PROLOGUE
Un très renommé philosophe, nommé Végèce, récite, en un sien livre qu’il fit de la vaillance et prudence de chevalerie, que l’exercite des armes et la continuation de batailler que eurent jadis les Romains furent cause qu’ils subjuguèrent et dominèrent la plus grand’ partie du monde. Laquelle récitation et qu’il ait ainsi été, il semble être véritable, parce que engin subtil , industrié et exercite d'armes font plus souvent obtenir victoire que grand’ assemblée ni mullitude de combattanis. Et à dire la vérité, peu de chose eût été le petit nombre d’iceux Romains, en leur temps, au regard de toutes autres nations, s’ils n’eussent eu en autre manière subtilité et instruction de combattre que n’avoient leurs adversaires. Mais ils étoient à ce du tout ordonnés , et de jour en jour continuoient en icelle exercite, par laquelle ils acquirent, durant leur régne, grand’ renommée et inestimable louan¬
ge , qui aujourd’hui demeurent par écrit en plusieurs livres, lesquels clercs, sages et éloquents, philosophes et poètes ont fait et composés, tant en mètres comme en prose, et qui souvent, devant les princes et grands seigneurs , sont allégués et volontiers vus et ouis, pour les vertueuses entreprises et hardiesses d’armes qui y sont écrites et trouvées. Si peut-on considérer en cette partie que le très puissant Dieu , créateur du ciel et de la terre, de sa grâce , donne à un chacun entendement pour soi séparer de tous autres, par lequel aucunes fois se forment en aucunes personnes diverses imaginations d’une même chose; car nous voyons que les livres de plusieurs sciences , composés par les sages anciens, ont été et sont ajoutés à aucunes choses, qui est à supposer icelles avoir été précédentes à l’entendement d’iceux, lesquels n’en voulurent pour lors mettre ni écrire sinon ce qu’il leur sembloit que la matière requéroit. Et ceux qui ee ont quis et trouvé, soit pareil*
CllRO.MQlES DEiNGDERRAM) DE MONSTRELEÏ. [i422]
(endeinent nafurel, écriture ou expérience, en tant que l’intention soit utile et raisonnable , le doivent bénignement et agréablement retenir, sans pour ce réprouver l’acteur. Et aussi nul ne se doit pas trop émerveiller si les hommes, ayant leurs engins appliqués à la guerre, trouvent ou imaginent, selon la qualité du temps, aucunes nouvelles matières qui leur semblent être nécessaires et convenables à la conduite d’icelle. Et que oneques mais ils ne virent ni surent les paroles qui leur viemnent de leur propre entendement et imagination , par Tardent désir qu’ils ont aux besognes, comprenant et considérant en eux-mémes les manières qu’ils perçoivent être pour eux avantageux d’envahir leurs ennemis et eux défendre d’eux , tant par art et manière louable comme par prouesse et vaillance de corps , dont tous hommes de noble courage qui se mettent à hanter et poursuivir icelle guerre par ordonnance , contrainte ou nécessité convenable, se doivent de leur pouvoir instruire et employer vaillamment et honorablement au bien de la chose publique, et aussi en particulier pour leur honneur et corps garder et défendre, et en ce faisant peuvent acquérir grand’ recommandation. Et sans aucunement vouloir déroger à la vaillance et prouesse des anciens preux en armes, ni diminuer leurs excellents et nobles faits, selon mon opinion , on trouve aussi hautes et excellentes vaillances de plusieurs manières avoir été faites au temps dont cette présente histoire ou chronicle fera mention qu’en icelles que par avant on peut avoir vues et ouï recorder; car, par usage et continuation, ont été mis en cours moult de cruels et divers habillements de guerre , desquels par avant n’éloit aucune mémoire : pourquoi, à l’occasion et aide d’iceux, avec autres subtilités, ont été commises et sont advenues diverses manières de soi conduire entre la dessus dite guerre.
Pour lesquelles ramener à mémoire et recordalion véritable, je , Enguerrand de Monstrelet, faisant ma résidence en la cité de Cambrai , qui autrefois ai pris laborieux plaisir à faire mettre par écrit, par manière de chronicle, les merveilleuses aventures et vaillances d’armes dignes de louange et recordation advenues au très chrétien royaume de France , ès
pays voisins et és marches lointaines , tant de la chrétienté comme d’autre loi , au mien petit entendement , sans polir les choses ni issir hors de la matière, mais mettant le fait directement, en ensuivant les récitations qui faites en ont été à moi par plusieurs hommes nobles et autres notables personnes, et aussi par rois d’armes, hérauts et poursuivants dignes de foi et de crédence, qui ont été présents aux besognes, me suis remis à continuer et poursuivir ce que long temps avois et ai encommencè, et à entendre les besognes, pour compiler ces présentes histoires , qui se comprennent , comme on pourra voir à elles lire et ouïr, en batailles mortelles , désolations de plusieurs églises , cités , villes et forteresses, dépopulation de rnoult de pays et autres merveilles pileuses à recorder, dont les vaillants et prudents hommes, tant nobles comme autres , qui longuement y ont exposé corps et biens, et souffert et enduré peine et travail en péril de leurs corps, et qui grand’ partie d’iceux y ont par vaillance ou par pitoyable aventure misérablement fini leurs jours, doivent être bienheureux et guerdonnés en racontant leurs vaillances , bonnes renommées et nobles faits, tant pour eux que leurs successeurs, et doit être dénoncé par les vivants à durable mémoire. A laquelle ouïr réciter toutes nobles personnes de vaillance et hardi courage se peuvent et doivent recueillir à vouloir loyaument servir leur prince et seigneur droiturier, en gardant sa querelle et bon droit.
Et pour ces raisons ai voulu mettre et exposer mon temps, comme dit est, en persévérant en icelle occupation ; car avec ce ai assez aperçu et vu par expérience ce qu’aucuns princes et seigneurs de grand autorité et de divers états ont pris plaisir à en voir et ouïr aucune chose, jà soit ce que ce ne soit pas sans peine d’enquérir, veiller et travailler que tels faits se puissent aussi par ordre assembler. Toutefois , de tant peu griève est le travail comme Tacleur y prend plaisir quand il le fait libéralement.
Si commencerai celui mon second livre au mois d’octobre mil quatre cent vingt-deux, qui est la fin du premier volume par moi autrefois composé des histoires précédentes, et aussi le commencement du régne de très noble mé-
moire Charles le Bien-Instruil, parla grâce de Dieu, roi de France , septième de ce nom, et finira au mois de mai l’an mil quatre cent quarante-huit, auquel mois et an se prirent et fermèrent les trêves d’entre les royaumes de France et d’Angleterre, en la ville de Tours en Touraine.
Comment les nouvelles de la mort du roi Charles le Bien-
Aimé furent apportées au duc de Touraine, dauphin, son
seul lils, et plusieurs autres matières.
En l’an mil quatre cent vingt-deux, au mois d’octobre dessus dit, furent portées les nouvelles du trépas du roi Charles le Bien-Aimé au duc de Touraine , dauphin , son seul fils , lequel étoit emprès le Puy en Auvergne , en un petit chàlel nommé Espally, qui étoit à l’évêque du Puy. Lequel dauphin oyant les nouvelles dessus dites en eut au cœur grand’ tristesse et pleura abondamment; et prestement, par l’ordonnance de son conseil, fut vêtu d’une robe de vermeil, et y avoit plusieurs officiers d’armes vêtus de leurs blasons. Si fut lors levée une bannière de France de la chapelle, et adonc les dits ofiiciers commencèrent à crier haut et clair : «Vive le roi I «Après lequel cri fut faite l’olfice de l’évangile, et n’y fut fait pour lors autre solennité ; et de ce jour en avant tous ceux tenant son parti le nommèrent roi de France.
Après ce que le duc Philippe de Bourgogne fut retourné en Artois depuis la mort du roi d’Angleterre , il assembla plusieurs de ses capitaines dedans Arras, et fut conclu que messire .lean de Luxembourg assenibleroit gens pour subjuguer les Dau[)hinois de la comté de Guise et du pays environ, lesquels Ira ailloient grandement les marches de Cambresis et de Yermandois, et sur ce les assembla autour de Pèronne. Et en ces jours fut le seigneur de rile-Adam mis à pleine délivrance, à la requête du duc Philippe de Bourgogne , lequel par long temps avoit été détenu prisonnier dedans la bastille Saint-Antoine, par l’ordonnance du roi Henri d’Angleterre, défunt, et fut remis et restitué en ses biens, et avec ce en partie de ses ofiiees.
En ce même temps furent envoyés plusieurs chevaliers et écuyers de Picardie à la journée de Saint-Valéry, pour sommer messire Jacques de Harcourt de le rendre, comme promis l’avoit, lequel, après la dite sommation , leur fit faire ouverture de la dite ville de Saint-Valéry, et en demeura capitaine messire Jean Blondel.
La nuit de Saint-AIartin d’hiver de cet an, par certain moyen fait par avant, la ville de Rue fut rendue en la main de messire Jacques de Harcourt, auquel ceux de la ville firent serment et féauté, pour et au nom du dauphin, en violant la paix finale qu’autrefois avoient jurée ; et y commit le dit messire Jacques pour capitaine le seigneur de Verduisant. Et pcurce qu’il avoit peu de gens pour fournir ses forteresses, manda aucuns de ceux de la comté de Guise; lesquels gens venus par devers lui , travaillèrent moult le pays par leurs courses.
En ce même temps, fut pris dedans le châtel de Choisy-sur-üise le seigneur des Bosqueaux, lequel par grands temps avoit eu tiès grand règne en tenant le parti du dauphin et d’Orléans. Si fut mené à Paris, où il fut décapité et écartelé, pource que long temps par avant il avoit occis et mis à mort, par haine qu’il avoit à lui, messire Guy de Harcourt, bailli de Vermandois.