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CHAPITRE CXCYIII

Comment la ville de Paris fut réduite en l’obéissance du roi Charles de France.

Au commencemenl de cet an s’assemblèrent le comte de Richemont, connétable de France, le bâtard d’Orléans, les seigneurs de La Roche, de l’Ile-Adam , de Ternant, et avec eux messire Simon de Lalain et Sanse, son frère, et plusieurs autres capitaines françois et bourguignons , accompagnés de cinq à six mille combattants ou environ, lesquels, eux parlant de Pontoise , vinrent devers Paris , espérant d’y entrer par subtils moyens que y avoit le seigneur de l’Ile-Adam et autres favorisant la partie de Bourgogne. Si furent illec de quatre à cinq heures; et après, voyant qu’ils ne pouvoient venir à leur intention , se logèrent à Aubervilliers, Mont-IMarire et autres lieux â l’environ, et le lendemain assaillirent la ville de Saint-Denis, où il y avoit de quatre à cinq cents Anglois, qui furent pris de force, et en y eut de morts environ deux cents , et les autres se rctrahirent en l’abbaye, à l’entour du Velin ; lesquels Anglois furent assiégés, mais ils se rendirent, sauves leurs vies, réservés aucuns du pays, qui demeurèrent à volonté. Et le lendemain, qui étoit jeudi, messire Thomas de Beaumont, lequel nouvellement étoit venu ù Paris atout six cents Anglois qu’il avoit amenés de Normandie, alla du dit lieu de Paris à iceux vers la di'.e ville de Saint- Denis pour savoir et enquérie de l’état des François, desquels il fut aperçu ; et saillirent hors à grand’ puissance contre lui. Si furent assez tôt mis à grand meschef et tournés à déconfiture, et en demeura de morts en la place bien trois cents et quatre vingts prisonniers , desquels fut l’un le dit messire Thomas; et les autres se sauvèrent en fuyant à Paris, et furent chassés jusqu’aux portes de la ville. Et adonc les Parisiens, qui éîoient moult favorables au duc de Bourgogne , c’est à savoir le quartier des halles , aucuns de l’université , Michaut Laillier et plusieurs autres notables bourgeois de Paris, eux voyants’ la perte qu’avoienl faite les Anglois et la puissance qu’avoient les François et Bourguignons auprès d’eux, se mirent ensemble par diverses compagnies , et conclurent l’un avec l’autre de bouter les Anglois hors de leur ville, et y met¬

tre les François et Bourguignons dessus dits. Si le firent savoir au seigneur de l’Ile-Adam , afin qu’il y menât les autres. Lequel nonça ces nouvelles au connétable de France et aux autres seigneurs, lesquels tous ensemble se conclurent d’y aller; et se partirent de Saint- Denis en belle ordonnance le vendredi très matin.

Et entre-temps, Louis de Luxembourg, évéque de Thérouenne, les évêques de Lisieux et de Meaux, le seigneur de Villeby et plu.sicurs autres tenant le parti des Anglois , doutant ce qui leur advint, c’est à savoir que le commun ne se tournât contre eux , firent loger leurs gens en la rue Saint-Antoine auprès de la bastille; et firent la dite bastille bien garnir do vivres et de plusieurs habillements de guerre; et avec ce se tinrent leurs gens armés et sur leur garde pour eux y retraire si besoin leur en étoit. Et les dessus dits François et Bourguignons venus devant la dite ville de Paris , vers la porte Saint-Tacques , outre l’eau, vers Montlhéry, envoyèrent le seigneur de file- Adam parlementer à ceux des murs , lequel leur montra une abolition générale de par le roi Charles de France , scellée de son grand scel , en les admonestant très mstamment qu’ils se voulsissent réduire en l’obéissance du dessus dit roi Charles , à l’instance et faveur du duc de Bourgogne, qui s’é toit réconcilié avec lui, duquel ils avoient si bien tenu le parti , et encore demeuroient sous son gouvernement. Lesquels Parisiens oyant les douces paroles et offres que leur faisoit le dit seigneur de l’Ile-Adam et autres de sa partie, s’inclinèrent et conclurent assez bref ensuivant l’un avecque l’autre de mettre les dessus dits seigneurs en leur ville.

Alors, sans délai, furent dressées échelles contre la muraille , par lesquelles icelui seigneur de l’Ile-Adam monta et entra en ladite ville, et avec lui le bâtard d’Orléans et grand foison de leurs gens. Avecque lesquels s’assemblèrent grand foison de Bourguignons et grand foison du commun d’icelle cité , qui tantôt commencèrent à crier parmi la dite ville : « La » paix 1 vivent le roi et le duc de Bourgogne ! » Et tantôt après firent ouvrir les portes, par lesquelles entrèrent dedans le dit connétable et autres seisineurs, atout leurs gens d'armes ,

qui sercli allirent \ers la baslillc Saint-Antoine, où étüient les Anglois, c’est à savoir les dessus dits évùques et seigneurs, qui déjà se retrayoienl dedans la dite bastille et cuidoient aucunement résister; mais ce fut peine perdue, car leurs adversaires étoient trop puissants au regard d’eux, par quoi ils furent assez tôt reboutés en icelle, et en y eut de morts et pris en petit nombre.

Et après furent faites barrières au devant de la porte de la bastille de quartiers de bois. Et se logèrent gens d’armes aux Tournelles et autres logis au plus près, afin qu’iceux Anglois ne pussent saillir dehors. Et lors tous leurs biens qu’ils avoient laissés furent pris et départis; et aussi plusieurs des principaux qui avoient tenu leur parti furent mis prisonniers et leurs biens confisqués, et avecque ce, de par le roi Charles, y furent faits nouveaux officiers. En après , l’évêque de Thérouenne , le seigneur de Villeby et leurs complices étant en la dite bastille eurent parlement avec les François, lequel parlement, par le moyen du seigneur de Ternant et de messire Simon de Lalain , vint à conclusion par tel si qu’en rendant la dite bastille, ils s’en iroient, saufs leurs corps et leurs biens. Si eurent sauf-conduit du connétable de France , sous lequel ils s’en allèrent à Rouen par eau et par terre , et à leur département firent les dits Parisiens grand huée en criant: « A la queue ! » Et par ainsi demeura la dite ville de Paris en l’obéissance du roi Charles; etissirent iceux Anglois parla porte des champs, et allèrent par autour monter sur l’eau derrière le Louvre. Si perdit le dit évêque de Thérouenne sa chapelle, qui étoit moult riche, et grand’ partie de ses joyaux et autres bonnes bagues, qui demeurèrenl au dit connétable. Toutefois il fut aucunement favorisé du dit seigneur de Ternant et de messire Simon de Lalain ; et lui fut secrètement rendue aucune partie de ses biens, qui étoient aval la ville , à l’entrée de laquelle fut déployée la bannière du duc de Bourgogne et son étendard, pour avoulenter les dits Parisiens à eux tourner de ce parti. Et si y furent faits chevaliers nouveaux, de par le connétable dessus nommé, des marches de Picardie, Sanse de Lalain et Robert de Neuville, avecque au- •cuns autres de la partie des François. Après

laquelle entrée demeurèrent dedans icelle ville grand’ espace de temps le dit connétable, et avec lui le dit seigneur de Ternant , qui lors fut fait prévôt de Paris. Et le dessus dit messire Sanse de Lalain et les autres Picards retournèrent ès lieux dont ils étoient venus.

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