CHAPITRE CCIV
Comment messire Jean de Croy, bailli de Hainaul, atout plusi<‘urs autres capitaines, assaillit les Anglois, dont il fut vaincu.
En ce môme temps , messire Jean de Croy, bailli de la comté de Hainaut, assembla des
niarchrs de Picardie et de Boulenois jusqu’au nombre de quinze cents combattants ou environ ; desquels éloienl les principaux le seigneur de Vaurin, messire Baudo de Noyelle, niessire Louis de Thiembronne, Robert de Saveuse , Richard de Thiembronne , le seigneur d’Eule, le bâtard de Roucy et moult d’autres experts et notables hommes de guerre, en intention de les mener courre devant Calais et autres forteresses tenant le parti des Anglois. Et se fit cette assemblée en un village nommé Le Wast, â deux lieues de Saint-Omer, au loin duquel lieu chevauchèrent de nuit vers le pays de leurs adversaires. Lesquels adversaires 'et ennemis en icelle propre nuit étoient issus de leurs garnisons bien deux mille ou environ, pour aller fourrager le pays de Boulenois et és marches de là environ. Et ne savoient point icelles deux compagnies la venue l’une de l’autre, et ne venoient point tout un chemin pour eux entre-rencontrer. Mais le dessus dit messire .Tcan de Croy et ceux de sa partie, approchant les marches des dessus dits Anglois , envoya aucuns experts hommes d’armes connoissant le pays devant, pour enquerre et savoir des nouvelles; lesquels trouvèrent le train des Anglois, leurs adversaires et ennemis, vers le pont de Milay, environ le point du jour; et connurent et aperçurent bien qu’ils étoient moult grand nombre. Si le firent savoir à leurs capitaines, et qu’ils tiroient vers la Fosse de Boulenois. Lesquels s’assemblèrent l’un avecque l’autre pour avoir avis que sur ce leur étoit à faire. Si conclurent de les poursuivre et assaillir en tant qu’ils fourrageroient les villages, si ainsi on les pouvoit surtrouver; et sinon, ils les combattroient en quelque état qu’ils fussent ratteints. Et fut lors ordonné que messire Jean de Croy dessus nommé , accompagné d’aucuns hommes d’armes experts, mènoroit la plus grand’ partie des archers devant ; et tous les autres de la compagnie suivroient d’assez près, sous l’étendard de messire Louis de Thiembronne. Si furent derechef mis coureurs devant, qui chevauchèrent très grand espace de chemin, tant qu’ils virent les feux qu’avoient boutés en icelles villes et cités les dessus dits Anglois ; lesquels étoient déjà avertis que leurs adversaires et ennemis étoient sur ! les champs, par aucuns hommes du pays qu’ils j
avoient pris. Si rassemblèrent leurs gens ensemble sur une petite montagne entre Gravelines et Champagne. Si pouvoit être environ dix heures du jour; mais la plus grand’ compagnie des Anglois étoient plus bas, et ne les pouvoit-on bonnement voir.
Et adonc ceux de la partie de Bourgogne voyant leurs adversaires et ennemis devant leurs yeux, furent moult fort désirants d’assembler à eux. Pour ce en y eut fort grand nombre de ceux de devant qui allèrent frapper dedans; et en y eut grandement de tués à leur nombre de soixante ou quatre vingts, et grand’ partie des autres se mirent à la fuite ; mais les assaillants n’éloient point ensemble etchevauchoientaloin train ; puis voyant au-dessous de la dite montagne une si grosse compagnie de leurs adversaires et ennemis, qui se rallioient l’un avecque l’autre, ils doutèrent d’entrer entre eux et attendirent leurs autres compagnons, enhardiant l’un contre l’autre. Et entre-temps les dits Anglois reprirent cœur, voyant qu’iceux les assailloient doutablement , si vinrent par bonne ordonnance eux courre sus et férir en iceux vigoureusement. Et lors les dessus dits de la partie de Bourgogne, sans faire grand’ résistance, se mirent en desroi et retournéreni! hâtivement en fuyant vers les forteresses de leur obéissance. Et les dessus dits Anglois, qui avoient été comme demi-vaincus de première venue, coururent après à rêne lâchée et les chassèrent jusqu’aux bailles d’Ardre et dedans les barrières. Si en prirent et occirentbien cent ou plus, desquels en fut l’un Robert de Bournonville, surnommé le Roux ; et des prisonniers furent Jean d’Estréves, Bournonville , Galiot du Champ, iMaide. Iloullefort, Barnamont et plusieurs autres notables hommes. Et mêmement iceux Anglois chassèrent si avant qu’ils tuèrent et occirent environ cinq ou six Bourguignons au plus près des fossés de la dite ville d’Ardre, desquels en y avoil un de grand parage. En laquelle ville se retrahirent le seigneur de Waurin, messire Baudo de Noyelle, messire Louis de Thiembronne, Robert de Saveuse, qui avoit été fait chevalier nouvel à celte besogne, et aucuns autres, et mêmement le dessus dit messire Jean de Croy, qui avoit été blessé de Irait à l’assemblée, et y fut son cheval mort ; et retourna avecque lui le sei-
gneur d’Èule en l’abbaye de Lille, moult troublé et ennuyé de celte male avenlure; et les autres s’en retournèrent en plusieurs autres villes et forteresses du pays. En outre, après que les Anglois eurent ainsi rebouté leurs adversaires et ennemis, ils se rassemblèrent et se boulèrent en Calais et autres lieux de leur obéissance, atout leurs prisonniers ; au-devant desquels vint hors d’icelle ville de Calais le comte de 3Iortagne, qui leur fit moult joyeuse réception et blâma moult fort ceux qui s’en éloient fuis et les avoient laissés en ce danger.