CHAPITRE LXXIV
Comment le seigneur de Croy fut pris en allant devers le duc de Berri en ambassade de par le duc de Bourgogne, dont moult déplut au dit due.
Après toutes ces besognes , le duc de Bourgogne envoya trois de ses conseillers ambassadeurs , c’est à savoir les seigneurs de Croy i et de Dours 2, chevaliers, et maître Raoul Le Maistre , chanoine de Tournay et d’Amiens, licencié en lois û Paris, devers le roi et le duc de Berri, son oncle et parrain, à Bourges; mais quand ils furent entre Orléans et la ville de Bourges, le dit seigneur de Croy fut pris et détenu des gens du dit duc d’Orléans, tout seul, le vendredi pénultième jour de janvier, et ne fut baillé nul empêchement à nuis des autres ni à leurs serviteurs; et de là fut mené en un chàlel à trois lieues près de Blois. Et le lende- i main fut interrogé et examiné très rigoureu-! sement sur la mort du duc d’Orléans défunt, j
* Jeon (le Croy, seigneur de. Benly, premier cham- | bcllan de ,Iean, duc de Bourgogne, el (|i'i depuis fat grand-maître de I ranee.
* De la m.iison de l.a Trémouille.
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l'I cio l’ail fut gchainé ' pour savoir s’il on avoit ôlô coinplico ou consoutani ; mais pour chose (ju’on lui fît, on no connut rien cpii tournât à son prôjiulico. Et le dimanche ensuivant fut mené à lllois et mis on une prison moult détroitcmont.
Los autres ambassadeurs devant nommés s'on allèrent devers le duc de Berri, et lui diront et exposèrent leur légation et ce qu’ils a voient en cliarge de par le duc de Bourgogne. Et ai)rés lui prièrent moult humblement qu’il lui phit a tant faire envers le duc d’Orléans qu'icelui seigneur de Croy fût délivré de ses mains. Et lui racontèrent premier la manière de sa prise. Lequel duc de Berri, tantôt rempli de grand’ fureur et courroux. , envoya ses lettres signées de sa main devers le duc d’Orléans , contenant que tantôt et sans délai il renvoyât le dit prisonnier, lequel en allant devers lui avoit été pris déraisonnablement : et si ainsi ne faisoit, il le lenoit pour son ennemi. Auxquelles lettres le dessus dit duc d’Orléans, après ce qu’il les eut vues bien au long, récrivit à son oncle assez courtoisement, en lui excusant de la dite prise , et aussi en prolongeant la besogne.
Aucun peu de jours ensuivant, le roi et le duc d’Aquitaine , auxquels la dite prise étoit déjà apparue, pareillement écrivirent et mandèrent au duc d’Orléans qu’incontinent délivrât le dit Croy, sur tant qu’il doutoit à les courroucer. Néanmoins , pour quelques lettres ou mandements qui lui fussent envoyés, ne le voulut délivrer ; mais, qui plus est, fut détenu prisonnier détroitement et en grand’ rigueur, comme dit est, et par plusieurs et diverses fois examiné et questionné. Et entre-temps les autres ambassadeurs envoyèrent leurs messagers devers le duc de Bourgogne , et lui notifièrent la prise dessus dite et les diligences qu’ils avoient faites pour sa délivrance ; lequel duc ne le prit pas bien en gré, mais en fut moult Ibrl troublé, car moult aimoit le dit seigneur de Croy.
Et pour ce , considérant cette entreprise et aucunes autres qui s’étoient faites sur ses gens et autres ses favorables , et afin d’y résister et pourvoir, si besoin lui étoit, se disposa d’as-
* Misa la torture.
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sembler finances de tout son pouvoir ; et tant qu’aux Gantois vendit ses confiscations, et à aucuns Flamands rendit leurs libertés pour de l’argent ; et mena son fils , comte de Charolois, en plusieurs villes de Flandre, pour eux montrer leur seigneur à venir, et, à cette occasion , en reçut plusieurs dons. Et après , tint un grand conseil en la ville de Tournai sur ses affaires avecque ses deux serourges , c’est à savoir le duc Guillaume et l’évôque de Liège; et si étoit le comte de Namur et plusieurs autres grands seigneurs des marches de l’empire, auxquels il requit leur service et aide, si besoin lui étoit , contre tous ses adversaires , et par spécial contre le duc d’Orléans, ses frères et leurs alliés ; lequel service ils lui promirent à faire libéralement en tout ce qui leur seroit possible. Et de là, après les dites promesses, vint à Lille ; auquel lieu vint devers lui le maréchal Boucicaut, naguère gouverneur de Gênes, lequel il reçut très agréablement et le mena avecque lui en sa ville d’Arras, et là convoqua tous les seigneurs et autres nobles de ses pays d’Artois et de ses appendances; lesquels, en la salle de son hôtel assemblés, tant par sa bouche comme par la bouche de maître Guillaume Bouvier, chevalier, licencié en lois , exposa et fit exposer comment ses adversaires tous les jours s’efforçoient de prendre et emprisonner ses gens ; et de fait avoient pris et emprisonné le dit seigneur de Croy; pour quoi à tous ceux qui étoient venus et présents là à son mandement, il prioit qu’ils lui fussent loyaux ; et que s’il lui étoit besoin , que pour leurs souldées avoir ils le voulsissent servir; et qu’ils sussent certainement que c’étoit pour la sûreté de lui et aussi du roi et de son fils le duc d’Aquitaine et du sceptre royal, et en la conservation de la couronne de ce royaume qu’il avoit fait occire le dit duc d’Orléans, père au duc présent. De laquelle mort la paix fut faite naguère par le roi en la cité de Chartres et écrite en lettres royaux. « Et s’il y a aucunes conditions con- » tenues ès dites lettres qui réservent encore » à accomplir de par moi , je suis tout prêt et » appareillé par fait et œuvre à les paraccom- » plir, si avant et outre ce que raison donnera, » jusqu’à pleine satisfaction, »
Ces choses ainsi dites et entendues, fous les chevaliers et nobles répondirent tous à une
voix que de tout leur pouvoir ils le serviroienl ; et de là chacun s’en retourna en ses pays et hôtel. Le dit maréchal Boucicaut vint à Paris, et là, en plein conseil royal, où le duc d’Aquitaine, au lieu de son père, étoit présent, accusa les Génois en moult de manières, et s’excusa moult fort devers le dit duc d’Aquitaine et le grand-conseil, en priant moult humblement que, pour les combattre et subjuguer, finances et gens d’armes lui fussent baillés. A laquelle requête on dilïéra de lui répondre; et lui fut jour assigné , pendant lequel jour s’en alla vers les autres seigneurs du sang royal, lesquels il pria moult d’être ses moyens envers le roi et son conseil, afin qu’il fût expédié. Et adonc le dit conseil et les trois états ordonnèrent que, dedans le dit jour de Pâques, les dits Génois seroient évoqués et appelés à comparoir par devant eux à Paris, où lors dévoient être plusieurs nobles gens pour autres aflàires; c’est à savoir pour avoir leur consentement que le dit duc d’Aquitaine soit constitué et ordonné régent du royaume de France ; car ceux de Paris le veulent et désirent sur toutes autres choses. Laquelle besogne, venue à laconnoissance du duc de Berri, il n’en fut point content, et pour y obvier, écrivit notablement au dit duc d’Aquitaine, à la reine sa mère et au grand-conseil royal, en remontrant plusieurs causes raisonnables, pourquoi ce ne devoit-on ou pouvoit faire, attendu la jeunesse d’icelui , disant et affirmant outre que de tout son pouvoir et selon ce que pieça avec son frère, de bonne mémoire, Philippe, duc de Bourgogne, il avoit promis et juré sur le saint précieux corps de Notre-Seigneur, que son seigneur et neveu le roi il garderoitet défendroit envers et contre tous jusqu'à la mort. Et entre-temps que ces besognes se Iraitoient, le roi, qui étoit malade, retourna en santé, et par ainsi le duc d’Aquitaine ne fut pas régent, dont le duc de Berri fut moult joyeux et eut son cœur apaisé.
En après, pour le grand contend qui étoit apparent d’être entre les ducs d'Orléans et de Bourgogne, fut défendu de par le roi, par ses letlres-royaux scellées de son grand scel, par Jes bailliages, sénéchaussées, vicomtés et prévôtés de tout son royaume, et publiées par tous les dits lieux, que nuis nobles, de quoique no¬
blesse qu’ils fussent, ou de quelque prééminence, ne voiseni au mandement de l’une partie ni de l’autre; ni qu’à l’un ni à l’autre nul ne présume de le servir en armes, sur la confiscation de tous ses biens.
Et tantôt, en celle semaine peineuse, le mercredi, le duc de Bourbon et le comte de Vertus, frères au duc d’Orléans, atout cinq cents bassinets, vinrent à Clermont en Beauvoisis, et descendirent en Normandie; mais le comte de Vertus ne demeura mie longuement là: ains prit une partie des dits gens d’armes, et se partit du dit duc et s’en alla ès parties de Soissonnois et de Valois, et en la baronnie de Coucy, qui étoit à son frère le duc d’Orléans ; et là mit gens d’armes et garnisons.
Et est vrai que quand le duc de Bourgogne , qui étoit adonc à Arras, ouit ces nouvelles, il fut moult troublé 5 et le plus bref qu’il put, manda de toutes parts gens d’armes, et qu’ils fussent tous au Chûtcl-en-Cambrésis le pénultième jour d’avril. Mais quand cela vint à la connoissance du roi et de son conseil , tantôt il envoya devers les dits ducs notables et solennels ambassadeurs, et leur manda et fit faire défense, sur peine de confiscation de tous leurs biens et seigneuries, et avecque ce d’être tenus et réputés ennemis à lui et à tout son royaume, qu’ils gardassent qu’ils ne fissent nulles entreprises l’un contre l’autre ; mais fissent retraire leurs gens d’armes. Auquel mandement ils obéirent pour cette fois tous deux assez humblement , et se abstinrent certaine espace de temps.