CHAPITRE CXCIll
Comment les François coururent et pillèrent le pays du duc de Bourgogne après la paix d’Arras, et corameiil le maréchal de Rieux prit villes et forteresses en Normandie sur les Anglois.
Après que tes ambassadeurs du roi Charles dessus nommés furent retournés vers lui et qu’ils eurent montré les lettres du traité qu’ils avoient fait de par lui en la ville d’Arras avecque le duc de Bourgogne, lesquelles entre les autres articles contcnoient comment icelui duc reconnoissoit le roi dessus dit à son na¬
turel et souverain seigneur, il fut de ce moult joyeux et commanda que la paix fût publiée partout où il appartiendroit. Et après, bref ensuivant , se départirent les François qui éloient à Rue. Si fut la ville délivrée aux commis du duc de Bourgogne. Lesquels François s’assemblèrent avecque plusieurs de leurs gens sur les marches de Santcrre et d’Amiénois, et pillèrent en plusieurs lieux le pays au dit duc et de ceux qui avoient tenu son parti, et mêmement détroussèrent tout au net ceux qu’ils pouvoient atteindre do cette partie, tant nobles comme autres. Pour quoi le dit duc fit assembler gens d’armes pour résister aux dessus dits, lesquels, sachant cette assemblée, se retirèrent en arriére.
Et adonc les Anglois remirent le siège devant le pont de Meulan, que naguère les François avoient mis en leur obéissance; mais, pour aucun empêchement qui leur survint, se départirent du dit siège. Et d’autre part, le maréchal de Rieux et Charles Des Marêts prirent la ville de Dieppe et plusieurs autres en Normandie : si vous dirai comment. Il est vérité qu’après le département de la convention d’Arras , aucuns vaillants capitaines français, c’est à savoir le maréchal de Rieux , Gaucher de Boussac, le seigneur de Longueval et autres capitaines qui pouvoient sur tout avoir de trois à quatre cents combattants , droites gens de guerre , par le moyen de Charles Des Marêts ou à son entreprise , allèrent, le vendredi de devant la Toussaint , pour écheler la forte ville de Dieppe , séant sur la mer en moult fort lieu au pays de Caux. Et de fait le dit Charles atout six cents combattants alla secrètement monter dedans la ville , du côté devers le havre, et de là allèrent rompre la porte devers Rouen , par où entra le dit maréchal de Rieux atout ses gens d’armes et atout étendard déployé, la plus grand’ partie de ses gens tout à pied. Si allèrent jusqu’au marché, et étoit environ le point du jour ; et adonc commencèrent à crier: « Ville gagnée! » Si furent ceux de dedans moult fort émerveillés quand ils ouïrent ce cri, et commencèrent les autres à jeter pierres et à traire de leurs maisons. Et pource qu’il y avoit grand nombre de gens, tant de ville comme de navire, attendirent jusqu’à neuf ou dix heures
LIVUE SEa):\!).
avant qu’ils assaillissent les dites maisons; mais enfin fut du tout conquise à peu de dommage pour les dits François. Si y éloit commis lieutenant du capitaine un nommé 3Iortemer , qui s’enfuit avec plusieurs autres Anglois; et y fut pris le seigneur de Blosseville ; et à la première venue n’y furent morts que trois ou quatre Anglois de la garnison ; mais plusieurs y furent pris, c’est à savoir de ceux qui plus fort avoient tenu la partie des dessus dits Anglois ; et au regard de leurs biens, en y eut largement pris comme confisqués, sinon de ceux qui vouloient faire serment de demeurer bons François. Et y avoit au havre très grand nombre de navires, dont la plus grand’ partie demeurèrent avec les dessus dits François. Et ce même jour ou lendemain, on fit crier que tous les étrangers s’en allassent où bon leur seinbleroit , réservé ceux qui vouloient faire serment. Si en demeura le dit Charles Des^Iarèts capitaine, du consentement de tous les autres, pour le roi de France.
Four laquelle prise, tous les Anglois généralement du pays de Normandie furent très fort troublés et marris, et non point sans cause; car icelle ville de Dieppe étoit mervi illeusement forte et bien garnie sur un des bons pays de Normandie. El outre, assez bref ensuivant, vinrent les François au dit lieu de Dieppe au pays à l’environ de trois à quatre mille chevaux, sous la conduite d’Antoine de Chabanncs , lîlanchefort , Pothon le Bourguignon, Pierre Régnault et autres capitaines ; et depuis se boula Pothon de Sainte-Treille, .lean d’Eslouteville. Robinet, son frère, le seigneur de Montreuil - Bellay et plusieurs autres nobles seigneurs et chefs de guerre. Et aussi pareillement y vint un capitaine de communes, lequel se nommoit le Kiriennier , atout bien quatre mille paysans du pays de Normandie, qui s’allia avecque les dessus dits François, et fit serment au maréchal dessus nommé de guerroyer hardiment et faire forte guerre aux devant dits Anglois. Et quand toutes ces compagnies furent assemblées ensemble, ils se mirent par bonne ordonnance sur les champs, et la veille de Noël allèrent tous ensemble devant la ville de Fécamp, laquelle, par le moyen du seigneur de Blalleville, fut rendue au xlit maréchal, moyennant qu’ils demcurcroient paisi¬
bles ; et y fut commis capitaine le dit Jean d’Estouleville. et le leiulemain de Noël allèrent devant AIoustier-A'illicrs, qui se rendit pareilreillemenl , et en fut cause un Gascon qui se nommoit Jean du Puis, lequel y éloit de par les Anglois. Si commit le dit maréchal de Rieux un nommé Courbcnlon. Et alors vcnoient et approchoient les François de tous côtés, et avecque ceux tirent serment au dit maréchal plusieurs nobles hommes du pays de Normandie. Si allèrent tous ensemble devant Ilarfieur et l’assaillirent tous moult vaillamment; mais par force furent reboutés arrière de ceux de dedans et y perdirent quarante hommes de leurs gens, qui y furent morts; desquels furent les princi[)aux le dit seigneur de Montreuil-Bellay et le bôlard de Langle. Si conclurent derechef les assaillir; mais ceux de la ville firent traité d’eux rendre par tel si que bien quatre cents Anglois qui étoient dedans s’en iroient sauvemenl atout leurs biens. Si en étoit leur capitaine un nommé Guillaume Minors, qui se départirent atout leurs biens, et ceux de la dite ville firent le serment. Et en ce même temps, se rendirent de la partie du roi les villes ensuivant : c’est à savoir le Bec-Crépin, Tancarville, Gornusseule, les Loges, Yalemont, Granville, Longueville, Neuville, Larnbrevihe et autres forteresses, au très petit dommage d’iceux François. Et jiuis vint avec([ue eux Arlhus , comte de Richemont, connétable de France, auquel depuis sa venue se rendirent Chastel-Mesnil , Aumarle, Sainl- Germain-sur-Bailly , Fontaine, Le Bourg- Préaux , Blainville et aucunes autres places, èsquelles partout on metloil garnison. Si fut celle saison la plus grande partie du pays de Gaux conquis. Alais, [lar faute de vivres, il convint que les François se séiiarassenl l’un de l’autre; et pour ce, comme dit est, mirent leurs garnisons sur les frontières et se retrahirent les principaux capitaines hors du pays. Et furent à ces conquêtes dessus dites le dit Lharles Des 31arèls et Richarville, qui se partirent de Dieppe et se mirent aux champs si trouvèrent le dessus dit maréchal, le seigneur de Torsy, Pothon le Bourguignon, Broussart, Blanchefort, Jean d’Eslouteville et plusieurs autres capitaines, hommes de grand’ façon et droites gens de guerre. Avecque les-
CHKOMQIES D ENGLIERKAIND DE xMONSTRELET. [1435]
quels et en icelles conqiu'les Taisant, s’allia le dessus dit Kiricnnier atout six mille combattants , gens de communes , pour achever les dessus dites besognes.