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CHAPITRE LXXI

Comment le due de Bourbon mourut, et du mandement du

roi, et des lettres que envoyèrent le duc d’Orléans et se«

alliés aux bonnes villes.

En après, durant ces tribulations, Louis, duc de Bourbon, oncle du roi de France , do par sa mère, lequel avoit bien soixante-dix ans d’âge, pource qu’il se sentit aggravé d’âge et de maladie, se fit mener à IMoulins en Bourbonnois en son bôtel, auquel lieu trépassa ; et fut enterré en l’église des chanoines, laquelle il avoit fondée en son temps.

Auquel duc succéda son seul fils, le comte de Clermont, lequeLaprés qu’il eut jtar aucuns peu de jours été en grands lamentations, fait faire le service de son feu père, et ordonné ses besognes, s’en retourna devers le duc d’Orléans et les autres seigneurs à Chartres, et là du tout se rallia aveciceux, en ensuivant la promesse et la trace du dit duc de Bourbon son père, lequel duc avoit très longtemps tenu, et tenoit encore à sa mort, de par le roi, l’ofiTice de grand-chambellan de France; lequel office, à la prière du roi de Navarre et du duc de Bourgogne, fut donné par le dit roi au comte de Nevers, à en user selon la forme et manière accoutumée.

Auciuel temps aussi la duchesse dcBrclagne, fille du roi, accoucha d’un fils, pour lequel lever elle envoya prier son frère le duc d’Aquitaine; mais pour ce faire, en son lieu y fut envoyé messire David de Brimeu, chevalier, seigneur de llumbercourt, atout certains nobles joyaux que lui fit donner et présenter le dit duc d’Aquitaine. Et entre-temps, le roi et son grand -conseil renvoyèrent encore une fois aucuns mandements par tous les bailliages et sénéchaussées du royaume, contenant que, sans délai , tous ceux qui avoient accoutumé d’armer, tant fiéfés comme arrière-fiéfés,vins-^ sent à Paris devers lui pour le servir contre les ducs d’Orléans, de Berri, de Bourbon, les comtes d’Alençon et d’Armagnac, et autres ses alliés, lesquels, outre ses défenses et commandemenls, s’éloient efforcés et elforçoient chacun jour de faire assemblées de gens d’armes, en dégâtant son royaume et ses sujets.

Et pareillement lesdessusdits ducs et comtes écrivirent devers le roi et l’université d^

CIIKOMQLES D’ENGllERRAND DE MONSTRELEï. [l4lo]

Paris cl plusieurs autres bonnes villes el cilés letlres conlenanl leur intcnliou el la cause pour quoi ils l’aisoienl ces assemblées, entre lesquelles ils en envoyèrent une à la cité d’Amiens, desquelles la teneur s’ensuit, et éloient signées de leurs seings manuels:

« Les ducs de llerri, d'Orléans, de Bourbon et comte sd’Armagnac et d’Alençon, à nos liés chers et bien aînés citoyens, bourgeois el habitants de la ville d’Amiens, salut el dileclion. Nous écrivons à notre très redouté et souverain soigneur monseigneur le roi de France en telle manière qui s'ensuit ;

«Nous, ducs de Berri d’Orléans et de Bourbon, comtes d’Alençon el d’Armagnac , vos humbles oncles , parents et sujets, pour nous et tous nos adhérents, el bienveillants à nous.

» Comme il soit ainsi que les droits de votre domination, couronne et majesté royale soient si notablement institués , vous en iceux , et iceux en vous, fondés en justice, puissance et vraie obéissance de vos sujets, qu’en tous les royaumes et seigneuries du nmnde votre domination, étal et autorité rcsplendent ; et tant êtes dignement consacré et oint, que du saint siège romain et aussi de toutes autres nations des royaumes des chrétiens êtes tenu et appelé roi souverain el singulier administrateur de justice, exerçant puissamment icelle, sans personne épargner, tant au pauvre comme au riche, el comme empereur en votre royaume, sans avoir autre connoissance d’aucun seigneur que de Dieu et de divine majesté, par laquelle ce vous est singulièrement donné et octroyé.

» Soit aussi le corps de ceux de votre sang par vraie obédience et vérité franche uni par l’autorité de votre domination el majesté royale à vous servir, soutenir, garder et défendre comme membre et sujet de vous, et à proprement parler el bien dire comme membre et partie de votre propre corps, exemple de tous les autres sujets , tant pource qu’ils sont plus tenus et obligés à la démonslrance de votre révérence et vraie obéissance que nuis aulres de vos sujets; et en outre observer et garder ou faire observer el garder l’état el l’autorité de votre domination , tellement que sur tous aulres à vous sujets vous ayez telle puissance et domination , et telle liberté , autorité , faculté

cl exercice , que comme roi et empereur appartient envers ses sujets. Par laquelle puissance de voire royale majesté , vous acceptez et révérez les bons, el au contraire vous corrigez et punissez les mauvais , en rendant et maintenant à chacun ce qui est à lui; et aussi afin qu’à un chacun vous rendez el administrez justice judiciaire par telle manière que par icelle vous tenez votre royaume en paix, premier à la louange de Dieu, et en après à l’honneur de vous et à l’exemple de vos bons amis et sujets, en ensuivant les voies et sentiers de vos prédécesseurs rois de France, qui par celte manière ce noble royaume ont toujours tenu et gouverné en paix el tranquillité, et tellement que toutes les nations chrétiennes, voisines et lointaines, voire aussi les mécréants, en leurs affaires et contends, à vous et à votre conseil, comme fontaine de justice et toute loyauté, moult de fois ont eu recours.

» Et comme il soit ainsi, très souverain seigneur, que votre honneur, justice et l’état do votre domination, à présent soit déboulée et blessée , et que à vous , sur votre royaume , n’est point permis ni souffert le gouvernement, ni aussi de la chose publique, au moins en telle liberté que raison donne , comme il appert assez à tous ceux de bon el sain entendement ; pour quoi , très redouté et souverain seigneur, nous, les dessus nommés, sommes assemblés tous ensemble , pour aller devers vous vous humblement informer, et selon vérité vous démontrer l’état de votre personne, et aussi de monseigneur d’Aquitaine votre aîné fils , et comment vous êtes détenu et traité de votre domination el gousernement , justice et règne , et de la chose publique d’icelui , comme vous percevrez, nous ouis en celte matière. Et si aucuns sont qui veuillent dire le contraire , faites que par le conseil , di, libération el avis de ceux de votre lignée el sang, loyaux et prud’hommes, et autres de votre conseil . lesquels qu’il vous plaira mander et bûcher, en tel et si grand nombre comme bon semblera , et que de fait et royaument vous pourvoyez à la sûreté et franchise de votre personne et de monseigneur d’Aquitaine votre fils aîné, aussi de votre état, domination et justice, et du bon régime el gouvernement de votre royaume, et de la chose publique, et de la

LIVKE PREMIER.

domination de ce royaume; et l’autorité, exercice et puissance de régner librement soient et demeurent en vous, comme raison est, et non à autre quelconque. Et à ces fins et conclusions obtenir et exercer réaument, et de fait imposer et exaucer , nous , les dessus nommés , nous voulons exposer en votre service, nous, nos biens, nos amis, nos sujets, et tout quant que Dieu nous a donné et prété en ce monde, pour résister aussi et débeller tous ceux qui voudroienl le contraire, s’il en est aucun.

■ En outre, très redouté et souverain seigneur, nous n entendons point à nous déjoindre, jusque adonc que vous nous ayez ouis et pourvu aux inconvénients devant dits ; et que nous l’ayons vu ; et qu’il nous apperra clairement vous être réparé, et remis en l’honneur et l’obéissance de votre majesté, et en l’autorilé et pleine puissance de votre domination. Et à ce, très redouté et souverain seigneur, sommes contraints, tenus et obligés, tant pour les choses dessus dites, comme pour la crémeur, honneur et révérence de notre créateur, duquel premier vient et procède la naissance de votre domination , et aussi à satisfaire à justice , et après à vous qui êtes souverain roi en terre, et notre seul seigneur, auquel, pour cette cause et aussi pour la prochaine consanguinité , sommes tant tenus et obligés que plus ne pouvons. Et en vérité, très redouté et souverain seigneur, il n’est rien en ce monde que tant doutons avoir offendu Dieu et courroucé , et vous conséquemment, et notre honneur avoir blessé , que si longuemeut les devant dits inconvénients avoir laissé passer .sous dissimulation.

Et que toutes ces choses soient notoires et manifestes à un chacun , semblablement que nous vous signifions les choses dessus dites, nous les signifions en elTet aux prélats, seigneurs, universités, cités et bonnes villes, et à tous les bienveillants de votre royaume.

"Très redouté seiumeur, ouirenous voussupplio.ns tant humblement que nous pouvons qu’il vous plaise à nous ouir et considérer et avertir à notre intention et propos , et aux fins où nous contendons , qui précisément , comme dit est , louchent l’honneur et réparation de vous et de votre état, et que vous veuilliez de tout votre pouvoir tellement disposer que

réaument et de fait pourvoyez à la réparation, conservation , liberté et franchise de vous, de votre domination , du bon gouvernement de votre peuple , de votre justice , et de tout votre royaume, et de tou'e la chose publique, aussi à l’honneur et louange de Dieu premier, et en après de vous, et à l’exemple de tous vos bons sujets qui désirent voire bien. Et ce écrivonsnous à vous , afin que vous connoissiez notre intention et propos, qui sont tant seulement à l’étal et réparation de monseigneur le roi, à la conservation de la franchise de sa personne et seigneurie, au bon gouvernement du peuple et de son royaume et de la chose publique ; et avec ce, avons intention avec aucuns prud’hommes, par les meilleures manières et voies que Dieu nous enseignera, d’aviser et pourvoir au bon gouvernement de tout le peuple; et avons aussi empris de tant faire envers monseigneur le roi que Dieu et le monde en seront contents. El pour ce, très acerles vous prions qu’à celle œuvre et aux fins dessus dites, en vous adhérant avec nous, veuilliez aviser, jaçoit ce qu’à proprement [larlcr , non mie à nous, mais à votre roi et le nôtre souverain seigneur, comme par foi êtes et sommes tenus, sachant qu’en ce faisant, vous serez recommandés de prud’hommie et de loyauté.

» Donné à Chartres, le second jour de décembre 1410. »

L( squelles lettres reçues par ceux de la dite cité d’Amiens, furent vues et visitées en la chambre du conseil; mais pour le contenu en icelles peu ou néant se muèrent de volonté. Et éloienl tous ou en plus grand 'partie favorables au duc de Bourgogne. D’autre part, icelles lettres , ou les pareilles, vues et visitées par le roi et son conseil, furent petitement mises à effet. El ne fut aucunement conclu cpi’iceux seigneurs vins.senl par-devers le roi ; mais leur manda que tanlôl et sans délai ils donnassent congé à tous leurs gens d’armes, sur peine d’encourir son indignation. A quoi ne voulurent pas eibéir, mais dirent au messager pleinement qu’ils ne cesseroient pas jusqu’à tant qu'ils auroient eu audience devers le roi et ([u’il les auroil ouis.

Adonc en ces propres jour.'^ les ducs d’Aquitaine et de Bourgogne allèrent visiter la reine de France au chàtel de Melun, où elle éloit, et

CUKOMQLES D’E^Gl]ERKÂîNl) DE MONSTRELET. [Hlo]

y laissèrent garnison de gens; et amenèrent la dite reine, ses enfants et sa famille demeurer au bois de Yineennes.

Auquel temps se partit le duc de Brabant de Paris pour aller en son pays assembler ses Brabançons, pour venir servir le roi : et alors furent envoyés plusieurs notables ambassadeurs de par le roi devers les dits seigneurs, entre lesquels ètoit le grand-maître de Rhodes ' en la cité de (Chartres, pour eux signifier, comme par-dessus , qu’ils rompissent leur armée et vinssent devers lui , s’il leur plaisoit, avec leur simple état; laquelle chose ils ne voulurent pas faire, et désobéirent : et pour tant fit mettre le roi en sa main les comtés de Boulogne, d’Etampes , Valois, Beaumont, Clermont et autres terres des dits ducs et comtes, et de tous leurs serviteurs, de quelque état qu’ils fussent ; et scs olficiers et sergents fil mettre en garnison ès maisons et forteresses des dessus dits, lesquels il ordonna à gouverner d’iceux héritages aux dépens des dessus dites seigneuries.

Et est vrai qu’adonc vint si grand nombre de gens d’armes autour de Paris, au mandement du roi et du duc de Bourgogne, qu’il n’étoil mémoire que très long temps par avant eût été vue si grand’ armée. Et entre les autres y étoit le duc de Brabant à très grosse compagnie ; lequel fut logé dedans Saint-Denis en France. Et là se gouvernoient la plus grand’ partie aux dépens des habitants, comme s’ils eussent été logés ès villages du plat pays. Et y avoit aussi grand nombre de Bretons avec le comte de Penlhiévre, beau-fils du duc de Bourgogne. Et d’autre part, les gens du comte Waleran de Sainl-Pol, qui éloientbien deux mille combattants, furent logés à Ménil-au-Bois et ès villages à l’environ.

Et pource que le dit comte se tenoil en sa personne en la ville de Paris, fit un certain jour assembler tous ses gens dessus dits, sous la conduite et gouvernement du seigneur de Chin , lequel les mena au dit lieu de Paris pour faire leur montre et passer à gages ; mais il advint qu’en faisant leur chemin par emprès Saint- Denis, s’émut aucun discord entre les Brabançons et icelle compagnie, à l’occaeion d’aucune

* Philibert ds Naillac.

entreprise que les dits Brabançons avoient faite contre le seigneur de Carquand, chevalier, natif de Boulenois , et tant que les deux parties se mirent en armes et en bataille pour combattre l’une contre l’autre. Dorant lequel temps en fut averti le duc de Brabant, qui étoit à Paris ; et pour celle cause vint devers ses gens hâtivement, et aussi devers l’autre partie , et fit tant que besogne fut mise jus. Si fut très mal content de ceux qui avoient ému cette rigueur, car il avoit épousé la fille héritière du dit comte Waleran.

El après, iceux passant parmi la dite ville de Saint-Denis , allèrent à Paris devers leur seigneur et comte, lequel , après ce qu’ils les eut vus, et aussi qu’il eut fait très grand’ révérence à ses capitaines , les envoya au gîte ès villes dont ils étoient partis. Et adonc, pour payer les gages et soldées d’iceux gens d’armes qui étoient venus au mandement du roi et du duc de Bourgogne , comme dit est , et lesquels furent trouvés en nombre , par les papiers des montres, quinze mille bassinets et dix -sept mille que arbalétriers que archers, furent levés par tout le royaume très grands pécunes, tant par emprunts cl tailles qu’aulrement , et par spécial sur la ville de Par. s. El quant à parler des maux qui se faisoient par iceux gens de guerre, tant d’une partie comme d’autre, ils se pourroient écrire au long, mais pour vrai, les églises et les personnes avec le pauvre peuple furent pour ce temps fort oppressés.

Et après les dits Orléanois vinrent atout leur puissance, en dégâlanl fort le pays, du dit lieu de Chartres jusqu’à Monl-le-Iléry, et à sept lieues de Paris, et là et és villes à l’environ se logèrent. Si portèrent tous les princes de leur alliance , et aussi tout leurs gens , de quelque état qu’ils fussent , tant d’église comme séculiers , pour enseigne, bandes étroites, qui étoient de linge, sur leurs épaules, pendant au scncslrc bras, de travers, ainsi que porte un diacre une élole en faisant le service d’église.

Quand le roi et son conseil ouïrent nouvelles qu’ils étoient si approchés , tantôt hâtivement furent envoyés devers eux le comte deLàMarchc, l’archevêque de Reims, l’évèque deBeauveais , le grand-maître de Rhodes et plusieurs autres pour traiter avecque eux ; c’est à savoir qu’ils dissipassent et envoyassent leurexercuo

el armée , et qu’ils venissent devers lui à son mandement à Paris , et sans armures, comme vassaux doivent et sont tenus de faire et venir devers leur souverain seigneur, et qu’il leur feroit raison et justice sans doutance ; et que, si ce ne faisaient, il leur feroit guerre brièvement. Lesquels dirent et répondirent qu’ils n’en feroient autre chose que ce qu’ils lui en avoient naguère par leurs lettres-patentes intimé et signifié. Et par ainsi les dits ambassadeurs, comme néant faisant, et vuides de réponse comme autrefois , s’en retournèrent à Paris devers le roi.

Pareillement l’université de Paris envoya devers eux ses ambassadeurs et gens de grand’ solennité, et moult sages et enseignés, à savoir, Amé, l’abbé de Poigny, docteur en théologie , (jui solennellement et moult notablement de par la dite université proposa devant eux. Et furent très grandement et honorablement d’iceux seigneurs reçus, par spécial du duc de Berri, duquel entre les autres leur fut dit qu’il lui déplaisoit moult que le roi son neveu étoit tellement et ainsi gouverné de tels vilains comme le prévôt de Paris el plusieurs autres, qui ont tout le gouvernement de son royaume, qui est vilement gouverné, dont c’est pitié à voir. >1 Ainsi , dit-il, que nous le dirons et » montrerons d’article en article , quand nous » serons devers lui. » Et autre réponse ne rapportèrent , sinon qu’au plaisir de Dieu ils accompliroient , selon leur pouvoir, le contenu ès dites lettres-patentes naguère envoyées par eux à la dite université.

Après, le roi et son conseil derechef mis ensemble, envoya la reine , le cardinal de Bar et le comte de Saint-Pol avec elle , et plusieurs autres envers les dessus dits pour la cause devant dite. Et est vrai que le dit comte de Saint- Pol avoit accepté l’otlice du grand boutcillier de France , et du consentement du roi , lequel occupoit le prévôt de Paris, qui l'avoit tenu et eu du comte de Tancarville ' par le don du roi. Et jaçoil ce que la reine par les devant dits ducs et comtes fût honorablement reçue , toutefois elle ne demeura pas en leur exercile et assemblée , mais s’en alla au château de iMarcoussy, qui n’est guère loin du dit Alont-

' Guillatuno de Melun,

le-IIéry, avec ses gens , où elle fut par moult de jours à traiter avec eux ; et venoient chacun jour les dessus dits princes ou aucuns d’eux devers elle. Etjaçoit ce que diligemment elle fît son devoir pour les mettre à conclusion , néanmoins elle ne put venir à son intention ; car iceux seigneurs étoient du tout fermes et déliLérés d’aller devers le roi à puissance, pour lui requérir et remontrer qu’il fît justice et prensît autre gouvernement qu’il n’avoit.

Pour ce, voyant qu’elle perdoit son temps, s’en retourna à Paris, avec elle que ceux qui étoient allés en sa compagnie, et raconta ce qu’elle avoit trouvé , dont le roi fut très courroucé et troublé : et le lendemain vingt-quatrième jour du mois de septembre, fit évoquer et assembler tous les gens d’armes qui étoient venus pour le servir, et fit charger charrois et charrettes, sur l’intention d’issir hors de Paris avec lui, et en sa compagnie ses princes et scs chevaliers pour combattre iceux seigneurs.

Et après quand tout fut prêt, ainsi qu’il oyoit la messe , pour après icelle monter à cheval , vint devers lui le recteur de l’université, grandement accompagné avec lui des maîtres et suppôts d’icelle, lequel lui dit et remontra comment sa fille runiversité de Paris étoit disposée de soi départir de Paris pour la grand’ défaulc de vivres, lesquels, à l’occasion des gens d’armes , tant d’une partie comme de l’autre, ne pouvoient venir en la ville de Paris, qu’ils no fussent tous robés et détroussés; et avec ce, que tous les biens étoient dissipés et dégâtés sur le plat pays pour la grand’ multitude d’iceux gens d’armes. Pour quoi très humblement requéroient et supplioient (pie sur ce lui plût à pourvoir de remède et réiiondre ce que bon lui sembleroit. Et tantôt le chancelier, c’est à savoir maître Arnault de Corbie, prit la parole et dit : « Le roi appellera son conseil, et après » vous fora réponse. » Et ce dit , incontinent le roi de Navarre étant présent supplia au roi qu’il leur assignât heure, et qu’aprés dîner les voulsît ouir; et le roi, inclinant â sa rc(|uéle, bailla aucune heure au dit recteur â venir devers lui.

Après dîner, le roi et ses princes, c’est à savoir les ducs d’Aquitaine , de Bourgogne el de Brabant , le maniuis de Pont , le duc de Lorraine, les comtes de 3Iorlaigne , de Nevers et

CHROMQLIES D’ENGllERRAND DE MOINSTRELET. [14lo]

do Vaudoniont , avec plusieurs autres seifjiieurs, (aiil d’église comme séculiers, viureiit à Paris en la chambre \erle, et le roi de Navarre tu en françois quatre supplications. La première , que tes seigneurs du sang royal , tant d’un ccMé comtne de l’autre, s’en retournassent cliacim en leurs seigneuries, et que plus ne s’entremissent du gouvernement du roi, et aussi que désormais en avant ne reçussent nuis profils ni pensions tant des subsides qu’ils ont accoutumé de prendre sur leurs terres, comme d’autres exactions, mais vi^entde leur propre jusqu’à tant que le roi et son royaume soient en meilleur étal qu’ils ne sont à présent ; toutefois, si le roi veut à aucuns d’eux donner quelque chose ou les appeler vers lui, ils sont toujours prêts de le servir. La seconde supplication fut qu’aucune diminution fût mise sur les subsides qui couroient sur le peuple. La tierce, qu’à aucuns bourgeois de Paris soit faite assignation de plusieurs grosses sommes de deniers, lesquelles ils ont prêtées au roi, et lesquelles onleur a promis à rendre. La quarte, que les besognes et affaires du roi et de son royaume fussent gouvernée set disposées par prud’hommes de trois états de son dit royaume. Après lesquelles requêtes et remontrances , le roi , de sa propre bouche, répondit au roi de Navarre que sur icelles il auroit conseil, et après ce tellement répondrait que lui et tous les autres devroient être contents.

En après ces choses faites, le roi eut conseil, comme par avant ces choses faites avoit été proposé, d’issir de Paris le matin à l’encontre des seigneurs et de leurs alliés, dont dessus est faite mention. Mais derechef fut conclu qu’enverroit la reine sa compagne et ses autres ambassadeurs devers iceux pour traiter de paix ; laquelle, quand elle fut là venue, s’y employa, comme l’on dit très bien et loyaument, jaçoit ce qu’il étoit commune renommée qu’elle étoit fort affectée au dit parti d’Orléans.

Durant laquelle ambassade, Amé, comte de Savoie, mandé de par le roi, vint à Paris atout cinq cents bassinets. A l’encontre duquel allèrent jusqu’à la porte Saint-Antoine les trois frères, c’est à savoir les ducs de Bourgogne, de Brabant et le comte de Nevers, ses serourges, avec moult d’autres seigneurs; et delà le me¬

nèrent au palais, devers le roi, lequel le reçut très honorablement. Et aucuns jours après, la dite reine, non pouvant rien besogner de la dite ambassade où elle étoit allée , retourna devers le roi son seigneur, et rapporta comment iceux elle ne pouvoit rompre de leur propos, car en icelui étoient tous obstinés ; et puis s’en alla au bois de Vincennes le plus tôt qu’elle put. Et le lendemain matin, les devant dits seigneurs se partirent de Mont-le-Héry et vinrent, leduc de Berri, en son hôtel de Vicestre, qu’il avoit aucunement réédifié, et le duc d’Orléans se logea à l’hôtel de l’évêque, à Gentilly ; le comte d’Armagnac , à Vitri, et les autres, en autres lieux au plus près qu’ils purent ; et aux vêpres vinrent loger à Saint- Marcel et jusqu’à ta porte de Bordelles. Pour lequel logis le roi, le duc de Bourgogne et tous les autres princes eurent grands merveilles.

Incontinent les Parisiens , à leurs propres dépens, mirent sus mille bassinets cette nuit, pour faire le guet , et tirent par toute la ville de Paris très grands feux. Et afin qu’ils ne passassent la rivière de Seine par un lieu assez près de Charenton , y envoyèrent deux cents hommes d’armes pour garder le dit passage. Et le troisième jour ensuivant, Arthur, comte de Richemont, frère au duc de Bretagne, vint en la compagnie des ducs de Berri et d’Orléans atout six mille chevaux , dont moult déplut au roi, et par spécial au duc de Bourgogne, pource que le duc de Bretagne, qui naguère avoit été mandé par le roi avec ses Bretons pour le servir, avoit reçu du roi finances. Pour cette cause le dit duc , pource qu’il étoit occupé par aucunes autres besognes, avoit envoyé son frère en son lieu pour servir le roi et non autre. En lequel exercice le sire d’Albret, connétable de France, les dites finances qu’il avoit reçues du roi, comme on disoit, il avoit jà exposées et dépendues en son service, c’est à savoir du duc de Berri.

En après allèrent plusieurs de la dite assemblée à Saint-Cloud et autres villes à l’environ. Lesquelles ils pillèrent, et prirent tout ce qui bon leur étoit, et dépouillèrent de tous biens à eux et à leur ost nécessaires. Et avec ce aucuns mauvais garnements violèrent et ravirent plusieurs femmes , lesquelles vinrent à Paris devers eux, en eux complaignant et fai

sant grands clameurs des dits ravisseurs , en | requérant au roi vengeance d’iceux, et aussi ; être restitués de leurs biens si faire se pouvoit lors. Le roi, pour leur infortune, et aussi rnu de pitié, lesdits princes et tous ceux qui étoient en leur compagnie et aide , nonobstant quelque aide ni excuse, les déclara, par son décret et sentence , être exemptés de leurs biens et tous confisqués *. Et entre-temps que les lettres s’écrivoient, le duc de Berri, oncle du roi, envoya ses ambassadeurs dedans Paris devers Je roi moult en hâte , afin que la sentence ne sortît son effet pour cette fois ; lesquels ambassadeurs requirent instamment de par leur seigneur que la besogne fût atargée , et qu’au plaisir de Dieu aucun bon moyen s’y trouveroit. A la requête desquels fut cette besogne prolongée et l’on commença à traiter entre les parties.

Nonobstant toutes les avenues dessus dites, étoit te roi moult déplaisant de ce qu’il véoit que ceux de son sang étoient en dissension l’un contre l’autre , et qu’il convenoit qu’il procédât contre eux à grand’ rigueur. Et afin que sans effusion de sang la chose passât, requit à son cliancelier et à aucuns autres de son privé conseil qu’ils se voulsissent employer diligemment que le dit traité se fît : et pareillement en parla bien à certes au duc de Bourgogne, au comte de Saint-Pol et à aucuns autres princes, lesquels promirent, chacun en droit soi, d’eux y employer.

Durant lequel temps , est à savoir que le seigneur de Dampierre, l’evêque de Noyon , le seigneur de Tignonville, maître Gautier CoL^ et aucuns autres ambassadeurs du roi, furent envoyés de Paris à Boulogne à l’encontre de l’ambassade du roi d’Angleterre ; c’est à savoir le seigneur de Beaumont, l’évêque de Saint-David et aucuns autres qui étoient venus à (.’alais pour traiter les trêves avec eux, lesquelles furent rallongées du jour de la Toussaint, qu’elles dévoient faillir, jusqu’au jour de Pâques ensuivant

* Une ordonnance royale autorise même les habitans à défendre leurs biens et leurs personnes contre qui que ce soit, fût-il un prince du sang royal, en l'excusant d’avance de tout meurtre commis sur sa personne.

* Secrétaire du roi.

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