avec elle aucuns de ses complices, et puis retourna à Senlis devers le roi de France.

Auquel temps, messire Jean de Vergy et inessire Antoine prirent la ville de Saint-Dizier en Partois ; mais les Dauphinois qui étoient dedans se retrahirent au chàtel , auquel lieu ils furent tantôt assiégés ; et entre-temps, La Dire et aucuns autres capitaines s’assemblèrent en grand nombre pour aller secourir ceux du dit chàtel. De laquelle assemblée furent avertis les deux seigneurs dessus dits, et pour y résister se mirent ensemble au plus grand nombre qu’ils purent finer, et allèrent au-devant de leurs adversaires, lesquels ils assaillirent très vigoureusement, et enfin les détroussèrent. Si en y eut de morts environ quarante, et les autres se sauvèrent par fuite. Après laquelle besogne retournèrent au dit lieu de Saint-Dizier; et bref ensuivant se rendit à eux le dit chàtel , lequel ils regarnirent de leurs gens.

S’ensuit la complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs de France.

Hélas ! hélas ! hélas ! hélas !

Prélats, princes et bons seigneurs,

Bourgeois, marchans et advocats,

Gens de mesliers grans et mineurs,

Gens d’armes, et les trois estais.

Qui vivez sur nous laboureurs.

Confortez nous d’aucun bon ajde :

Vivre nous fault, c’est le remède.

Vivre ne povons plus ensemble Longuement, se Dieu n’y pourvoye ;

Mal fait qui l’aulruy toit ou emble Par baral ou par faulse voye.

Perdu avons soûlas et joyc L’on nous a presque mis à Gn,

Car plus n’avons ne blé ne vin.

Vin ne froment ne autre blé,

Pas seullement du pain d’avoyne,

N’avons nostre saoul la moitié Une seullc fois la sepmaine :

Les jours nous passons à grand’ peine,

El ne sçavons que devenir;

Chacun s’en veull de nous fuj r.

Fuyr de nous ne devez mie.

Pensez-y, nous vous en prions,

* Et nous souslcnez nostre vie ,

Car, pour eerlain, nous languissons.

A’ilangouris nous nous mourons,

Et ne sçavons remède en nous ; Seigneurs, pour Dieu, confortez-nous.

Conforlez-nou^, vous ferez bien,

Et certes vous ferez que saiges :

Qui n’a charité, il n’a rien.

Pour Dieu, regardez nos visaiges,

Qui sont si piteux et si pâlies,

El nos membres riens devenir.

Pou nous povons plus soustenir.

Soustenir ne nous povons plus En nulle manière qui soit :

Car, quand nous allons d’huys en huys, Chacun nous dit : Dieu vous pourvoye ! Pain, viandes, ne de rien qui soit.

Ne nous tendez non plus qu’aux chiens, Hélas! nous sommes chresliens.

Chrestiens sommes-nous voirenient,

El en Dieu sommes tous vos frères.

Si y ous avez l’or et l’argent,

Ne sçavez si durera guères:

Le temps vous aprestenl les biens.

Et si mourrez certainement,

Et ne savez quand ne comment.

Comment dictes-vous et pensez Plusieurs choses que de nous dictes.

Que ce nous vient par nos péchés,

El vous en voulez clamer quittes.

Pour Dieu jà plus ne le dictes.

Et autrement nous confortez,

Pour ce en pitié nous regardez,

Picgardez-nous, et si pensez Que sans labour ne povez vivre,

El que tous sur nous vous courez (Long temps a que chacun nous pille), Ne nous laissez ne croix ne pille.

Ne rien vaillant que vous puissiez.

De quelque estai que vous soyez.

Soyez, si vous plaist, advisez.

Kl que de cccy vous souvienne.

Que nous ne trouvons que gaigner Ne nul qui nous mette en besongne.

Chacun de vous de nous s’eslongne.

Mais s'ainsi nous laissez aller,

A tard vous en repentirez.

P,epentirez-vous si acertes Que si ainsi nous en allons,

Vous cherrez les jambes rctraictes El au plus près de vos talons ;

Sur vous lumberont les maisons, Voschasleaulx et vos tenemens,

Car nous sommes vos fondemens.

Vos fondemens sont enfondiis,

.N’y a mais rien qui les souslienne;

Les murs en sont tous pourfondus,

N’y a pilier qui les reliengne,

Ny estai qui en rien se faingne De nous mener jusqu’au plus bas:

Pour ce nous Taull crier hélas !

Ilclas ! prélats cl gens d’église,

Sur quoy noslre foy est assise,

Chiefs estes de chrestienlé,

Vous nous voyer nuds, sans chemise,

Et noslre face si eslise,

Et tous languis de povretc.

Pour l’amour Dieu, en charité.

Aux riches gens ce rcmonslrez Et que vous les admonestez.

Qu’ils ayent pitié d’entre nous autres, Qui pour eux avons labouré Tant que tout leur est demeuré :

De nos povretés ils sont causes.

Comme leur dirons cy en bas :

Pour ce nous faut crier hélas !

Hélas ! très puissant roy françois.

Nous pensons si bien ravisois,

Et tu feusses bien conseillé.

Qu’aucun pou nous espargnerois :

Tu es le roy de tous les roys Qui sont en la chreslienté.

Dieu t’a ceste grand’ dignité Baillée, pour raison defl'endre.

Et diligentement entendre

Aux complainctes qui vont vers toy :

Et par ce garder nous pourras De ainsi fort crier hélas !

hélas très noble roy de France,

Le pays de vostre obéissance Espargnez-le : pour Dieu mercy,

Des laboureurs ayez souv’nance,

Tout avons prins en patience Et le prenons jusqu’à icy ;

Mais tenez-vous asseur que si Vous n’y mettez aucun remède.

Que vous n’aurez chasteau ne ville.

Que tous seront mis à exille,

Dont jà sommes plus de cent mille Qui tous voulons tourner la bride,

Et vous lairrons tout esgaré,

El pourrez cheoir en tel trespas Qu’il vous faudra crier hélas !

Hélas ! ce seroit grand’ douleur Et grand’ pitié à regarder Qu’un si très excellent seigneur Criast hélas ! Or y pensez.

Pas ne serez le premier.

Qui, par delfaul de raison faire,

D’eslre pileux et débonnaire Auroit esté mis en exil.

Tenu estes de bon affaire.

Mais que n’ayez point de contraire,

Dieu vous garde de ce péril !

Et nous mettez si au délivre,

Qu’en paix puissions dessoubs vous vivre Pèsleplushautj usques au bas,

Tant que plus ne crions hélas!

Hélas ! comment ces tailles grans Qu’avez fait, passa quinze ans Par chacun an trois fois ou deux.

Et des monnoyes les lumbemens.

Et les griefs de vos sergens Ont bien nos vaches et nos bœufs Amoindris, et tous nos chevaux.

Tant qu’ils n’y Ireuvcnt plus que prendre : Mais, par Jésus, le roi des deux.

Ne sçay si vous en valiez mieux.

Pour ce vous prions à joinctes mains Que nous pardonnez nos complains,

El qu’en hayns ne prenez pas.

Si nous crions ainsi hélas !

Hélas ! pour Dieu, nos bons seigneurs,

Qui estes les grans gouverneurs,

El gouvernez tous nostre roy.

Que nous veuillez donner secours :

Au roy présentez nos clamours.

Et vous joingnez de bonne foy A luy faire passer l’octroy Que tant humblement réqueron En nostre humble supplication.

Nos très chers seigneurs, vous sçaver Que la clef du royaume tenez Et que Ireslout ne gist qu’en vous :

El pour ce vous plaise qu’ayez Piegard à nos grans povrelez.

Et qu’ayez mercy de nous.

Pour Dieu, seigneurs, advisez-vous.

Vous tous qui avez la puissance.

De donner bonne conséquence Aux lettres qu’envoyons au roy Et aux estais qui sont à soy,

El aussi pourrez en tel cas Nous garder de crier hélas !

Hélas ! ducs et marquis et comtes.

Barons, chevaliers et vicomtes.

Et nobles qui chasleaux avez.

Vos ayglanliers et vos ronces Vos officiers avec leurs pompes Nous ont souvent fait espoucer,

A vos murs nous ont faict garder,

La nuicl à la pluye et au vent Trestout le corps de nous tremblant :

Puis nous melloient vos gens asseur Qu’avions dormy dessus les murs.

Et nos robbes nous despouilloient Par violence rudement.

En nous mettant à grands rançons, Frappans sur nous de gros basions,

Puis que leur disions tout bas :

Mercy pour Dieu, hélas ! hélas !

Hélas ! hélas ! encor’ n’estiez Vous pas conleps, se plus n’aviez De nous, puis qu’estions batus,

Et que nous estions rançonnez A fin de venir aux escus,

Que vous avez moult 5üu> eut eus,

Disant: • C’est nostrc droit demaine. » Raison le voudroit à prand' peine :

Là ne sont pas les fondcmens De vos terriens tenemens,

Ils sont bien autrement fondez.

Si vous très bien le sçaviez :

Mais je croy que n’y tendez pas ;

Vous en pourriez bien dire hélas !

Hélas voulentiers nous toussions De plus parler, si nous poussions.

De vous ne de vos olTieiers.

Mangé ils ont nos gorelons,

El nos brebis, et nos moutons :

Et de nos bleds faits vos garniers.

Puis faut à leur sergent leur glene.

Au portier du bled pour sa peine :

Et puis faut pour chacun vaisseau.

Qui est mis dedans le chasleau.

Cinq sols pour vostre capitaine.

Et un ou deux boisseaux d’avoyne.

Dont il fait souvent grans amas :

Ne luy chaull se crions hélas !

Hélas ! encore y a-t-il plus.

Qui moult souvent le cucur nous trouble, Quand le roy mecl une ayde sus :

Il convient que le coup nous double.

Vous nous en mettez en grand trouble:

Car il convient souvenles fois Que nous les payons par deux fois.

El quand gens d’armes au pays viennent. Qui de bien vous servir se peinent,

Pource que vous les souslcnez.

Nos beufs et nos vaches emmeinent,

El les tuent, et les détiennent :

El s’il est que les engardez.

Il faut qu’ayez pour vos peines El de l’argent cl des avo) nés,

El les mettent en un grand las :

Nous povons bien crier hélas !

Hélas ! gens d’armes et de traict.

Vous avez le forment deÛ'aict,

Et mis en consommation ;

Tourmentez nous avez de fait.

Le complaindre peu nous vaudroil Se plus avant en dision.

Chacun scait bien si nous menton.

Mais je croy, que vueillez ou non, Qu’avant que soit longue saison Passée, dire je vous os Que vous nous voirrez en repos.

A l’ayde de vos destinées.

Et de neiges, et de gelées Qui ont esté en maints hyvers.

Maints en cherronl treslous en vers, Trestous morts la gueulle bayée,

Avant que l’année soit passée.

Se Dieu n’y employé sa grâce.

Ainsi lui plaise qu’il le face.

Comme il feit aux Egyptiens

.là pieça en l’ancien temps.

Quand il les repeut de la manne.

Qu’il leur feit du ciel descendre.

De Pharaon les délivra.

Ainsi que de nous il fera,

S’il luy plaisl, ains Pasques fleuries Si vous ne menez meilleur vie :

El puis apres ne dirons pas.

Que nous faciez crier hélas !

Hélas ! advocals emparlés,

Maintes fois nous avez brouillés Et maintenus en plaidoyer :

Dont bien garder vous nous poviez Se la voulcnlé en eussiez.

Mais ce n’esloit que vos envies.

Tant qu’eussiez les bources garnies De nous mettre à nul accord,

Ainçois que vos voyes subtives,

Par vos arts et par vos pratiques,

Nous faisiez du droict le tort :

Bien estes causes les plusieurs De partie de nos douleurs.

De nos pertes et de nos gas :

Bien en pourriez crier hélas !

Hélas ! bourgeois, qui de nos rentes,

De nos labeurs et de nos plantes Avez vescu au temps passé.

Vous voyez nos chiéres dolentes,

El les poux qui nous rhéent des tempes De langueur et de povreté.

Maints jours nous avez abusé,

El recueillis en vostre hoslel.

Quand vos renies vous doubloienl :

Mais quand vous nous voyez en debte Et que nous n’avons vin ne bled.

Plus ne faicles compte de nous ;

Pour ce soux enl nous faicles-vous Braire et crier haut et bas.

Que ferons nous, chétif, hélas 1

Hélas ! marchans, vous nous avez Par maintes fois revisilez,

Et vos denrées survendues ;

Mais quand de nous achcpliez.

Vous le nous mesprisiez :

Fay estoit bien en vous perdue.

Vous avez loyauté déceue.

Et vous avez commis usure,

Larrccin et parjurement :

Mais celuy qui rendra droiture A toute humaine créature.

Vous rendra vostre payement Par son drbicturier jugement :

Et mauldirez tous ces amas Quand crier vous faudra hélas 1

Hélas ! vous autres de mestiers, Mareschaux et cordouenniers,

El les lanneaui de peaux velues.

Vous nous avez esté moult chiers i Vos parollcs nous ont déccues,

CHKOM()CES IVKNGUEKRA^D DE MOiNSTKELET

Pis nous avez fait que usuriers,

Car pour néant, par chacun jour,

Vous avez eu nostre labour :

Marchans, avant la cueillette Bien en pourrez avoir mal tour,

Si n’en faictes aucun retour,

Avant que jugement s’y mette ;

Alors saison ne sera pas (Juc vous faulsist crier hélas !

Hélas ! vous sçavez tous comment ÎS’ous perdismes nostre froment,

Que entant nous semasme ès terres Pour la gelée dure et grand,

Qui les meit à confondement :

Et puis vous sçavez tous quels guerres. Quels meschiefs et quelles rappines Nous feirent toutes scs vermines.

Qui vindrent aux saisons nouvelles.

N’y demoura ne pois ne febves Dont ne tatassent des premiers,

Rats et souris et verminiers,

Et les espis en emportoienl Des bleds qui demourés estoient :

Et par moult diverses manières Ils les mettoient en leurs tesniéres,

Et en feirent de grans amas.

Dont maints en ont crié hélas !

Hélas 1 avons crié assez Pour Dieu que vous nous pardonnez.

Et que vous pensez en vous-mesmes Si nous vous disons vérité :

Tout notre fait vcoir vous povez.

Ainsi que nous faisons nous-mesmes.

Courroux, mal talent et attaines Nous regardent tous chacun heure ; Beuf ne pourceau ne nous demeure,

Ne brebis, ne nos pauvres vaches.

De quoy faisions nos laitages.

Qui notre vie soubstenoit.

Et de la faim nous guarissoit :

Mais la mort et le divers temps Les a fait demeurer ès champs.

Et morts les trouvons par les têts :

C’est ce que bien souventes fois,

Quand voyons advenir tel cas.

Qui nous fait fort crier hélas !

Hélas ! sans plus vous dire hélas !

Comment peuvent penser créatures.

Qui bien advisent nos figures,

El ont sens et entendement,

El nous voyenl nuds par les rues Aux gelé es et aux froidures,

Nostre pauvre vie querrant (iar nous n’avons plus rien vaillant, Comme aucuns vueillenl langaigez.

Ils s'en sont très mal informés ;

Car s’ils pensoient bien en Todigues Et Escoçois en leur complices,

El ès y vers qui sont passés,

El autres voyes fort obliques.

Dont tous estais nous sont reliques Comme chacun nous a plusmé ,

Ils seroient bien hérétiques,

S’ils pcnsoiciil bien en leurs v ices.

Qu’il nous fust rien demouré:

Tels langaiges ne sont que gas.

Si nous taisons de dire hélas !

O très saincte mère l’église.

Et vous très noble roy de France,

Conseilliers, qui à votre guise Mettez tout le pays en ballance,

Advocals de belle loqiience,

Bourgeois, marchans, gens de mesliers.

Gens d’armes, qui tout exillés.

Pour Dieu et pour sa doulcc mère,

A chacun de vous en droit soy,

■Vous plaise penser aucun poy En ccsle complaincte amère.

El si vous bien y advisez,

Nous Guidons que appercevrez.

Et que vous voirrez pas vos yeux Le feu bien près de vos hosleux.

Qui les vous pourvoit bien brusler.

Si garde de près n’y prenez.

Désormais si nous nous taillons,

Autres lettres vous envoyerons Closes. Dedans voir vous pourrez Nos faits et nos conclusions.

Et les Dns à quoy nous tendons.

S’il vous plaisl vous les ouvrirez.

Nos requestes vous conclurez,

Et Dieu du tout ordonnera A la Dn ou quand luy plaira :

Mais Dieu vous y doint si bien faire.

Qu’acquérir vous puissez sa gloire.

Et qu’en ce f yez tels regards.

Que plus ne vous crions hélas !

Amen par sa grâce.

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