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CHAPITRE CCXIII

Comment ceux de Bruges s’émurent contre leur prince et ses officiers, et y eut grand débat et grand' occision.

Au commencement de cet an, se rémurent ceux de Bruges contre les ofiieiers du prince, et occirent assez soudainement Maurice de Versenaire. Et étoient bourgeois, maîtres et échevins, lui et Jacques son frère, lequel aussi ils occirent, pource qu’ils étoient allés à Arras devers le duc de Bourgogne, leur prince. Et furent allés querre par la couverture des maisons où ils s’étoient allés musser quand ils surent qu’on les qiiéroil pour eux occire. Desquels les plus notables furent tous en grand doute. Et ainsi le duc de Bourgogne, quand ce fut venu à sa connoissance, en fut très mal content; et pour plusieurs fois fit grand’ délibération avecque ceux de son conseil pour savoir comment on les pourroit punir. Si fut avisé qu’on enverroit secrètement aucunes personnes féables dedans la dite ville parler à ceux qu’on pensoit être de la partie du dit duc, pour savoir comment on pourroit punir et corriger ceux qui faisoient les lamentations dessus dites. Et ce fait, grand’ partie des plus notables écrivivirent secrètement devers le dit duc de Bourgogne, en eux excusant des rigueurs dessus dites; et lui firent savoir que volontiers uideroiont à punir les dessus dits mainleneurs.

El adonc.sur intention de faire icelle publier,

CimOMQLlES jyi:\G(jERll\M3 DE MOPsSTRELET. [1437]

le dessus dit duc de Bourgogne, qui avoil volonté d aller en Hollande pour aucunes besognes et affaires, comme on disoil, et passer par Bruges, et voir comment et en (luelle manière on pourroil le mieuv besogner sur cette matière, si fit assembler grand nombre de gens d’armes de ses Picards de Picardie, sous plusieurs capitaines, au nombre de quatorze cents combattants ou environ. Et après, partant de Lille atout iceux et plusieurs notables seigneurs, s’en alla au gîte en la ville de Roulers; et le lendemain envoya ses fourriers devant en la ville de Bruges; avec lesquels allèrent plusieurs des gens d’armes dessus dits, pour prendre les logis, comme il est de coutume. Si entrèrent dedans et se logèrent dedans, chacun en droit soi, où ils pouvoient le mieux ; et le dit duc les suivit tantôt après atout ses gens, et avoit d’heure en heure nouvelles de ceux de la ville. Et pour vrai, la plus grand’ partie des plus puissants eussent été bien joyeux si ceux qui avoient fait les offenses dont dessus est faite mention eussent été punis ; car c’étoient gens de petit état, qui ne désiroient autre chose que de fort entroubler les besognes pour eux augmenter et avoir majesté sur les plus riches. El pour ce, quand ils surent la venue du dit duc de Bourgogne, furent en grand doute et pensoient que celte assemblée se faisoit pour eux, ce qui éloit vérité. El pour tant se commencèrent à assembler par compagnies et en divers lieux, et en y eut aucuns qui donnèrent à entendre que le dit duc et les Picards venoient là pour les détruire et pour piller la ville. Et adonc les autres, entendant et oyant ces paroles, furent plus que devant en grand effroi , et s’armèrent communément et en très grand’ multitude. Et de fait, atout beaux ribaudequins de guerre, se mirent sur le marché et envoyèrent grand’ partie de leurs gens à la porte vers Roulers, par où leur prince devoit entrer.

El éloit le mercredi des fêtes de la Pentecôte. El quand le dit duc fut venu, qu’il cuida entrer dedans, il trouva les barrières fermées et les Brugelins armés et embâlonnès ; lesquels ne furent point contents de lui laisser entrer, sinon à petite compagnie et à simple état, ce que point ne leur vouloit accorder; ains leur fit réponse que point n’y enlreroit si toutes ses Q’étoici^t avecque lui. Durant lequel temps

y eut plusieurs parlements par manière de moyens enirc icelles parties : et èloienl lors avecque le dit duc messire Roland de Ilulekerque et messire Colard de Commines, que les dessus dits Brugelins avoient très mal en grâce ; et aussi èloienl avec le dit duc plusieurs autres seigneurs et notables hommes de guerre et de grand’ autorité, c’est à savoir le comte d’Etampes, le seigneur de l’Ile-Adam, le seigneur de Tervane, le seigneur de Humières, le seigneur de Haubourdin, le seigneur de S,;veuse, le seigneur de Crèvecœur, .facques Kiriel, le seigneur de Litei nelle, Pierre de Roubaix et plusieurs autres qui avoient grand' merveille de voir les manières que tenoient iceux Brugelins contre leur prince, bit y eut d’aucuns qui furent d’opinion qu’on prît une partie de ceux qui èloienl venus pour traiter et parler au dehors d’icelles barrières, et qu’on coupât les hâtereaux à ceux qui seroient trouvés coupables des commotions devant dites ; mais ce propos fut délaissé, pour doute qu’ils ne fissent le pareil à ceux qui èloienl dedans entrés pour prendre leurs logis. Néanmoins, après que les dites parties curent parlementé assez longuement les uns avec les autres, de deux à trois heures, fut conclu que le dit duc y enlreroit. Devant laquelle entrée il garnit la porte et y mit de ses gens, c’est à savoir Charles de Rochefort, messire .Jean, bâtard de Dampierre, IMéi iadec, breton, accompagnés d’aucuns gentilshommes et partie de ses archers.

Ainsi entra dedans le dit duc en moult belle ordonnance, accompagné de plusieurs seigneurs et autres gens de guerre, et se commença à mettre bien avant en la ville pour aller descendre à son hôtel. Et quand ce vint qu’il y eut dedans de quatre à cinq cents de ses gens, ceux de la ville, qui, comme dit est, èloienl à la porte en très grand’ nombre, armés et embâlonnès, refermèrent icelle barrière et puis la porte, et enfermèrent les autres dehors. Laquelle chose fut noneée au dit duc, qui en fut très déplaisant; et fil dire à d’aucuns des dits gouverneurs que puisqu’on ne lui vouloit laisser ses gens entrer avecque lui, qu’on le remit dehors, à quoi ils s’excusèrent aucunement. Et enlre-lemp‘^ le duc fit mettre en ordonnance une partie de ses gens au vieil marché, durant lequel temps s’émut débat en-

tre les parlies; et commencèrent à tirer et à comballre l'un contre l’aulre en plusieurs lieux. Et adonc fut conseillé icelui due qu’il se relrahîl vers icelle porte pour la reconquerre, afin qu’il pût avoir ses gens avecque lui, et reU)urner dehors, si besoin lui en éloit. Laquelle chose il fit; et envoya par une rue une partie de ses gens sur les fossés, pour envojer ceux qui étoient devant la dite porte au travers, et lui en sa personne alla par la grand’ rue. Si écrièrent leurs ennemis, tous à une voix ; et les envahirent en moult grand’ bruit; mais sans délai ces Brugelins se départirent et laissèrent celle porte ; si furent aucunement poursuivis, et les aucuns mis à mort.

Et adoncque le seigneur de l’Ile-Adam , qui s’éloit mis à pied avecque aucuns archers qui point ne fuisoicnt bi( n leur devoir à son plaisir, se bouta si avant pour rebouler les dessus dits, pensant que les autres le suivissent de près, qui rien n’en faisoient, sinon assez doulablemenl, qu’il fut incontinent envahi de plusieurs Brugelins; lequel, avant qu’il put avoiraucun secours, fut mis à mort, cl lui arrachèrent l’ordre de la toison qu’il porloit. Pour la mort duquel le dit duc et généralement tous ceux qui étoient avecque lui avoient au cœur très grand tristesse, mais ils n’en purent avoir autre chose. Et n’y avoit celui qui ne fût en très grand doute de sa vie, pource qu’ils senloient icelles communes être en très grand’ multitude tous en armes, prêts pour les envahir de toutes parts; et n’éloienl qu’un petit de gens au regard d’iteux. Néanmoins le dit duc, de sa personne, fut toujours assez réconforté, et avoit grand regret qu’il ne pouvoit avoir ses gens qui étoient dehors, pour combattre les dits Brugelins, lesquels il véoit ainsi émus. Et d’autre part, scs gens de dedans étoient en grand doute, et ceux qui étoient dehors avoient très grand’ déplaisance ; car ils savoient par leurs gens qui étoient sur la dite porte le meschef et tribulation où étoient leur prince et leurs compagnons. El avecque ce virent Jusqu’à huit ou dix d’iceux leurs compagnons, lesquels furent achassés sur les fossés par les Brugelins, qui pour eux cuider sauver saillirent ès fossés et furent noyés.

Si dura cette mortelle tempête moult cruelle, dedans icelle ville de Bruges, par l’espace

d’heure cl demie ou environ. Et après, pource que le dit duc fut averti qu'ils s’apprêtoient tous aval la ville à grand’ puissance, pour là venir à eux comballre atout grand nombre de ribaudequins, artilleries et autres habillements de guerre, à quoi nullement n’eût su lésisler, lui fut conseillé derechef qu’il se mit en tous périls cl en peine de reconquerre la porte devant dite, où ses ennemis étoient assemblés. El lors vint vers eux pour les combattre, atout ce que pour lors pouvoit avoir de gens; mais ils se départirent hàlivemcnt comme ils avoient fait. Si furent pris les marteaux qui étoient dedans la maison d'un maréchal, assez prés de la dite porte ; si leur bailla icelui maréchal, et en furent tantôt rompus les verroux d icelle porte et les serrures. El quand elle fut ouverte avecque les barrières, lors issirenl ses gens de grand’ volonté ; mais le dit duc, qui éloit monté sur un moult bon coursier durant toutes ces tribulations dessus dites, et avoit moult fort été approché de ses ennemis, demeura sur le derrière en guise de bon pasteur, et se mil à chemin pour retourner en la ville de Bouïers, dont il s’éloit parti ce propre jour, très ennuyeux de cœur de ce qu’il véoit les besognes ainsi tourner sur lui , et par spécial de la mort du seigneur de l’Ile-Adam dessus nommé, et de ses autres gens. Si étoient la plus grand’ partie de ses autres gens d’armes là élanls si efl'rayés qu’à grand’ peine leur pouvoil-on faire tenir ordonnance au retour dessus dit. Et n’éloicnt point entrés en icelle vi le avec ledit duc messire Roland de Ilutekerque, ni messire Colard de Commines. Si furent morts en icelle Journée des gens du duc jusqu'à cent oy plus, qui tous furent enterrés en un fosse au cimetière de l’hôpital, réservé le seigneurde l'Ile-Adam, qui fut enterré à part lui ; et depuis à grand’ solennité fut remis en l’église de Saint-Donast de Bruges. Et si en demeura deux cents prisonniers des gens du dit prince, desquels, le vendredi ensuivant, en y eut trente-deux déi apités; et le surplus eurent leurs vies sauves par les prières de bonnes gens d’église et des marchands d’étrange pays, (jui en tirent très humble requête.

El au bout de huit jours ensuivant délivrèrent atout leurs bagues tous les familiers du dit duc de Bourgogne; mais ils firent écarleler lo

lô'l CHIAOMQLES 1) EiNGLiERKÀNl) DE MOISSTRELET.

dessus dit maréchal dont dessus est faite mention, ejui avoit livré les marteaux pour ouvrir la porte ; et se nommoit Jacob Van Ardoyen. Et quant aux lîrugelins combattants au prince, n’en y eut de morts que douze ou environ. Et entre les dits Picards qui furent morts , y eut peu de gens de renom, sinon le devant dit seigneur de rile-Adam et un huissier de salle du duc de Bourgogne , nommé Herman. Et quant est au gouvernement d’iceux Brugelins, ils étoient nuit et jour en armes en très grand nombre , tant sur les marches qu’ailleurs. Et bref après ensuivant allèrent abattre la maison d’un bourgeois nommé Gérard Reubs. Et quant au regard du duc de Bourgogne, il s’en alla à Roulers, et de là en la ville de Lille, où il tint plusieurs conseils pour savoir par quelle manière il pourroit mettre en obéissance iceux Brugelins. El fut avisé, pour les mieux contraindre, qu’on feroit crier par toutes les villes et pays entour d’eux que nuis ne leur portassent vivres, sur quant que on devoil être ennemi du prince. El ainsi en fut fait , dont ils furent fort émerveillés et en grand doute; mais pour tant ne laissèrent-ils point de continuer en ce qu’ils avoient commencé.

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