CHAPITRE CVllI
Commenl le duc de Rir, qui avoil assiégé la ville de Vaudo-
monl, fut combattu du comte de Vaudemonl, et déconfit
par lui et ses aidants.
Après que le maréchal do Bourgogne eut fait son amas et assemblée ès pays de Bourgogne et à l’environ , il se tira atout iceux vers Langres, et de là, atout ses Bourguignons et Picards, prit son chemin devers le pays des Barrois, où s’assembla avec lui le comte de Vaudemont avec tout ce qu’il put avoir de gens, et quand ils furent tous mis en un seul ost, où ils pouvoienl être environ quatre mille combattants, et desquels éloient les principaux
le dessus dit Antoine de Thoulongeon, maréchal de Bourgogne, le comte de Vaudemont , le seigneur d’Auler, Gérard de 3Iarigny , le comte de Fribourg, le seigneur de Merebeau, le seigneur de Sez, le seigneur de Roland, messire Ymberl , maréchal savoycn , le bâtard de Vergy, Matthieu de Ilumières , neveu du devant dit seigneur d’Anloing, messire Jean de Cardonne, seigneur de Bichancourt , Boort de Bazentin et un gentil chevalieranglois, nommé messire Jean Ladan, et messire Thomas Gergeran. Et étoit le dit sire Jean capitaine de Montigny-le-Roi, et avoit avec lui six vingts cornbailanls ou environ, avec plusieurs notables gentilshommes d’armes experts et renommés en fait de guerre; et par bonne ordonnance commencèrent à chevaucher parmi le pays de Barrois et avoient avec eux de seize à vingt chars et charrettes chargés de vivres, canons, artillerie et autres besognes nécessaires à guerre. Auquel pays de Barrois ils firent bouter les feux on plusieurs lieux ; et ainsi en dégàtant le pays vinrent loger à un gros village nommé Sandacourl, sept lieues prés de leurs ennemis, et y arrivèrent un samedi au soir. Et le lendemain , qui fut le dimanche , pour tant qu’ils atlendoient à être combattus de leurs ennemis, se mirent en ordonnance do bataille et y furent la plus grand’ partie du jour, et avoient leurs archers chacun un pieu aiguisé fiché devant eux.
Et pource que leurs dits ennemis ne vinrent point ce jour, ils se retrahirent vers les vêpres au village dessus dit pour eux rafraîchir; et là tous les capitaines se mirent ensemble pour avoir avis quelle chose leur étoit bonne à faire; si fut conclu, pource que bonnement ne pouvoient aller jusqu’à leurs ennemis, pour le danger des chemins, qui éloient trop étroits et hayés en plusieurs lieux, et avec ce qu’ils n’éloient point en nombre compétent au regard do leurs dits adversaires , et n’avoienl point provision de vivres pour illec séjourner, s’en retourneroient, en dégàtant le dit pays de Barrois, on Bourgogne, et là derechef feroieni plus grand’ assemblée de gens et d’autres choses à ce convenables, pour en bref combattre leurs ennemis; laquelle conclusion déplut moult à icelui comte de Vaudemont, mais il lui convint souffrir, car il n’en pouvoit avoir autre chose.
Si fut de par les capilaines ordonné à (oui trousser le lundi au malin , qui étoil le jour Sainl-3Iartin d’élé. Et ainsi qu’ils s’étoicni mis à chemin pour eux retourner, comme dit est, le duc de Bar et toute sa puissance, qui bien savoil leur venue, sedépartil de son siège pour venir trouver et combaitre ses ennemis devant qu’ils vinssent jusqu’à lui, et laissa à son dit siège aucuns de ses gens pour garder que les assiégés ne se départissent ; si chevauchèrent en très bonne ordonnance grand’ espace, et pouvoitbien avoir six mille comballans, gens de grand parage , des mettes de Barrois et de Lorraine, et des Allemagnes. Auquel chemin faisant, les coureurs que le dit maréchal et ses dits capilaines avoieni mis vers leurs ennemis ruèrent jus et prirent aucuns de la partie du dit duc, par quoi ils furent avertis de la poursuite d’icelui. Si le noncèrenl en bref à iceux capitaines, lesquels en grand’ diligence se préparèrent et mirent en grand’ ordonnance de bataille, la plus grand’ partie par le conseil du dessus dit chevalier anglois.
Si furent mis les archers en front en une partie sur les ailes, et fichèrent leurs pieux devant eux. Si vouloient être les hommes d’armes de Bourgogne à cheval , mais les Picards et Anglois ne le vouloient pas souffrir, et enfin d’un commun accord fut ordonné que tout homme, de quelque état qu’il fût, descendroit à pied et qui autrement le feroit il seroit mis à mort. Et furent les chevaux avec les chars et charrettes mis par très bon arroi derrière la bataille, afin que de leurs dits ennemis ne pussent être rompus ou envahis par derrière. Et entre-temps que ce se faisoit, le duc de Bar et les siens approchèrent très fort , tant qu’ils furent à un petit demi-quart de lieue près des dessus dits. Si leur envoya par aucuns de scs hérauts et trompettes noncer qu’ils l’attendissent et qu'il les combaltroit. Auxquels fut faite réponse par les capilaines devant dits qu’ils étoient prêts et qu’ils ne désiroiont que sa venue. Si s’en retournè'ont devers le dit duc dire leur réponse. Lequel s’approcha de ses ennemis à un trait d’arbalète près ou environ, jà soit ce que le seigneur de Barbasan lui conseilla par plusieurs fois qu’il ne combattît mie ses dits ennemis à jour nommé, mais les alfamât et contraignît de partir de ses pays par
autres manières, et lui melloit au-devant plusieurs besognes et raisons , lesquelles il ne voulut point croire , mais se fioil au grand nombre de gens qu’il avoil avec lui, desquels la plus grand’ partie n’étoient point accoutumés ni usités ( n fait de guerre ainsi qu’éloient les Bourguigons, Picards et Anglois, leurs adversaires et ennemis.
Néanmoins icelui duc fil moult noblement ordonner ses batailles en partie par le conseil du dit seigneur de Barbasan et avoil grand désir d’assembler avec scs ennemis. Si étoient en sa compagnie très peu de gens de trait. Après lesquelles ordonnances furent faits plusieurs nouveaux chevaliers d’icelle partie. El d’autre paît, le maréchal de Bourgogne, le comte de Vaudemont et ceux qui étoient avecque eux firent par devant leur bataille dresser sur le fonds deux queues de vin qu’ils avoieni amenées et mirent avant pain et vivres qui furent délivrés et abandonnés à leurs gens. Si burent et mangèrent chacun en droit soi de ce qu’ils purent avoir, et firent paix et union entre aucuns qui a voient haine l un à l’autre. Et après firent asseoir aucuns canons et coulevrines sur les deux bouts et au milieu de leurs batailles, et en celle manière furent l’un devant l’autre deux heures.
Auquel temps, comme je fus informé, vint devant leurs dites batailles et assez près de leur dite bataille un cerf, lequel, en soi arrêtant tout quoi, frappa par trois fois du pied de devant contre la terre, avisa tout au long icelle bataille et puis retourna et s’en alla férir tout au travers de la bataille de Bai rois. Si fut lors après le dit cerf faite une très grand’ huée. Et adonc de la partie des Bourguignons et des Picards furent faits nouveaux chevaliers Matthieu de Humières, Gérard de Marigny et son fils avecque aucuns autres. Durant lequel temps le dit comte de Vaudemonl chevaucha sur un petit cheval tout au long de la bataille, en remontrant amiablement à tous ceux là étant qu’ils sc combattissent sûrement et de bon courage, disant qu’il prenoit sur sa damnation que sa querelle étoil bonne et juste et que le duc de Bar le vouloit sans cause déshériter; et si avoit toujours tenu le parti des ducs Jean et Philippe de Bourgogne. Pour laquelle remontrance généralement tous les Bourgui-
gnons et Picards curent au cœur très grand’ liesse.
Si fut conclu de celle parlie qu’ils allendroienl leurs adversaires et ennemis au lieu où ils cloienl el ne iroienl point assaillir. Et d'autre part , le dessus dit duc de Bar et ses capitaines, qui déjà avoient ordonné leurs batailles, la plus grand’ partie à pied, voyant que leurs ennemis ne sebougeoienl de leur place, conclurent qu’ils les iroient assaillir, el commencèrent à marcher avant, et leurs adversaires el ennemis se lenoient tout cois sans mot dire. Et quand ce vint que les Barrois furent bien près d’eux , comme à douze ou seize dies- Ircs, ils boulèrent le feu tout à une fois dedans leurs canons et coulevrines dessus dites, et avec ce élevèrent un très grand cri; pour la doute desquels canons grand’ parlie d’iceux Barrois se plongèrent contre terre el furent fort effrayés. El adonc en asœz bref terme commencèrent àassenibleren bataille de toutes parts, et pouvüil déjà bien être onze heures de jour. Si tiroient les archers picards par moult fière et très merveilleuse vigueur contre leurs adversaires et ennemis, duquel trait ils en occirenl et navrèrent moult grand nombre.
Si dura celte dite mélèe très cruelle environ le temps et espace d’un quart d’heure, et les deux parties combattirent l’une contre l’autre en plusieurs el divers lieux ; mais tantôt après, ceux de la parlie du duc de Bar se commencèrent à eux desroyer et enfuir en plusieurs el divers lieux vers leurs marches : et leurs ennemis, ce voyant, se férirenl en eux de grand courage, et par spécial les archers picards; si les séparèrent, occirent et navrèrent terriblement. el en briève conclusion les tournèrent à grand’ déconfiture et les mirent à grand inèchef. Auquel desroi fut pris icelui duc de Bar par un nommé Martin Foujars, qui étoit au comte de (’onversan, seigneur d’Enghien, cl en eut l’honneur el profit, jà soit que aucuns dirent qu’il ne le prit pas de sa main. Avec lequi'l duc furent pris l’évèque de Metz, .Tcan de llodemacque, messire Everard de Salebéry, le vicomte de Arcy, le seigneur de Uodemacquo, messire Colard de Saussy, messire Villim de La Tour et plusieurs autres, jusqu’au nombre de deux cents ou environ ; el si en demeura morts sur la place el en la chasse, qui dura
bien deux lieues, de vingt-cinq cents à trois mille. Desquels furent les principaux les comtes de Saumes et de Salmène, de Limage, allemands , le seigneur de Barbasan, messire Thi • bault de Barbey, les deux frères de l’évèque de Metz, George de Banaslre et ses deux frères, .lean de Héraumonl el autres, jusqu’au nombre dessus dit, dont la plus grand’ parlie éloieni gentiisnommes.
Après laquelle déconfiture, qui dura bien de deux à trois heures, devant qu’ils retournassent de la dite chasse, les seigneurs de la parlie de Bourgogne, avec le dessus dit comte de Vaudemonl et ses gens , se rassemblèrent ensemble et regracièrenl humblement leur créateur de leur bonne victoire. El n’avoient perdu morts sur la place qu’environ quarante hommes, dont messire Gérard de Marigny fut le principal ; et demeurèrent celle nuit sur le champ, et fut le dit maréchal de Bourgogne un peu navré au visage, el aussi éloil le duc de Bar, dessus le nez. El le lendemain se départirent et prirent leur chemin pour aller en Bourgogne, menant avecque eux leurs prisonniers.