CHAPITRE CXXII
Comment les Gantois s’émurent contre aucuns des gouverneurs de leur ville.
En ce temps se rémurent en armes les communes gens de la ville de Gand , jusqu’à cinquante mille ou environ, contre les gouverneurs d’icelle, et , tous ensemble , environ dix heures devant midi, s’en allèrent sur le grand marché devant l’hôtel des Remontrances, où ceux de la loi étoienl assemblés. Si convint qu’ils vinssent parler à eux incontinent, ou ils eussent en bref abattu huis et fenêtres pour y entrer; et quand ils lurent venus à eux, do prime face occirenl cruellement le grand-doyen des menus métiers, nommé Jean Boëlle, et un échevin nommé Jean Daniel van Zenere , avec un homme de conseil qui se nommoil Jason Habit. Pour la mort desquels tous les autres gouverneurs là étant furent en grand doute de leurs vies pour la ciuauté qu’ils véoienl des dites communes ; mais pour lors ils se tinrent à tant, et tous ensemble se partirent de là et
CHRONIQUES D’ENGUERRAND DE MONSTREUET. Cl432]
allèrent à l’abbaye Saint-Pierre abattre un petit bois qui étoit emprès ; et puis se mirent à chemin, et s’en allèrent à Saint-Banon, pour les aucuns être récompensés de plusieurs rentes héréditables qu’ils dévoient à l’église, lesquelles ils avoient par avant payées; mais par le sens et douces paroles de l’abbé du dit lieu, ils furent contentés et refrénés, et leur délivra prestement tout ce qu’ils demandèrent; et avec ce leur fit donner des vivres de l’église très abondamment. Si se partirent de là assez contents d’icelui abbé, et allèrent rompre trois ou quatre maisons de la ville très notables, et dedans icelles prendre des biens largement, et les autres dépecer et ruer ès rues. En après allèrent aux prisons du prince , si les rompirent et laissèrent aller tous les prisonniers, et entre les autres délivrèrent un nommé George Goscath, qui moult étoit de leur parti contre les dessus dits gouverneurs.
Après lesquelles besognes, icelles communes devant dites , au bout de deux jours ensuivants, par le moyen d’aucuns notables hommes, se retrahirent en leurs lieux , et furent rapaisées. Néanmoins, durant icelle cruauté, tous les officiers du prince se départirent de la dite ville de Gand, doutant que par icelles communes ne fussent mis à mort comme les autres. Toutefois le duc de Bourgogne, pour les grands affaires que pour lors avoit , ne fut point conseillé de les corriger ne contraindre d’en faire amendise par sa puissance ; mais traité fut fait avec eux par ceux de son conseil qu’en lui requérant merci et payant aucune finance , il leur pardonna ; et par ainsi ils demeurèrent paisibles.