CHAPITRE CCXLV
Comment le dauphin, le duc de lîourbon et plusieurs autres seigneurs, sc départirent du roi Charles de France.
Au commencement de cet an, Charles, roi de France , fit grand’ assemblée de nobles hommes et autres gens de guerre pour aller au pays de Bourbonnois détruire et subjuguer monseigneur le duc de Bourbon et ses pays ; lequel , à sa grand’ déplaisance , avoit séduit et emmené son fils le dauphin, qui par ayant étoil logé à Loches en Touraine, au chàlel. El éloit pour ce temps au gouvernement du comte de La Marche, qui étoil à ceste heure en la ville et point ne se doutant que le dit dauphin se voulsît partir sans parler à lui. Néanmoins, le bâtard de Bourbon, Antoine de Chabannes et autres capitaines avec foison de gens d’armes vinrent devers lui au dit châlel de Loches, et de son consentement le menèrent au pays de Bourbonnois en la ville de Moulins. Auquel lieu s’en allèrent avec le dit duc de Bourbon, le duc d’Alençon et le comte de Vendôme, les seigneurs de La Trimouille, de Chaumont et de Prie avecque plusieurs autres hommes et grands seigneurs. Si étoit leur intention que le dessus dit dauphin auroit seul le gouvernement et pouvoir du royaume de France , et que le roi Charles, son père , seroil mis comme en tutelle et gouverné par eux.
El afin d’avoir aide cl faveur pour accomplir leur intention, mandèrent en divers lieux les barons, grands seigneurs et gentilshommes de plusieurs pays, auxquels ils déclarèrent leur intention , en requérant qu’ils voulsissent faire serment au dit dauphin et le servir contre tous ceux qui grever ou nuire lui voudroienl. Entre lesquels y vinrent les seigneurs d’Auvergne; lesquels, celle requête ouïe, firent réponse par la bouche du seigneur de Dampierre que très volontiers le serviroient en tous ses affaires, réservé contre le roi son père; et disoienl en outre que , au cas que le roi viendroil à puissance au pays , et
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il s requît d’avoir leur aide et aussi d’entrer en leurs villes et forteresses, ils ne lui oseroient ni voudroient nullement refuser ; et qu’iceux requérants point à ce ne s’attendissent autrement.
Laquelle réponse ne fut pas bien agréable au dit dauphin ni aux autres seigneurs ; et se commencèrent très fort à douter que de leur dite entreprise ne leur vînt grand mal. El avec ce étoient déjà avertis qu’icelui roi venoit contre eux à moult grand’ puissance , comme dessus est dit. Laquelle chose étoit véritable ; car le roi entra au dit pays de Bourbonnois, et commença à faire très forte guerre aux villes et forteresses du devant dit duc de Bourbon et de ceux tenant son parti ; si en mit plusieurs en son obéissance. Et entretemps, le dit dauphin et ceux de son conseil envoyèrent devers le duc de Bourgogne pour savoir s’il voudroit en ses pays recevoir lui et les siens , et lui bailler aide en tous ses affaires ; lequel duc, après qu’il eut eu délibération de conseil , sur ce fit réponse que tous ses pays avec ses biens étoient bien au commandement du dauphin quand il lui plairoit y venir , mais pour nulle rien ne lui donneroit faveur ni aide pour faire guerre au roi son père ; mais étoit prTèt par toutes les manières qu’il pourroit de lui aider à rentrer en sa grâce. Disoit outre qu’il lui conseilleroit qu’ainsi le fît, et que trop grand déshonneur et dommage en pourroit advenir au royaume si cette guerre se continuoit. Et pour obvier et trouver manière et moyens, envoya le duc de Bourgogne ses ambassadeurs devers icelui roi, qui s’entremirent entre icelles parties.
Si fut fait le traité, par condition qu’icelui dauphin, le dessus dit duc de Bourbon et autres qui avoient offensé iroient par devers le roi en grand’ humilité requérir pardon des dites offenses. Toutefois, avant que ceste chose pût être achevée, grand’ partie des pays du duc de Bourbon et de ses favorisants furent très forts détruits par les gens de guerre du dit roi de France, qui sur eux étoient venus en très grand nombre. En après , le dix-neuvième jour de juillet, le roi étant à Cusset, vinrent devers lui le dauphin et le duc de Bourbon , accompagnés des dits seigneurs de La Trimouille, de Chaumont et de Prie ; mais
quand ils furent à demi-lieue près du dit lieu de Cusset, un messager vint devers eux, lequel dit aux dits trois seigneurs que le roi ne les assuroit point , et qu’il ne vouloit point qu’ils vinssent devers lui. Et lors quand le dit dauphin ouït et entendit ce, il dit au duc de Bourbon : « Beau compère , vous n’aviez pas » talent de dire comment la chose étoit faite » et que le roi n’eût point pardonné à ceux » de mon hôtel. » Et adonc jura un grand serment qu’il s’en relourneroil et n’iroit pas devers le roi son père -, et lors le dit duc de Bourbon lui dit : « Monseigneur, tout se fera » bien , n’en soyez en quelque doute; vous ne » pouvez retourner, car l’avant-garde du roi » est en votre chemin. » Toutefois, si ce n’eût > été le comte d'Eu et aucuns autres seigneurs qui étoient venus au-devant de lui , lesquels lui remontrèrent qu’il feroit grand mal de retourner , il s’en fût rallé.
Si s’en rallèrenl les dits trois seigneurs au dit lieu de Moulins, et les dits dauphin et duc de Bourbon entrèrent en la ville de Cusset, et allèrent descendre à l’hôtel du roi. El eux venus en la chambre où il étoit , s’agenouillèrent par trois fois devant qu’ils venissent à lui ; et à la tierce fois, lui prièrent en grand’ humilité qu’il lui plût à eux pardonner son indignation. A quoi le roi répondit, en adressant ses paroles à son fils, disant : « Louis, soyez le bien- » venu ! vous avez moult longuement demeuré ;
» allez-vous-en reposer en votre hôtel pour » aujourd’hui , et demain nous parlerons à » vous. »
En après, parla au dessus dit duc de Bourbon assez longuement , sagement et prudemment, et lui dit ; « Beau-cousin, il nous déplaît » de la faute que maintenant et autrefois avez » faite contre notre majesté , par cinq fois. » Et lui déclara les propres lieux où ce avoit été, disant : « Si ne fût point pour l’honneur et » amour d’aucuns, lesquels nous ne voulons » point nommer, nous vous eussions montré » le déplaisir que vous nous avez fait ; si vous » gardez dorénavant de plus y rencheoir. » Après lesquelles paroles et plusieurs autres, les dessus dits dauphin et duc de Bourbon se départirent de là et s’en allèrent à leurs hôtels jusqu’au lendemain après la messe du roi, qu’ils retournèrent vers lui ; et derechef, présents
tous ceux de son conseil, requirent très humblement qu’il lui plût leur pardonner leur mal talent, et aux dessus dits trois seigneurs de La Trimouille, de Chaumont et de Prie. Et le roi répondit qu’il n’en feroit rien, mais qu’il étoit assez bien content qu’ils retournassent chacun en leurs maisons et domiciles. Et adonc dit le dauphin au roi : « Monseigneur, donc faut-il » que je m’en revoise, car ainsi leur ai pro- » -mis. » Et lors le roi, non content de celte parole, répondit à ce, et lui dit : « Louis, les por- » tes sont ouvertes; et si elles ne vous sont » assez grands, je vous en ferai abattre seize ou » vingt toises du mur pour passer où mieux » vous semblera. Vous êtes mon fils, et ne vous » pouvez obliger à quelque personne sans mon » congé et consentement ; mais s’il vous plaît » en aller, si vous en allez ; car au plaisir de » Dieu nous trouverons aucuns de notre sang » qui nous aideront mieux à maintenir et en- » tretenir notre honneur et seigneurie qu’en- » core n’avez fait jusqu’à ci. >>
Après lesquelles paroles, le roi le laissa; et alla parler au dit duc de Bourbon, qui prestement lui fit serment de le servir et obéir à toujours mais. Et d’autre part, ôta et destitua tous les ofTicierset gouverneurs du dit dauphin, réservés son confesseur et son cuisinier. Et au regard du traité du dit duc de Bourbon, il promit de rendre et restituer dedans la main du roi, en brefs jours après ensuivant, Corbeil, le bois de Vincennes, Sancerre et le châlel de Loches, lesquelles places il tenoit en sa main ; et ne voulut point le roi nullement consentir que ses gens d’armes se départissent du pays de Bourbonnois et d’Auvergne jusqu’à ce qu’il fût assuré d’avoir et posséder en sa main toutes les places dessus dites. Et pareillement pardonna le roi au dit duc d’Alençon, au comte de Vendôme et plusieurs autres grands seigneurs et nobles princes qui avoient accompagné le dauphin ès besognes dessus dites. Et quand tout ce fut fait et accompli en la manière dessus dite, et que le dauphin fût content de demeurer avecque le roi son père , on cria la paix, dont la teneur s’ensuit:
« On vous fait à savoir, de par le roi , que monseigneur le dauphin et monseigneur le duc de Bourbon sont venus devers lui en très grand’ humilité et obéissance; et les a le roi reçus
très amiablement en sa bonne grâce , et tout pardonné. El par ce, veut et ordonne que toutes guerres et voies de fait cessent ; et que on ne prenne nuis prisonniers, laboureurs et autres gens quelconques, ni bétail ni autres biens, et que nuis ne fassent nulles extorsions l’un contre l’autre, soit en prenant places ou autrement ; et que toutes gens puissent aller et venir sûrement, faisants leurs besognes, sans ce qu’on leur méfasse aucunement ; et aussi que nulles places ne soient abattues ni démolies ès pays de mon dit seigneur de Bourbon ni ailleurs.
» Donné à Cusset, le vingt-quatrième jour de juillet l’an mil quatre cent et quarante. ••
Et étoit écrit dessous : « De par le roi et son grand-conseil. Ainsi signé. De Jugon. »
En outre, dedans assez brefs jours après ensuivant, le roi bailla à son dit fils le dauphin le gouvernement du Dauphiné. Si (it assez tôt après départir les gens d’armes des pays du duc de Bourbon, et leur donna congé de tirer vers Orléans et devers Paris.