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CHAPITRE LXIX

Comment le grand-mallre de Prusse alla à grand’ puissance de chrétiens au rojauiiie de Lictuaire pour le détruire et dépopuler de tous points.

Le seizième jour de juin de cet an 1410, le grand-matlre de Prusse ', accompagné de plusieurs de ses chevaliers frères et autres de diverses nations, jusqu’au nombre de trois cents mille chrétiens, entrèrent au royaume de Licluaire, pour le détruire et dépopuler. Au devant desquels vint tantôt à l’encontre le roi d’icelui royaume, et avec ce le roi de Sarmat-: et étoienl bien quatre cent mille Sarrasins : et s’assemblèrent l’un contre l’autre en bataille. Et eux assemblés, les chrétiens eurent victoire; et y demeura bien trente-six mille morts des dits Sarrasins , entre lesquels furent les principaux l’amiral de Lictuaire et le connétable de Sarmat: et les autres, avec le remanant, s’enfuirent. Etquanl aux chrétiens, en demeura morts sur la place environ deux cents, mais il y en eut moult de navrés.

Assez tôt après, le roi de Poulaine qui étoit grand ennemi du dit grand-maître de Prusse, et lequel roi feintement n’avoit pas guère,s’étoit fait chrétien afin de parvenir au dit royaume de Poulaine, vint avec ses Poulenois en l’aide des dessus dits Sarrasins, lesquels ils enhorla moult à recommencer la guerre contre les Prussiens : et tant que, huit jours après la dite déconfiture, s’assemblèrent l’un contre l’autre : c’est à savoir le dit roi de Poulaine et les deux rois dessus nommés, d’une part, qui avoient bien six cent mille combattants, contre le dit maître de Prusse et plusieurs autre grands seigneurs chrétiens-’, lesquels par iceux Sar-

• Ulrich de Jungingen.

* Le roi de Sirmatie, c’est-à-dire le grand duc do Russie , qui était alors Basile II, fils de Déniétrius, et qui avait épousé Sophie, sœur de Vitolde, grand-duc de Lithuanie.

® Sarrasins signifie, dans Monstrelet , ceux qui ne sont pas chrétiens.

^ Le célchre Jagellon, Yladislas V.

s Cotte b.ilaillc eut lieu le 16 juillet 1410, dans les plaines de Taunienberg. Ulrich de Jungingen était à la télé de quatre-vingt-trois mille hommes.

CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELÉT. tl41ol

rasins furent déconfits. Et y en cul de morts sur la place bien soixante mille ou plus, f ntre lesquels fut mort le dit maître de Prusse et un gentilhomme chevalier de Normandie, nommé messire Jean de Perrière et fils du seigneur (le Vieuville, et de Picardie, le fds du seigneur du Pois d’Anequin. Et, comme il fut commune renommée, la besogne fut perdue parla coulpe du connétable du roi de Hongrie, lequel étoit en la seconde bataille des chrétiens, et se départit lui et tous 1 s Hongrois.

Néanmoins les dits Sarrasins n’emportèrent pas la gloire ni la v ictoire sans perte : car sans les Poulenois, dont il en mourut bien dix mille, moururent aussi bien outre le nombre de six vingt mille Sarrasins, comme tout ce fut rapporté par les hérauts, et aussi par lebûtard d’Ecosse, qui se nommoit comte de Hembe.

Y éloient aussi le seigneur de Kievrain et Jean de Grez , hainuyers, et avec eux bien vingt-quatre gentilshommes de leur pays de Hainaut, qui échappèrent de la dite bataille, et le plus tôt qu’ils purent retournèrent en leur pays.

Laquelle bataille ainsi finée, les dits Sarrasins entrèrent en Prusse et la détruisirent en moult de lieux, et tant que douze villes fermées prirent en peu de temps et dégâtèrenl. Et encore eussent persévéré de mal en pis, si n’eût été un vaillant chevallier, nommé Charles de Mouroutle, de l’ordre de Prusse, lequel rassembla derechef grand nombre de chrétiens, à l’aide desquels il prit force et vigueur, et par son bon gouvernement recouvra plusieurs des dites bonnes villes, et enfin débouta du dit pays iceux Sarrasins.

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