CHAPITRE CCLXXVIL
Comment Charles VI, roi de France, alla de vie à trépas en son hôtel de Saint-Pol, dedans Paris; et fut porté à Saint- Denis emprès ses prédécesseurs.
En ces propres jours, s’accoucha malade en son lit, à l’hôtel de Saint-Pol dedans Paris, Charles, roi de France; et le vingt-deuxième jour d’octobre, jour des onze mille vierges, rendit son esprit. Et furent à son trépas tant seulement son chancelier, son premier chambellan, son confesseur et aumônier, avec aucuns de ses officiers et serviteurs en petit nombre. Et bref après, l’allèrent voir en son lit les seigneurs de son conseil, de la chambre de parlement et des comptes; l’université de Paris et plusieurs collèges, les échevins, bourgeois et habitants d’icelle ville, et aucuns autres ; et là, par ses serviteurs fut mis en un cercueil de plomb, et porté moult révéremment par chevaliers et écuyers en la chapelle de son dit hô-
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tel de Saint-Pol, en laquelle il fut vingt jours entiers, jusqu’à ce que le duc de Bedfort, régent, fût retourné dedans Paris, au mois de novembre ensuivant.
Et durant les vingt jours dessus dits, furent chantées et célébrées les messes en icelle chapelle, en la forme et manière qu’on faisoit au vivant du roi, par ceux de sa dite chapelle ; et en après par iceux étoit fait le service des morts pour l’ame de lui. Et allèrent journellement les quatre ordres des mendiants de Paris, les uns après les autres, faire service pour lui, et pareillement les chanoines et collèges , chacun en son tour. Et d’autre partie , lui fut fait de par l’université un moult noble service ; et depuis, les quatre nations de la dite université lui en firent un particuliérement; et généralement tous les collèges de Paris et toutes les paroisses lui firent chacune un service solennel ; et le dixième jour de novembre, fut porté le corps du dit roi de son hôtel de Saint-Pol en l’église de Notre-Dame de Paris , les processions de toutes les églises allant au-devant du dit corps par ordre et chacune en son degré ; et puis les prélats au dextre côté, c’est à savoir les évêques de Paris, de Chartres et de Thérouenne , les abbés de Sainle-Magloire , de Saint-Germain-des-Grès, de Saint-Maur et de Sainte-Geneviève ; et au sénestre côté alloient l’université, les recteurs et docteurs, aussi près du corps comme les prélats. Et portoient le dit corps ses chevaucheurs et ceux de son écuyerie. Et après suivoient les maîtres-d’hôtel et écuyers d’écuyerie au côté dextre ; et au sénestre étoient les prévôts de Paris et des marchands, et les sergents d’armes entre deux ; et au plus près du corps étoit son premier varlet de chambre. Et ceux de la cour de parlement portoient le drap par-dessus le corps, et au plus près du chef étoit son premier chambellan , et les autres ensuivant. Après lesquels suivoient les pages du dit roi ; et un petit ensuivant, alloit le duc de Bedfort, anglois, qui étoit régent de France. Et n’étoit icelui corps accompagné de nul des princes de son sang, sinon seulement du dit duc de Bedfort. Laquelle chose étoit moult pitoyable à voir, attendu la grand’ puissance et prospérité en quoi ce noble roi avoit été vu durant son règne. Et après le dit duc suivoient le chancelier de France, les maî¬
tres des requêtes , les seigneurs des comptes , secrétaires, notaires, bourgeois et le commun de Paris, en grand’ multitude. Et étoit le corps sur une litière moult notablement, par-dessus laquelle avoit un pavillon de drap d’or à un champ vermeil d’azur, semé de fleurs de lys d’or ; et par-dessus le corps avoit une pourtraicture faite à la semblance du roi , portant couronne d’or et de pierres précieuses moult riches, tenant en ses mains deux écus, l’un d’or et l’autre d’argent ; et avoit en ses mains gands blancs et anneaux moult bien garnis de pierres 5 et étoit icelle figure vêtue d’un drap d’or à un champ vermeil , à justes manches et un mantel pareil fourré d’hermine ; et si avoit unes chausses noires et uns solers de veloux d’azur semés de fleurs de lys d’or.
Et en tel état, comme dit est, fut porté en grand’ révérence jusque dans l’église Notre- Dame de Paris, dedans laquelle chanta la messe pour le dit défunt le patriarche de Constantinople. Après laquelle et tout l’office achevé moult honorablement, fut le dit roi porté à Saint-Denis, et le portèrent les gens de son écuyerie jusqu’à une croix qui est en mi-chemin de Paris et Saint-Denis. A laquelle croix le chargèrent les mesureurs et porteurs de sel à Paris, chacun une fleur de lys à la poitrine; et le portèrent jusqu’à une croix emprès Saint- Denis, jusqu’à laquelle vinrent à l’encontre de lui l’abbé du dit lieu de Saint-Denis et ses religieux, et tout le clergé de la ville en procession, avec les bourgeois et le peuple, qui avoient grand’ foison de torches et luminaires. Et de là, en chantant et recommandant son ame à Dieu, fut porté jusqu’à l’église Saint-Denis. Et toujours, durant cette allée, étoit le dit duc de Bedfort et les autres dessus nommés emprès le dit corps. Et lui venu en icelle ville de Saint-Denis , fut derechef le service fait par le dessus dit patriarche; mais il y eut une nuit entre les deux services ; et ne furent nuis là étant qui allassent à l’offrande , sinon le duc de Bedfort.
Et pour vrai, y eut bien aux deux services vingt mille livres de cire, et à l’aumône, seize mille personnes, lesquelles eurent chacun trois blancs , monnoie royale. Et après que le service fut fait et achevé en icelle église de Saint- Denis , et que le roi dessus dit fut mis en sa
sépulture, emprès ses prédécesseurs rois de France , icelui patriarche fit la bénédiction , comme il est de coutume. Et adonc les huissiers d’armes de chez le roi, qui étoienl là présents, rompirent leurs petites verges et les jetlèrent dedans la fosse ; et puis mirent leurs masses en bas ce dessous dessus. Et lors le roi d’armes de Berri , accompagné de plusieurs hérauts et poursuivants, cria dessus la fosse : « Dieu veuille avoir pitié et merci' de l’ame de •> très liaut et très excellent prince Charles, roi » de France, sixième de ce nom, notre naturel » et souverain seigneur! <> Et derechef après ce cria le dessus dit roi d’armes : « Dieu doint » bonne vie à Henri, par la grâce de Dieu, roi » de France et d’Angleterre , notre souverain » seigneur! » Lequel cri accompli, les sergents d’armes dessus dits redressèrent leurs masses, les fleurs de lys dessus, en criant tous à une voix : « Vive le roi ! vive le roi ! » Et toutes ces
besognes ainsi faites, tous les seigneurs retournèrent dedans Paris, auquel avoil été ordonné, pour la garde d’icelle, atout foison de gens d’armes, sire Guy Le Boutillier et le bâtard de Thien, chevalier; et avec ce, avoient commis plusieurs capitaines sur les champs, atout leurs gens, pour garder les passages contre les Dauphinois, afin qu’ils ne fissent nulles entreprises ou dommages. En outre, le dit duc de Bedfort, seul et pour le tout, demeura régent et gouverneur Clu royaume de France , pour et au nom de son neveu le jeune roi Henri, quant à ce qui étoit en son obéissance. Ainsi et par cette manière fina sa vie ce très noble roi Charles, au quarante-sixième an de son règne; lequel grand’ partie d’icelui eut moult de grands tribulations par le moyen des divisions qu’eurent l’un contre l’autre les plus prochains de son sang. Dieu, par sa douce pitié et miséricorde, veuille avoir merci de son ame !