CHAPITRE CXXI
Comment le duc de Bedfort vint à grand’ puissance devant la ville de I agny-sur-Marne, pour aider et conforter les Anglois et Bourguignons qui l’avoient assiégée, lesquels enfin s’en partirent sans nul conquêt.
Au commencement de cet an, le duc de Bedfort, qui se disoil régent de France, convoqua plusieurs parties de son obéissance , jusqu’au nombre de six mille combattants ou environ , lesquels il conduit et mena devant la ville de Lagny-sur-Miirne, que lenoient les gens du roi Charles, et pouvoient être dedans la dite ville de huit cents à mille combattants, droits gens d’armes d’élite , accoutumés de guerre. Desquels étoient les principaux capitaines le capitaine écossois, messire Ambroise de Lorcil et messire Jean Foucault, qui vaillamment se maintinrent et gouvernèrent ceux qui étoient sous leurs bannières. Avecque le duc de Bedfort étoient, de la langue françoise, le seigneur de rile-Adam , maréchal , messire Jean , bâtard de Saint-Pol, le bâtard d’Aunay, chevalier, seigneur d’Orville, Philebert de Vaudray, le seigneur d’Amont et plusieurs autres de bon et notable état, qui très longue espace de temps continuèrent le siège devant la dite ville de Lagny, pour icelle réduire en l’obéissance du roi Henri. Si furent assis plusieurs engins, grands et petits, contre les portes et murailles d’icelle ville, qui en divers lieux les cravantirent et abattirent, dont les dessus dits assiégés, tant pour les dits engins comme pourcc qu’ils a voient vivres à grand danger, furent moult contraints et eurent de grands tribulations et meschefs. Néanmoins que par le dessus dit duc de Bedfort fussent par plusieurs fois sommés d’eux rendre, ne se voulurentils à ce consentir, pource que toujours avoient espérance d’èire secourus et aidés par ceux de leur parti, comme ils furent depuis. El avoient les dits assiégés fait un pont de bateaux sur la
ixm
rivière de IMarne pour passer à leur aise de l’un des côtés à l’autre. El à chacun des bouts du dit pont avoient fait bouleverls pour la garde d’icelui. Dedans lesquels étoient commis gens d’armes en certain nombre pour le garder.
Durant lequel temps , le roi Charles de France fit assembler de six à huit cents combattants , lesquels, sous la conduite du maréchal de Boussac, du bâtard d’Orléans, du seigneur de Gaucourt, de Rodigue de Villandras, du seigneur de Sainte-Treille et plusieurs autres capitaines , gens de grand’ façon et vaillants hommes de guerre , il envoya devers Orléans pour bailler secours aux assiégés de sa ville de Lagny. Et tous ensemble par plusieurs journées se tirèrent à 3Ielun, où ils passèrent la rivière de Seine, et de là, parmi le pays de Brie , approchèrent de la dite ville de Lagny, et leur venoient de jour des garnisons gens de leur parti. Et entre-temps, le dit duc de Bedfort et ses gens avoient si fort destraint les dits assiégés qu’iceux, sur la venue des François, commcnçoienl à traiter. Néanmoins le dit duc se prépara diligemment pour combattre les François qui venoient sur lui. El, pour ce faire, manda encore gens de plusieurs lieux de son obéissance, puis envoya aucuns de ses officiers d’armes devers iceux François pour eux signifier qu’il éloit prêt d’eux combattre avec tous leurs aidants, s’ils vouloienl prendre jour et lieu de ce faire , à quoi ils ne firent nulle réponse, sinon à leur bel avantage, et quand bon leursembleroil, au plaisir de Dieu, notre benoit Sauveur, ils meneroienl à fin leur entreprise. Et sur ce approchèrent et vinrent les dessus dits François en très bonne ordonnance de trois compagnies , jusqu’à une petite rivière qui est environ à un quart de lieue de la ville. El , d’autre part, le dit duc de Bedfort avoit ordonné faire trois batailles pour garder le passage d’icelle petite ri.ière. El quand ce vint qu’ils furent approchés assez près l’un de l’autre , en plusieurs lieux se commencèrent de grands et dures escarmouches. Et par spécial, au côté où étoient l’enfant de Warwick et le seigneur de file- Adam, vinrent à grand’ puissance Rodigue de Villandras, le seigneur de Sainte-Treille et aucuns autres chefs de guerre qui conduisoient
les vivres pour ravitailler icelle ville. Et, de fait, par force et malgré tous leurs adversaires, se boulèrent avant , et y > 0 passa certain nombre qui allèrent jusqu’à la porte et boulèrent dedans de vingt à trente bœufs et aucune quantité de sacs de farine, et si entrèrent dedans environ quatre vingls combattanls; mais celle besogne ne fut pas faite sans grand’ effusion de sang ; car de tous côtés en y eut plusieurs morts et navrés. Entre lesquels , de la partie des dits François, fut mort le desssus dit de Sainte-Treille , frère aîné à Polhon. Et pareillement à l’autre côté, où étoienl messire Jean, bâtard de Sainl-Pol , messire Tliomas Kiriel , le seigneur d’Amont et Pliilebert de Vaudray, furent fort approchés, et y eut fait maints hauts faits d’armes et vaillanlises. Si y furent morts et navrés plusieurs des deux côtés, desquels, de la partie des Anglois , y fut mort un gentilhomme Odart de Remy, et durèrent ces escarmouches jusqu’assez près de vêpres, et fut par un jour Saint-Laurent , en août, qu’il faisoit moult grand’ chaleur de soleil, dont les deux parties furent moult travaillées et oppressées. El lors les François , voyant que bonnement ne pouvoienl autre chose faire, parce principalement que les Anglois et Bourguignons étoienl en très fort lieu, se relrahirenl tous ensemble et s’en allèrent loger à Crécy en Brie, et de là se tirèrent vers Château-Thierry, et puis à Vilry en France, où ils furent l’espace de quatre jours.
Et adonc le dit duc de Bedforl, sachant qu’iceux François se Irayoienl vers l’Ile-de-France, doutant qu’ils ne prissent aucunes bonnes villes, se délogi a de devant la dite ville de Lagny en assez petite ordonnance, car ses gens y laissèrent plusieurs biens. Si se lira vers Paris, et depuis rassembla gens et alla vers où étoienl les dits François, pour derechef à eux offrir la bataille, mais, comme devant, ils firent réponse qu’ils avoient fait ce pourquoi ils étoienl venus. Et éloit avecque eux le seigneur de Gaucourt, qui bien servoil à la besogne , car moult éloit sage et prudent. Et tôt après se délogèrent du dit lieu de Vilry iceux François, et s’cn retournèrent devers la dite ville de Lagny, où demeura le dit seigneur de Gaucourt, et les autres capitaines atout leurs
gens s’en retournèrent ès pays dont ils étoienl venus.
Et quant aux assiégés, ils furent moult réjouis et non point sans cause, quand en cette manière se virent dèliviés de leurs ennemis, car moult avoient été oppressés , tant de famine comme d’autres mèsaises ; car le siège y avoit bien été par l’espace de quatre mois ou environ , qu’ils n’avoienl pu avoir aucuns vivres pour eux rafraîchir.
En ce même temps fut pris le châlel deMonchaz en Normandie , appartenant au comte d’Eu , prisonnier en Angleterre; lequel longtemps par avant lenoienl les Anglois , et en éloit capitaine un nommé Brunelay , lequel pour ce temps se tenoit avec le duc de Bedfort au siège de Lagny-sur-Marne , et la prirent les prisonniers qui éloient lèans de la partie du roi Charles. Si mandèrent tantôt , pour être leur capitaine, messire Régnault de Fontaines, qui se tenoit à Beauvais, lequel sans délai y alla atout quatre vingls combattants ou environ. El par le moyen d'icelle fut faite forte guerre ès marches de Vimeu et environ à ceux qui tenoient le parti du roi Henri et du duc de Bourgogne.