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CHAPITRE CCXLVir

Comment le comte de Sombresset, atout grand’ puissance d’Anglois, assiégea la ville de llartleur.

Environ l’issue d’avril de cet an, se mirent sus, en la ville de Rouen et au pays à l’entour, jusqu’à six mille combattants anglois, avec lesquels, sous la conduite et gouvernement des comtes de Sombresset, Dorset et de Fauquemberge, étoientles seigneurs de Talbot, messire François l’Aragonnois, Matago, .Tacquemin, Vacquier, Thomas Iléniton, le bailli de Rouen et aucuns autres capitaines, qui tous ensemble allèrent mettre le siège tout à l’entour de

Ilarfleur, tant par terre comme par mer. Dedans la ;uelle ville étoit capitaine, pour le roi de France, Jean d’Estouteville, et avecque lui Robert» son frere et autres, jusqu’au nombre de quatre cents combattants ou environ, avec ceux de la ville et de la marine, qui grandement et vaillamment se mirent à défense contre leurs adversaires; et fortifièrent nuit et jour en grand’ diligence les gardes de la dite ville, et firent aucunes saillies contre les assiégeants, auxquelles ils prirent et occirent aucuns de leurs ennemis.

Lesquels assiégeants, d’autre partie, se fortifièrent en leur dit siège de grands fossés tout autour de leur ost, et laissèrent en aucuns lieux convenables issues et entrées; et avecque ce, firent sur les dits fossés fortes haies, afin que de leurs ennemis ne pussent être par nul côté envahis et pris. Et outre, assirent contre la porte et muraille d’icelle ville plusieurs bombardes et autres habillements de guerre, desquels ils travaillèrent moult les assiégés. Si continuèrent par très longue espace en cette œuvre; et tant que ceux de dedans furent moult oppressés et travaillés; et par spécial avoient moult grand’ disette et nécessité de vivres et autres choses.

Si envoyèrent plusieurs messages devers le roi Charles, lui requérant qu’il leur voulsît envoyer secourt, ce qu’il promit de faire; mais pour les grands affaires et occupations qu’il avoit, ne le put envoyer si bref qu’ils avoient requis. Néanmoins, au bout de quatre mois ou environ que le dit siège euC duré, et que la comtesse dé Sombresset et autres dames et damoiselles du royaume d’Angleterre y furent venues, lesquelles y demeurèrent jusqu’en la fin du dit siège, fut baillée la charge, pour faire le dit secours aux assiégés, au comte d’Eu, et avecque lui le comte de Dunois, bâtard d’Orléans, le bâtard de Bourbon, le seigneur de Gaucourt, La Hire, messire Gilles de Saint-Simon, le seigneur de Pennesach, Pierre de Broussac et aucuns autres chefs de guerre et capitaines, qui avoient avecque eux quatre mille combattants ou environ. El dedans la dite ville de Ilarfleur, avecque le dit Jean d’Estouleville, chevalier et capitaine, avoit environ quatre cents combattants, dont les chefs étoient messire Jean de Bressay, mes-

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sire Jacques de Hincourt, Hector de Fol, Guillot de Las, et Jean Gentil.

Si éloient iceux secourants toutes gens d’armes à l’élite, lesquels, passants les marches de Paris, se lirèrcnt assez soudainement jusqu’à. Amiens et Corbie, où ils passèrent la rivière de Somme; et de lè, parmi Ponlhieu , allèrent à Abbeville, où ils tirent leur assemblée et tinrent conseil pour prendre conclusion pour poursuivir leur entreprise. Si sc mirent avec eux, des marches de 1 icardie, atout leurs gens, les seigneurs d’Auxy et de Ilumières, Jean d’Ailly,seigneurd’Araine, Guillaume Le Jeune, seigneur de Cousay, et plusieurs autres gentilshommes. Et après que tous ensemble eurent délibéré ce qu'ils avoicnt à faire, ils firent charger, pour mener avec eux , trente chariots d’artillerie ou environ, et des vivres et autres engins et habillements de guerre. Et puis, eux partant d’Abbeville en très belle et bonne ordonnance, allèrent à Eu; et faisoienl l’avant-garde le bûtard de Pourbon et La Hire. De laquelle ville d’Eu allèrent loger en un village nommé le Bourg de Dun, la plus grand’ partie; et le dit comte se logea à Saint- Aubin en Gaux. Mais en ce môme jour, sur les vêpres, le seigneur de Gaucourt, qui étoit demeuré derrière, fut pris d’environ dix-huit Anglois qui suivoient leurs traces, lesquels l’emmenèrent prisonnier au Ncufchètel de Ilincourt; et depuis fut délivré en payant grand’ somme d’argent. Auquel lieu de Saint-Aubin, le dit comte d’Eu ouït nouvelles qu’un nommé maître Jean de La Mothe avoit été pris des Anglois, par lequel il envoyoit noncer à ceux de Harfleur le secours qui leur venoit. Et là mômement renvoyèrent les Anglois, par un de leurs poursuivants, nouvelles et letltres qu’ils viendroient combattre les François devant ce qu’ils vinssent à eux, ce que point ne firent. Pourquoi les François se tirèrent tous ensemble à Fauville en Gaux, à deux lieues près de leurs adversaires.

Et le lendemain, se déi)arlirent dès le point du jour, et allèrent à Moùlier-Yilliers, qui étoit de leur obéissance; et là eurent certaines nouvelles que les dits Anglois nes’étoient point partis de leur siège. Et en ce jour, le dit comte d’Eu les alla aviser alout cent combatlans, gens d’élite, montés sur fleur de chevaux; et

Y eut entre icelles parties très grands escarmouches. Et lui retourné, prit conclusion avecque ceux de sa compagnie, c’est à savoir les plus experts et connoissants, de ce qu’il étoit de faire. Toutefois tous généralement étoient très déplaisants de la prise du dit seigneur de Gaucourt, pource qu’il étoit moult sage et bien usité en telles ou pareilles besognes. Auquel conseil fut ordonné que le dit comte d’Eu monteroit sur mer avecque certain nombre et quantité de combattants au chef de ( aux; et le bâtard d’Orléans, atout une autre partie de gens d’armes d’un autre côté, et les Picards d’autre, qui iroient de pied et porteroient des ponts à mettre par-dessus les fossés qu’avoient faits les dessus dits Anglois autour de leur logis; et, d’un commun accord, assaudroient leurs dits adversaires par divers lieux; et La Dire et autres capitaines et leurs gens demeureroient à cheval pour donner secours et aide à ceux qui en auroient besoin, et aussi nécessité. Après lesquelles ordonnances en telle manière faites, le lendemain se préparèrent pour faire chacun d’eux ce qui avoit été ordonné et commandé. Et fut commencé le dit assaut par ceux qui étoient de pied et du côté vers le logis de Talbot. Lequel assaut fut très dur et âpre, et dura par l’espace de demi-heure ou plus. Alais les dits assaillants, jà soit ce qu’ils se portassent très vaillamment, toutefois, pour la très grand’ résistance d’iceux Anglois, leurs adversaires, et aussi pource que leurs ponts étoient trop courts, ne pouvoient venir à chef de leur dite entreprise. Et d’autre part, iceux Anglois étoient haut et avantageusement assis; pour quoi leurs archers, dont ils avoient moult grand nombre, tirèrent moult merveilleusement et par grand’ vigueur sur iceux assaillants, et tant qu’ils en navrèrent et blessèrent très grand nombre; entre lesquels y furent morts deux vaillants chevaliers, qui là étoient, c’est à savoir messire Jean de Ghailly, seigneur de Ghambois, et messire Ilarpin de Richaumes, capitaine de Rue, avecque aucuns autres. Auquel assaut furent faits nouveaux chevaliers, des François, Jean d’Arly et Guillaume Le Jeune et autres. Durant lequel temps, saillirent hors de leurs logis environ cinq cents Anglois pour courir sur iceux François do pied; mais ils furent tantôt reboutés par ceux

CHROP^IQUES D’ENGUERRAND DE MONSTRELET. [l44o]

de cheval, et en y eut de quarante à cinquante de morts. Et pareillement ceux de la ville saillirent sur le guet qui éloit contre eux, et en prirent et occirent environ trente. Et de l’autre côté sur la mer, se boutèrent avant le dit comte d’Eu et ceux de sa compagnie, qui étoient commis avec lui pour assaillir le dit siège de la marine; mais ce fut peine perdue, car iceux Anglois s’étoienl garnis et fortifiés par telle manière qu’on ne leur pouvoit mal faire. Et pour tant, après qu’ils eurent perdu aucuns de leurs vaisseaux, qui étoient demeurés par le gravier, ils se retrahirent à Moûtier- "Villiers ; et aussi firent ceux de pied, voyant que rien ne pouvoient besogner qui leur fût profitable.

Auquel lieu de Moûtier-Villiers ils furent hien huit jours entiers en très grand’ pauvreté de vivres pour eux et pour leurs chevaux, attendants s’ils ne pourvoient rien faire de secours aux dits assiégés; durant lequel temps il y eut aucunes escarnmuches entre eux. Et aussi le dessus dit comte d’Eu fit savoir au dit comte de Sombresset que, s’il vouloit combattre puissance contre autre, il les fourniroit, ou cent contre autre cent, ou de sa personne contre lui ; mais rien ne lui fut accordé. Et la cause si fut que le dit comte de Sombresset et ceux de sa partie savoient que ceux de la ville étoient si forts astreints que bonnement ne pou\ait longuement durer qu’ils ne les eussent à leur plaisir. Et avoient regard au grand travail et aux misères qu’ils avoient eu moult longuement, et que chèrement avoit coûté à leur roi, qu’ils ne vouloient point mettre à l’aventure sur la requête de leurs adversaires. El finablement, les François dessus dits, considérant la grand’ pauvreté où ils étoient, et que les dits Anglois étoient en plus grand nombre qu’ils n’étoient, par quoi bonnement ne pouvoient secourir ni subvenir à leurs gens, se conclurent tous ensemble d’un commun accord et opinion qu’ils s’en retourneroient dont ils étoient venus, sans plus là arrêter ; car force leur étoit, pour les nécessités de vivres, dont ils ne pouvoient finer ni recouvrer ; mais avant leur département firent requerre un sauf-conduit aux dits Anglois pour le seigneur de Rambures, lequel saufconduit si lui fut accordé. Puis après s’en alla

le dit de Rambures devers eux traiter pour la reddition de la ville ; et entre-temps tous les François et Picards s’en retournèrent par aucuns brefs jours ensuivant à Abbeville. j

Si trouvèrent en leur chemin certains mes-hi sages de par le duc de Bourgogne, lesquels leur ! signifièrent de par lui qu’ils ne rentrassent point en son pays, pour les grands dommages qu’ils avoient faits au passé, disant que s’ils y i entroient, il les feroil rebouter dehors à puis-^ sance de gens. Si promirent de non y entrer. JNéanmoins les aucuns saillirent de leur promesse; si entrèrent au pays de Punthieu, en tirant vers Amiens, faisant de moult grands! dommages ; mais les comtes d’Éiampes et de Saint-Pol, qui s’étoienl mis sus avec très grand nombre de gens d’armes, allèrent au devant d’iceux pour les rebouter et combattre.

Si y furent faites aucunes entreprises d’un côlé et d’autre, et enfin, par certains moyens promirent d’eux en raller; et se tirèrent au pays de Santois, et de là vers les terres de messire Jean i de Luxembourg; et moult fort le menaçoienl ! de lui faire grand’ guerre et dommage; mais il s’étoit très bien pourvu de gens de guerre pour | résister contre eux; par quoi ils furent tout f joyeux de passer paisiblement auprès de ses | seigneuries ; car avec ce, le dit comte de Saint- Pol les poursuivoit très roidement et à grand’ ;<i puissance de gens d’armes, pour être en l’aide i l, et secours de son oncle, si besoin lui en eût été.

Si se tirèrent ès Champagne, faisants toujours de grands villenies et dommages au pauvre peuple, partout où ils pouvoient avoir sur eux puissance. Et au regard du seigneur de Rambures, il traita avec le dit comte de Sombresset et avec les autres capitaines anglois, par ' tel si que la ville de Plarfleur leur fut rendue ; et se départoient ceux de dedans, chacun un bâton au poing ; et pareillement leur fut rendu | Moûtier-Villiers, qui par nécessité de vivres i ne se pouvoit plus tenir.

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