CHAPITRE CCXXXIl
Comment le comte d’Eii, qui étoit prisonnier en Vngleterre, relourn.i en France, et des armes qu'il y fit.
En l’an dessus dit, retourna de la prison du roi d’Angleterre le comte d’Eu , où il avoit été détenu depuis l’an mil quatre cent quinze. Si retourna en France. Et avoit été pris en la bataille d’Azincourt, et fut délivré par le comte de Sombresset , que le duc de Bourbon , frère au dit comte d’Eu , tenoit prisonnier ; et l’avoit acheté, ou au moins la duchesse de Bourbon, sa mère, de ceux qui jadis l'avoicnl pris à la bataille de Blangy, où le duc de Clarence mourut, comme en autre lieu est plus à plein déclaré. Pour le retour duquel comte d’Eu plusieurs princes de France et autres nobles hommes fu¬
rent bien joyeux, et par spécial le roi Charles et le duc de Bourbon, son frère. Et tantôt après sa venue fut par le dit roi de France constitué capitaine de Normandie, depuis la rivière deSeine jusqu’à Abbeville et à la rivière de Somme. Si assembla certain nombre de gens d’armes, et alla prendre la possession de la ville de Ilarlleur. Si fut reçu d’aucuns qui en avoient le gouvernement par le seigneur de Rieux , maréchal de France; mais aucuns autres ne lui voulurent point obéir, ains se retrahirent en une porte et en aucunes tours, et là se tinrent par certaine espace de temps, dont le dit comte d’Eu fut très mal content. Si les fit assaillir très roidement et âprement , et tellement qu’une partie d’iceux se rendirent à lui , et les autres , qui étoient ès tours du havre, envoyèrent à Rouen devers les Anglois pour avoir aide et secours; mais depuis s’accordèrent secrètement devers le dit comte d’Eu, et tellement s’appointèrent ensemble que quand iceux Anglois vinrent aux tours dessus dites pour bailler aide et secours à ceux qui les avaient mandés , ils furent véhémentement trompés , car il en y eut de pris et retenus environ trente; et les autres, qui s’aperçurent d'icelui mal engin , s’en retournèrent tout courroucés au dit lieu de Rouen.
Et après que le dit comte eut du tout l’obéissance d’icelle ville de Ilarlleur et d’aucunes autres au pays de Gaux , il y mit gens de par lui; et après , lui partant de ce pays, s’en alla à Bruxelles en Brabant devers le duc de Bourgogne, son beau-frère , qui le festoya grandement, et lui donna aucuns dons moult riches. Et après , lui partant de là , s’en revint par plusieurs journées à Noyon , où il fut moult conjoui dos habitants d’icelle ville. Si lui firent grand’ plainte des pillards qui se tenoient en aucunes forteresses assez près de là , lesquels de jour en jour leur portoient de grands dommages , et couroient souvent jusqu’à leurs portes, en ravissant et en emportant tout ce qu’ils pouvoient atteindre , mêmement ceux qui se disoient au roi de France et autres qui se disoient être à messire Jean de Luxembourg. Et entre les autres, en y avoit un qui se nommoil Jean de l’ille, avecque lui un sien frère, lesquels avoient avecque eux ensemble jusqu’à trente compagnons ou environ, qui s’éloient boutés dedans une vieille forteresse nommée
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lirétigny, laquelle ils avoicnt aucunemenl réparée cl réédifléc, sur inlcnlion de faire guerre et grand’ bataille é ceux du pays, et en y avoit une partie qui porloicnt la rouge croix et conlrefaisoient les Anglois. Si en fut icelui comte d’Eu averti et admonesté ; et pour y pourvoir assembla aucune quantité de gens de guerre partout où il les put avoir ; et lui envoya son neveu le comte d'Etampes une partie de ses gens.
Et tantôt après alla devant le dit châtel de Bréligny, qui étoit moult foible, et aussi étoit pauvrement pourvu et garni de vivres et d’artillerie. Et pour tant ceux qui éloient dedans furent moult tôt contraints d’eux rendre à la volonté du dit comte d’Eu, laquelle volonté fut telle qu'il fit prestement couper le hàtcrel au dit Jean de fille et à son frère, en la cité de IVoyon, et en fit pendre jusqu’au nombre de vingt. Pour laquelle prise et mort d’iceux, Jean de Luxembourg conçut grand’ haine et malveillance contre le dit comte d’Eu et ceux qui avoient été à cette entreprise, et tant qu’un peu de jours après, le dit comte étant à Chargnysur-Oise, fut ordonné par le dit messire Jean de Luxembourg à mettre une embûche de ses gens auprès du chemin par où il devoit retournera Noyon, pour lui et ses gens ruer jus ; mais le dit comte en fut aucunement averti. Si prit autre chemin , et ne sortit point la besogne à son effet. Toutefois, à cette cause, demeurèrent en grand’ haine et dissension l’un contre l’autre.