CHAPITRE CXL
Comment les François firent plusieurs conquêtes sur les
marches tic IJourgogne.
En ce temps, vinrent devers le duc de Bourgogne certains ambassadeurs envoyés par les trois étals de la duché et comté de Bourgogne, lesquels lui dirent et exposèrent les grands desrois et exercions que les gens du roi Charles faisoienl par feu et par épée en ses dits pays, et par spécial ceux de son beau-frère le duc de Bourbon, disant que déjà avoient pris par force plusieurs bonnes villes et forteresses, et chacun jour s’efforçoient de conquerre plus avant; pour quoi le pays étoit en danger d’être détruit, si briève provision n’y étoit mise, lui retjuèrant très humblement que de sa grâce il y voul-
sît remédier de sa puissance magnifique , et y aller personnellement atout ses gens d’armes. Lequel duc, celte requête ouïe, fit assembler son conseil, et avecque icelui conclut que bref ensuivant il feroit assembler tous les gens de guerre de ses pays de Brabant , de Flandre , d’Artois, de Hainaut et autres marches à lui obéissants.
Et lors furent mis clercs en œuvre à écrire lettres adressants à tous les capitaines, et aussi aux chevaliers et écuyers , et autres gens de guerre qui avoient accoutumé d’eux armer, contenant que sans délai se missent sus pour être prêts et appareillés à l’entrée du mois de mai, atout ce que chacun pourroit finer de gens d’armes, tant hommes d’armes comme archers, à aller en sa compagnie là où il les voulait conduire et mener ; lesquels capitaines, ouï le mandement de leur prince et seigneur, firent leur assemblée, et se préparèrent diligemment. Et en y eut grand’ partie, lesquels mirent leurs gens sur les champs, dont le pays de Picardie, d’Artois, Ponlhieu, Tournésis, Ostrevanl, Cambrèsis, Vermandois et les marches à l’environ furent grandement travaillées, pour tant que le dessus dit duc de Bourgogne n’eut pas si en hâte et vilement apprêté ses besognes pour partir et faire son voyage ; et demeurèrent iceux gens d’armes par l’espace d’un mois et plus, en mangeant toujours le pays dessus dit.
En la fin duquel mois, le dit duc de Bourgogne, qui de plusieurs parties de ses pays avoit fait grandes apprêtes et préparations de chariots, artilleries et de toutes autres manières d’habillement de guerre , se partit de la ville d’Arras, le vingtième jour de juin, avecque lui plusieurs capitaines, et y fut sa femme la duchesse, qui avoit avecque elle tant de dames et damoiselles que autres femmes servants, tant qu’elles étoient bien jusqu’au nombre de quarante ou au-dessus, et vint au gîte jusqu’à Cambrai. En laquelle cité se relrahit vers lui messire Jean de Luxembourg, qui lui requit d’aller en son châtel de Bohain , lequel lui accorda. El après le lendemain, incontinent qu’ils eurent ouïe messe dedans l’église Notre-Dame de Cambrai , lui et sa femme la duchesse , et qu’ils eurent pris leur réfection , ils s’en allèrent au dit château de Bohain , où ils furent