CHAPITRE CCXXI
Comment le seigneur d’Auxy et messire Florimont de Brimeu, sénéchal de Punlhieu et d’Abbeville, allèrent assiéger Le Croioy.
Au temps dessus dit, qui fut environ le mois d’octobre au dit an, le seigneur d’Auxy, capitaine-général des frontières de Ponlhieu et d’Abbeville, avccque lui messire Florimont de Erirneu , sénéchal du dit Ponthieu , et un chevalier de Rhodes , preux et hardi aux armes , qui éloit nommé messire Jean de Foix, assemblèrent certain nombre de combattants , les¬
quels conducteurs conduisirent et menèrent devant le chàtel du Croioy, que pour lors tenoient les Anglois, espérant icelui reconquerre et mettre en l’obéissance du duc de Bourgogne, dedans bref terme ensuivant , parce qu’un p-iysan qui naguère avoit été au dit châtel, et, comme il disoit, avoit époudré tous les blés de léans, leur donna à entendre qu’il étoit impossible qu’ils pussent vivre ni eux entretenir plus haut d’un mois. Sur lequel rapport , qui point n’étoit véritable , comme depuis fut apparent, s’en allèrent loger avecque leurs gens devant le dit châtel, en la vieille fermeté delà ville, et mandèrent aide de gens à plusieurs seigneurs, qui leur envoyèrent aucuns hommes de guerre. Et avecque ce furent fort aidés et soutenus de vivres et d’argent par ceux d’Abbeville , ejui avoient moult grand désir qu’icelui Crotoy fût subjugué, pource qu'il leur faisoil souvent de grands dommages. ‘
Si envoyèrent les chevaliers dessus dits noncer ces nouvelles au duc de Bourgogne, en lui requér-ant son aide; lequel leur envoya aucuns de son hôtel pour savoir que de ce pouvoit être. Lesquels lui firent réponse et rapport que, si l’on ne pouvoit garder qu’ils fussent regarnis de vivres par la mer, il étoit possible de les affamer et de les contraindre de eux rendre par famine. Et sur ce fut écrit par le dessus dit duc de Bourgogue à ceux de Dieppe, de Saint- Valéry et de la marine à l’environ qu’ils s’apprêtassent atout ce qu’ils pourroient finerde navires pour garder le dessus dit passage de la mer. Si se lira le dit duc au châtel de Hesdin, et m?nda à venir devers lui messire Jean de Croy, bailli de Hainaut, auquel il avoit autrefois donné la capitainerie d’icelui châtel du Crotoy, s’il pouvoit être conquis; et lui ordonna d’aller en icelui logis devant dit, atout certain nombre de combattants et de gens de guerre , pour en être le principal chef et gouverneur, et depuis y alla le dit duc en sa personne , à privée mcsgnie, pour voir et savoir plus au vrai l’état d’icelui logis, et n’y séjourna mie grand temps. Et afin que ses gens y fussent plus sûrement, pour la doute du secours qui pourroit venir d’Angleterre par mer et par terre à ceux du dit Croioy, il ordonna à faire et ordonner une grande bastille pour eux loger plus sûrement , et fut faite moult forte et bien
environnée de grands fossés; et en étoit l’édifieur et deviseur aux ouvriers un chevalier nommé messire Baudo de Noyelle. Après l’accomplissemenl de laquelle baslille furent faits plusieurs logis; et avecqne ce fut pourvue de toute artillerie et de toutes besognes nécessaires à guerre. Durant lequel temps furent faites plusieurs escarmouches entre les parties, entre lesquelles fut pris le lieutenant du capitaine de la forteresse dessus dite par le seigneur d’Auxy.
Desquelles préparations ainsi faites par la partie du dit duc de Bourgogne fut averti le roi Henri d’Angleterre et son conseil , dont ils ne furent point bien joyeux, pource qu’il leur sembloit qu’ieelle forteresse leur étoit moult convenable pour avoir entrée 6s pays et marches de Picardie. Si fut conclu avec lui et les seigneurs de son conseil qu’on y pourvoiroit de remède. El pour icelui mettre à exécution, fut écrit de par le dessus dit roi Henri d’Angleterre à ceux de son conscul qui se tenoient à Rouen, qu’incontinent cl sans délai ils assemblassent le plus de gens de guerre qu’ils pourroicnl finer sur les marches de Normandie pour le secours dessusdit, laquelle chose ils firent diligemment publier en leur obéissance. Si SC mirent ensemble Jusqu'au nombre de quatre mille combattants ou environ, tant de cheval comme de pied , desquels furent les conducteurs : le seigneur de Talbot, le seigneur de Fauquemberge , messire Thomas Kiriel et aucuns autres qui s’adressèrent à venir vers le chàlel d’incourt par plusieurs journées, et de là, par aucuns peu de jours, vinrent loger à l’abbaye de Saint-Valcry tous ensemble , portant avec eux leurs vivres et pourvoyances.
El entre-temps que celle assemblée se faisoil , le duc de Bourgogne , qui étoit assez acertené de leur venue, avoil par avant assemblé de toutes les marches de Picardie et de ses autres pays la plus grand’ partie de tous les nobles hommes avec lui cl autres gens de guerre, cl tant qu’ils pouvoient dedans être de huit cents à mille combattants, lesquels étoient partis de Ilcsdin et venus à Abbeville le jour devant que les dessus dits Anglais, à la dessus dite abl aye de Sainl-Valery. Si étoient en la compagnie d’icclui duc le comte d’Elampes, son neveu de Elèves, le comte de
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Saint-Pol et plusieurs autres nobles et grands seigneurs. Si étoit venu au dit lien do Hesdin vers lui cl à son mandement messire .Tean de Luxembourg, comte de Ligny; mais il s’excusa devers le dit duc de lui armer, disant qu’il avoit encore à renvoyer le serment qu’il avoit fait aux Anglois, et que bonnement ne se pouvoit armer contre eux. De laquelle excusalion, si comme je fus informé, le dit duc de Bourgogne ne fut point bien content; et lui remontra comment il avoil fait serment à lui et étoit son homme -lige portant son ordre, et avoil toujours tenu son parti ; pour quoi bonnement à son honneur ne se pouvoit ou devoit excuser de lui servir, attendu qu’il alloit pour rebouler scs ennemis , qui lui venoient courre sus en son pays. Néanmoins le dit de Luxembourg s’en retourna par le congé du dit duc, et obtint de lui mandement de la dite excusalion. El après que le dessus dit duc fut venu au dit lieu d’Abbeville et qu’il eut certaine nouvelle de la venue de scs ennemis , il fit derechef hâtivement pourvoir la dite ville de vivres, artilleries, habillements et gens de guerre; et tant qu’ils pouvoient dedans être de huit cents à mille combattants, gens experts cl renommés en armes. Et quand il leur fut demandé par le dit duc de Bourgogne s’il leur sembloit qu’ils pussent bien tenir celle baslille contre leurs adversaires, ils firent réponse que oui , cl qu’il n’en fût en nulle doute.
Toutefois le dit duc avoit conclu qu’il ne comballroil point iceux Anglois à jour nommé ni assigné, mais ferait garder les passages do la rivière contre eux , et les feroil affamer et hérier en leur logis, ou il les feroil prendre en aucuns autres détroits avantageusement s’il pouvoit ; lequel propos ne fut point bien mis à exécution.
El les dessus dits Anglois, tantôt qu’ils furent logés en l’abbaye devant dite, passèrent la ri\ière à gué deux ou trois cents au-dessus de ceux du dit Croloy, et allèrent courre au pays par-devant la baslille jusque emprès Bue ; et prirent aucuns hommes d’armes avec leurs chevaux et autres bagues; atout lesquels, sans aucun empêchement, retournèrent très matin; et se mirent à chemin tous ensemble, et vinrent en bonne ordonnance passer la rivière ; et pouvoient Cire environ deux mille de pied
qvii entroient en l’eau jusqu’aux reins. Si s’alitèrent mettre en bataille aux pleins champs sur le haut au-dessus de la ville, en la vue de ceux de la dite bastille, lesquels cuidoient qu’ils les dussent venir assaillir; si se préparèrent diligemment pour eux défendre. Et adonc, dedans icelle bastille furent faits plusieurs nouveaux chevaliers , c’est à savoir Jacques de Craon, seigneur de Dommart en Ponthieu, Aymond de Moucy, seigneur de Massy, Eustache d’Inchy, le grand bâtard de Renly, Antoine d’Ardentin, seigneur de Bouchannes, Harpin de Richaumes, Gilles de Fay et aucuns autres. Les Anglois , qui en rien n’avoient été empêchés au dit passage, s’en allèrent loger tous ensemble au monastère de Forêt -Moustier, à deux lieues de là ; et le second jour se mirent aux champs et s’en allèrent loger à un gros village sur l’eau d’Authie, nommé La Broie , lequel étoit fourni de vivres très abondamment; et y furent quatre ou cinq jours; et alloient très souvent battre, vanner et recueillir des vivres, cent ou six vingts au coup, en aucuns villages à demi-lieue de leurs logis.
Et mêmement, en ce temps qu’ils furent en icelui logis, allèrent quatre ou cinq ardoir un gros village nommé Enghien , auprès de Hesdin , jà soit ce que le duc eût renvoyé pour la garde de Hesdin et du pays grand nombre de gens d’armes qui , à bref comprendre , leur firent une molle guerre; car ils ne les adommagèrent , sinon assez petit. Et après que les Anglois eurent été au dit lieu de La Broie quatre ou cinq jours, ils l’embrasèrent en feu et en flammes, et s’en allèrent loger à Auxy, où ils furent par l’espace de trois jours; et coururent par petites compagnies en plusieurs et divers lieux pour fourrager le pays; et ne furent de leurs ennemis aucunement empêchés dont il soit besoin de faire mention.
Et quant est au gouvernement du dit duc de Bourgogne , il se tenoit toujours à Abbeville ; et s’étoient départis de lui grand’ partie de ses gens par congé , pour aller garder les bonnes villes et forteresses du pays. Si envoya un certain jour le seigneur de Croy et Jean de Brimeu, bailli d’Amiens, pour visiter la bastille dessus dite et savoir si ceux de dedans étoient encore en ferme propos d’eux là tenir. Lesquels, venus illec, aperçurent as-
scz bien à leur façon qn’il en y avoit une grand’ partie qui bien eussent voulu être dehors à leur honneur. Si avoit été conclu , tant du dessus dit duc comme de ceux de son conseil, que, pour pis eschever, on rechargeroit toutes les artilleries, et puis se retrahiroient les gens d’armes à Rue, après ce qu’ils auroient bouté le feu dedans icelle bastille. Mais ils n’attendirent point à eux retraire si honorablement qu’il avoit été ordonné ; car, sans ce qu’ils fussent avertis de cause raisonnable, ni aussi pareillement qu’ils vissent venir leurs ennemis sur eux, grand’ partie d’ioeux s’émurent soudainement par manière de commotion , et saillirent à qui mieux hors d’icelle bastille en grand desroi, sans tenir aucune ordonnance, délaissant dedans icelle toute leur artillerie et grand’ partie de leur harnois et plusieurs autres bagues. Si commencèrent à cheminer ensemble pour aller devers Rue en la manière comme dit est dessus : mais aucuns des principaux chefs d’iceux se mirent en peine de les retenir et de les ramener en icelle , ce que faire ne purent ; et aussi le feu avoit été bouté ès logis secrètement, par quoi la dite bastille fut assez tôt éprise.
Si saillirent avant aucuns Anglois de la forteresse, qui crièrent et huèrent fort après eux comme on fait après merdaille. Et bref ensuivant, les capitaines, qui étoient, comme on peut supposer, la plus grand’ partie , des plus vaillantes gens et plus experts hommes de guerre de la compagnie du duc de Bourgogne, se départirent ainsi honteusement comme vous avez ouï, et relournèrenl à Rue et de là en plusieurs autres lieux de leur dite obéissance. Desquels étoient les principaux : messire Jean de Croy, bailli de Hainaut, messire Florimont de Brimeu , messire Jacques de Brimeu et messire Baudo de Noyelle , tous quatre portant la Toison et l’ordre du duc de Bourgogne. Et avecque eux étoient Waleran de Aloreul , le seigneur d’Auxy , Le Galois de Renti, chevaliers, le seigneur de Fremessen, Robert de Saveuse, messire Jacques de Craon, Jean d’Arly et tous les nouveaux chevaliers dessus dits avecque grand nombre de chevaliers et écuyers de Picardie , qui grandement furent blâmés pour celle départie. Si s’excusèrent les grands en donnant la charge aux
petits archers, disants qu’ils ne les avoien» pu retenir. Et, en ce propre jour, les Anglois, qui, comme dit est, éloient logés, surent le département des dessus dits, dont ils sc réjouirent grandement. Si conclurent tous ensemble de repasser la rivière pour retourner vers leur pays et ès lieux et places dont ils éloient venus ; et à leur département boutèrent les feux en la ville d’Auxy, qui étoit un moult bel et grand village, et reprirent leur chemin devers Le Croloy et allèrent loger au Nouvion ; et le lendcmain repassèrent la rivière de Somme par le lieu où ils éloient venus, et s’en allèrent loger à l’abbaye de Saint- Valéry, comme ils avoient fait devant; et de là se rctrahirent à Rouen et autres lieux de leur obéissance , et emmenèrent plusieurs hommes prisonniers , chevaux et autres bêles qu’ils avoient pris et rapinés au pays. Et avec ce avoient fait grands dommages des feux qu’ils avoient boutés en sept ou en huit villes; et si n’avoient eu nul empêchement de leurs adversaires, sinon de trente ou quarante fourragiers qu’ils avoient pendus. Et après toutes ces besognes se retrahit le dit duc de Rourgogne à llesdin et donna congé à tous ses gens d’armes , réservé ceux qui demeurèrent sur les frontières.